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iniquitates; ne fortè extinescas faciem potentis, et ponas scandalum in æquitate tuá. Eccles. cap. vn, v. 6.

La crainte de perdre son état, ses biens, et même la vie, ne pouvait rien sur eux. Des païens disaient en pareil cas : Dulce et decorum est pro patriá mori; ces magistrats chrétiens s'écriaient: Beati qui persecutionem patiuntur propter. justitiam.

9. Leur zèle n'était pas aveugle, leur courage ne dégénérait pas en témérité. Leur amour pour la patrie et pour le prince était éclairé par une science profonde qui leur découvrait avec certitude les limites de leurs attributions et l'étendue de leurs devoirs. Également versés dans la connaissance de l'histoire sacrée et de l'histoire profane, des lois canoniques et des lois de l'étal, rien n'était capable de leur en imposer sur la nature des droits et des prétentions, l'origine des usurpations et des franchises, les abus de pouvoir , les coups d'autorité, les mesures arbi. traires, tout dans la balance de leurs arrêts, pesé avec une égale sévérité, se décidait avec la même justice.

10. Leur grande naissance ne leur inspirait pas une vanilé ridicule: on a même remarqué qu'ils dédaignaient de s'intituler ducs, marquis, comtes ou barons, pour ne prendre que la qualité de conseiller, de président ou d'avocatgénéral. — Mais elle leur donnait la hauteur et la fierté uécessaires pour déconcerter l'importance des gens de cour, et résister aux sollicitations hardies des hommes puis

sans.

11. Ils étaient tous riches; et l'opulence dont ils étaient environnés ne servait pas seulement à soutenir la dignité de leurs charges, mais encore à les rendre insensibles aux séductions de la fortune , qui ne sont jamais plus dangereuses que pour ceux à qui le besoin dit : Accepte.

12. Du reste, leurs grands biens n'étaient pas pour eux une occasion de dissipation et de prodigalité. Ils ne demandaient pas, comme Trimalcion, qu'est-ce qu'un pauvre ? La majeure partie de leurs revenus était consacrée au souJagement des indigens et des prisonniers. Tout le temps que ne réclamait pas l'administration de la justice, ils le consacraient à s'instruire dans le recueillement du cabinet. Ils

n'avaient guère d'autre société que celle de leurs pareils', évitant avec soin les distractions étrangères, les jeux, les fêtes, les spectacles, et toute familiarité avec les gens qui n'étaient pas de leur état.

Qu'on ne croie pas cependant qu'ils fussent de difficile accès. La rudesse et la brusquerie n'habitaient point aux portes de leurs palais; quiconque les abordait était également frappé de leur dignité et de leur modestie, de leur grandeur et de leur affabilité, de leur élévation et de leur patience. Pleins de bonté pour les faibles et les opprimés, ils tenaient leur orgueil en réserve seulement pour ceux qui venaient en habit doré les prier d'être injustes.

13. S'ils savaient se concilier l'estime et l'amour du peuple par la pureté de leurs meurs, la sagesse de leur vie privée, et la simplicité de leurs manières , ils savaient également s'attirer le respect et la vénération dans l'exercice public de leurs charges. Quelle majesté dans ces audiences où la justice se rendait avec toute la pompe et la gravité qui semblent réservées au culte de la divinité! Quelle altention aux plaidoiries ! Quelle rare patience dans la recherche de la vérité! Et puis , quelle maturité dans les délibérations ! Quelle dignité dans la prononciation des arrêts ! Quelle mâle vigueur dans le maintien des principes, des mæurs , et des lois , soit qu'il s'agit de conserver les bonnes coutumes du royaume , soit qu'il fût question de prévenir l'introduction des mauvaises ! Et dans ces occasions solennelles où l'état entier de la France semblait intéressé à la conservation d'une liberté, à la répression d'un abus, à la punition d'un grand coupable , quel noble caractère 3 déployaient les officiers du ministère public! Comme leur voix était éloquente! Avec quelle véhémence elle s'élevait tour à tour contre le séditieux et l'oppresseur; contre l'esprit de fanatisme et l'esprit de novation ; en faveur des lois contre quiconque avait osé les enfreindre 4!

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Disparem vites.

HORAT. IV. Od. u. v. 31. Ex conversatione æquali nascitur contemptus diguitatis. L. 19,.1. de officio præsidis.

Servinum una dies pro libertate loquentem

Vidit, 'et oppresså pro libertate cadentem. 4 Sans nul espargner. (Lettres-patentes du 16 février 1417.)

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14. De tels magistrats étaient dignes d'exercer un grand pouvoir. Leur compétence s'étendait à la fois sur les affaires publiques et sur celles des particuliers. Le criminel, le civil, la haute police, tout était de leur ressort. Le roi lui-même élait leur justiciable; et ce qu'il y avait peutêtre de plus admirable en France, c'est que « l'on avait justice et raison à l'encontre du roi, aussi bien ' qu'à l'encontre des sujets és matières civiles. » Seyssel, de la monarchie, page 14, édition de 1540, et folio 10 de 1519.

15. Les juges étaient inamovibles; et cela ne contribuait pas peu à augmenter en eux le sentiment de leurs forces et leur attachement à leur devoir. C'était aussi une des raisons pour lesquelles les états tenus à Tours en 1483 , désiraient l'inamovibilité des officiers, alléguant que « sans cela ils ne seraient vertueux, ni si hardis de garder et bien défendre les droits du roi, comme ils sont tenus de le faire 3

16. L'étendue des ressorts, en diminuant le nombre des cours , servait encore à accroître la considération dont elles étaient environnées. On se familiarise aisément avec ce qu'on voit de trop près et trop souvent; on a une plus grande idée de ce qu'on n'aperçoit que dans le lointain. Major è longinquo reverentia.

Le respect qu'on portait aux cours souveraines s'étendait aux siéges inférieurs ; parce qu'il ne se peut guère que les chefs d'un ordre soient considérés sans que tous les membres n'en ressentent les effets. D'ailleurs les cours souveraines mettaient beaucoup de soin à réprimer toutes les atteintes portées au respect dû aux moindres jurisdictions.

17. Si l'on ajoute à tout ce qui vient d'être dit, que ces cours rendaient la justice aux peuples depuis plusieurs

»

· Mieux même; car c'était un adage au Palais qu'il fallait que le roi eût deux fois raison pour gagner son procès.

· Cette liberté laissée aux tribunaux de juger suivant les formes ordinaires, entre le prince et les sujets, a quelque chose de si noble, que Tacite n'a pu s'empêcher de louer Tibère de l'avoir respectée. Tiberius , si quandò cum privatis disceptaret, FORUM ET JUS. (Annal, iv, 7.)

3 Recueil des états lenus en France ; part. I, p. 103.

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siècles ', et que pendant ce long espace de temps

leur réputation s'était fortifiée de tout ce que leurs membres avaient fait d'utile, de grand et de sage; on aura les principales causes de la considération qu'avait obtenue l'ancienne magistrature ; la plus illustre qui jamais ait existé chez aucun peuple ; honneur éternel de notre patrie; modèle vénéré de tout ce que les hommes peuvent réunir de sagesse et de courage, de savoir et de verlus !

CHAPITRE II. Des tribunaux de la révolution. 18. A la fin du dernier siècle, on ne se dissimulait pas que, si les parlemens avaient mérité de justes éloges, il s'en fallait beaucoup qu'ils eussent toujours été exempts de blâme. Leur résistance aux ordres de la cour n'avait pas toujours été légitimée par des motifs de salut public; l'ambition, l'intérêt personnel, avaient quelquefois inspiré leurs remontrances , et présidé à leurs délibérations.

On reprochait aussi à ces seigneurs de parlement, une morgue qui rendait leur voisinage dangereux et leurs prétentions accablantes. Dès long-temps le chancelier de l'Hôpital 3 leur avait dit : « On vous accuse de beaucoup de violencès ; vous menacez les gens de vos jugemens ; et plusieurs sont scandalisés de la manière dont vous faites vos affaires, et surtout vos mariages : quand on sait quelque riche béritière, c'est pour monsieur le conseiller, et on passe outre malgré les inhibitions 4. o

J'ai même ouï dire qu'en certaines contrées , lorsqu'on mettait un héritage en vente , on avait grand soin de prévenir les enchérisseurs qu'il n'était voisin d'aucun conseiller au parlement.

19. Mais c'est surtout dans les justices de village que les

* Cela est vrai au moins du parlement de Paris. 1 Adeò sanctum est vetus omne!

HOR. II , Epist. 1, v. 54. 3 Mémoires et harangues imprimés chez Chevalier.

Il était défendu aux juges, ainsi qu'à leurs fils, filles, neveux ct nicces, de contracter mariage avec des familles de leur ressort. Ordonnance de Charles ĶI, de 1488.

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abus étaient , sinon plus graves , parce que le pouvoir y était plus restreint, au moins plus multipliés, parce qu'ils désolaient un plus grand nombre d'individus.

Loiseau (que je suis tenté d'appeler le Montaigne des jurisconsultes) en fait une peinture si naïve et si énergique, que je ne puis m'empêcher de transcrire ici ce qu'il en dit dans son Discours sur l'abus de justice de village.

«Outre que les justices de village sont abusives en tant de façons, le pis est qu'elles sont infiniment pernicieuses, et qu'il en redonde de grandes incommodités au pauvre peuple : ce qu'il faut représenter maintenant.

Premièrement il est notoire que cette multiplication de degrez de jurisdiction rend les procès immortels... Car qui est le pauvre paysan qui, plaidant, comme dit le procès-verbal de la coutume de Poictou , de ses brebis et de ses vaches , n'aime mieux les abandonner à celui qui les relient injustement, qu'estre contraint de passer par cinq ou six justices avant qu'avoir arrest : et s'il se résout de plaider jusqu'au bout, y a-t-il brebis ny vache qui puisse tant vivre ? mesme que le maistre mourra avant que son procez soit jugé en dernier ressort. Qui est le mineur qui, poursuivant la reddition de son compte aux lieux où il y a tant de degrez de jurisdiction, ne devienne vieil avant que d'avoir son bien, si son tuleur se résout à plaider jusqu'à la fin ? Quelle injustice est-ce là , qu’un pauvre homme passe tout son âge, emploie tout son labeur et consomme tout son bien en un méchant procez!... et certainement aux endroits où il y a tant de degrez de jurisdiction, il est plus expédient de tout quitter que de plaider contre un opiniastre... D'où il s'ensuit, puisque la fin de la justice est de faire rendre à un chacun ce qui lui appartient, qu'il n'y a rien de plus contraire à la justice que ces justices de village.

« Et ne faut point dire que c'est le soulagement du peuple, de luy rendre la justice sur le lieu; car, à bien entendre, les frais sont plus grands en ces petites mangeries de village, qu'aux amples justices des villes où premièrement les juges ne prennent rien des expéditions de l'audience; et au village, pour avoir un méchant appointement de continuation de cause , il faut saouler le juge,

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