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utiles à mon pays , et j'aurai rempli mes devoirs de jurisconsulte et de citoyen.

J'eusse pu faire sur ce sujet un gros volume : mais à quoi bon ? Il ne s'agit pas de réformer tous les abus; mais quelques-uns, mais les plus graves. Un petit nombre de pages suffit toujours pour les signaler ; quelques instans suffiront pour les lire ; le lecteur, me saisissant avec plus de facilité, me jugera peut-être avec plus d'indulgence : el ceux-là mêmes qui trouvent que tout est bien , me sauront gré de n'en avoir pas dit davantage :

Magis offendit nimiùm quam parum.

DES MAGISTRATS DE LA RÉVOLUTION,

DES MAGISTRATS A VENIR.

1. Dès que les Romains eurent chassé les Gaulois, leur premier soin fut de rétablir le culte des dieux protecteurs du Capitole, de rassembler les traités de paix et d'alliance jurés avec les peuples voisins, et de reviser leurs lois ?. Les sages qui gouvernaient ce grand peuple étaient trop éclairés pour ne pas voir qu'il ne suffisait pas d'avoir relevé des édifices et réparé des toits, si en même temps on ne rappelait pas les maximes fondamentales de l'état; et si l'on négligeait de consolider les institutions qui avaient fait la gloire et la prospérité de la nation. Ils pensaient, avec raison, que ce n'est pas avec des changemens perpétuels qu'on assure la félicité des peuples , et que la stabilité de la république dépendait du maintien des mæurs antiques et du respect pour les hommes qui avaient vieilli au service de la patrie.

Moribus antiquis stat res romana, virisque. Ainsi nous avons vu qu'après avoir donné la paix à la France, Louis XVIII s'est hâté « de chercher les principes de notre Charte constitutionnelle dans le caractère français et dans les monumens vénérables des siècles passés. » (Préambule de la Charte.)

2. Et ce fut sagement fait; car, à mon avis, il en est des peuples comme des individus : chacun d'eux se distingue des autres par une humeur particulière, un caractère propre, un naturel à part, que rien ne saurait altérer, vaincre, ni changer; qui peut être contrarié, retenu, comprimé quelque temps; mais qui tôt ou tard fermente , renaît et

ili exinterregno cùm extemplò magistratum inissent nullâ de re priùs, quàm de religionibus senatum consuluêre. In primis, fædera ac leges conquiri jusserunt, etc. TIT.-LIV. Decad. 1, lib. 6, cap. 1.

se manifeste avec plus d'impétuosité, d'éclat et d'énergie ·.

Le Français est tel aujourd'hui qu'il fut dans tous les temps ; inconstant, léger; mais brave , généreux, loyal, passionné pour la gloire; enthousiaste de ses bons rois , mais ennemi déclaré de la servitude et de l'injustice : il est et sera toujours Franc.

Nos rois, francs et français comme nous , ont eu leurs défauts aussi ; mais nos qualités nationales n'ont jamais brillé plus éminemment que chez quelques-uns d'entre eux; et la France s'enorgueillit également de la sagesse et de la piété de saint Louis, de la popularité de Louis XII, des manières chevaleresques de François [er, de la bonté de Henri IV et de la grandeur de Louis XIV.

3. Mais ce qui forme le caractère distinctif, et comme le fond du cœur de nos meilleurs rois, c'est cette attention soutenue qu'ils ont constamment apportée à ce que dans leurs états la puissauce publique fût exercée par justice et non à discrétion 3.

Leurs plus belles ordonnances avaient pour objet « de pourvoir aux biens de leur justice, abréviation des procès et soulagement de leurs subjects 4. » Et si quelque guerre ou révolution venait déranger l'ordre établi, ils n'avaient rien plus à cœur que d'y promptement remédier, daignant parfois s'excuser de ne l'avoir fait plus tôl, « parce qu'il restoit beaucoup de reliques des troubles passez en plusieurs provinces du royaume, esquelles il étoit besoin auparavant restablir le repos 5. »

Notre siècle a été témoin de tout le mal que peut enfanter la discorde : mais nous respirons enfin ; le règne des lois s'annonce; et le temps est venu d'espérer « que le roi aurà regard aussi à la grant nécessité de ce royaume,

Naturam expellas furcă, tamen usque recurret.

HORAT. ? Hanc summam, quâ pollebaot reges nostri, auctoritatem , non supercilio in populos . . . sed amore in populos et muluo popularium in regem amore, qui in Francorum cordibus à paturâ insitus videtur. RUINART, in præfat, ad GREG. TURON. Hist. apud. D. BOUQUET., tome », page 80', in fine.

3 LOYSEAU , des seigneuries, chap. 2, no g. 2§Â2Ò22–2–2ņēmūņēmēģti2mămăēņ2âÒ2ÂÒ§Â2 âÒ222/2/2/2/2/?/?Â2Ò2§ \\ 5 Préambule de l'ordonnance de Henri III, de mai 1579.

qui sans bonne justice ne peut estre bien gouverné '. »

4. En France « toute justice émane du roi : elle s'admi. nistre en son nom par des juges qu'il nomme et qu'il institue ?. »

Dieu en soit loué, et fasse à sa majesté la grâce de ne mettre et préposer en cet office que des gens en état de le bien et loyaument remplir et exercer !

Car c'est du choix des juges que tout dépend. Même avec de mauvaises lois, de bons juges (à qui on laisse une certaine latitude) trouvent encore moyen de faire le bien; mais les meilleures lois n'empêchent pas les mauvais juges d'en abuser pour faire le mal ?

Et pourtant il ne faut pas se dissimuler que les bons choix sont moins aisés aujourd'hui qu'autrefois. Les états plus ou moins confondus, les anciennes familles en partie déchues parmi les nouvelles , quelques-unes trop peu ou trop malheureusement éprouvées ; chacun plus ou moins déprimé sous le poids de ses antécédens; les titres luttant avec les prétentions; des sollicitations de toutes parts : que d'obstacles à vaincre! que de difficultés à surinonter!

5. Cependant on se fait naturellement les questions suivantes :

1° Pourquoi l'ancienne magistrature élait-elle si fort considérée?

20 Pourquoi les tribunaux de la révolution l'ont-ils été si peu ?

30 Comment serait-il possible de rendre à l'ordre judiciaire une partie de son ancien lustre?

Telles sont du moins les questions que je me suis proposées, et que j'ai cherché à résoudre, dans l'espoir de présenter quelques vues utiles.

"Lellres-patentes du 16 février 1417. • Charte constitutionnelle, art. 57.

3 Plus valent boni mores quàm bonæ leges. TACITE, de Morib. Germanorum, cap. 19.

Quid legcs sine moribus vana
Proficiunt?

HORAT.

CHAPITRE Jer,
Pourquoi l'ancienne magistrature était-elle si fort

considérée ?

6. La considération la plus étendue était anciennement attachée à l'ordre judiciaire.

J'entends par considération, non le frisson révérentiel qu'un esclave éprouve en présence de son maître, ou le respect intéressé qu'un particulier faible ou ambitieux affecte pour un homme puissant et en crédit; mais celte opinion Jibre, ce concert spontané de toutes les voix qui s'accordent à célébrer les louanges de l'homme vertueux. "

Un monarque peut élever le plus humble de ses serviteurs au faîte de la puissance ; le charger d'honneurs et de décorations; en faire une espèce d'idole que personne n'aura droit d'abattre, et que chacun sera tenu d'encenser; mais il ne sera pas plus en son pouvoir de faire estimer le vice que de faire mépriser la vertu. La considération dépendra éternellement de l'opinion publique, et l'opinion publique ne se déclarera jamais qu'en faveur de ceux qui I'auront mérité.

7. Nos anciens magistrats se distinguaient par une éminente piété; ils rendaient la justice par conscience. Dieu était sans cesse devant leurs yeux ; ses commandemens étaient toujours présens à leur mémoire; leur devoir était écrit dans ses saintes lois; et c'est là qu'ils trouvaient ces belles maximes :

Non facies quod iniquum est, nec injustè judicabis.

Non consideres personam pauperis, nec honores vultum potentis.

Justè judica proximo tuo. Lev. xix. 15.

8. Ils y puisaient ce courage si nécessaire au magistrat pour repousser les séductions qui l'assiégent de toutes parts; cet amour ardent du bien public qui leur inspirait la volonté ferme de s'opposer à tout ce qui attaquait les lois et les principes de la monarchie ; et cet héroïsme avec lequel ils résistaient au roi lui-même, quand l'intérêt du roi demandait qu'on le contredît.

Noli quærere fieri judex, nisi valeas virtute irrumpere

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