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que l'on y abolit tout ce qui ressentait le paganisme dans les anciennes coutumes des Francs.

Nous avons deux exemplaires de cette loi , conformes dans le sens , est assez différens quant aux paroles. Le plus ancien, qui a été imprimé le premier , contient en la plupart de ses articles des mots barbares, qui signifient les lieux dans lesquels chaque décision avait été prononcée , ou la somme des amendes taxées pour chaque cas. C'est ainsi que l'explique Vandelin , official de Tournai , dans le traité particulier qu'il a fait de la loi salique. L'autre exemplaire est l'édition de Charlemagne, et c'est celui qui contient le code des lois antiques. A la fin de ce dernier , sont quelques additions sous le nom de décret des mêmes rois Childebert et Clotaire , qui sont les résultats des assemblées solennelles du premier jour de mars.

La loi des Ripuaires n'est quasi qu'une répétition de la loi salique !; aussi l'une et l'autre étaient pour les Francs ; et l'on croit que la loi salique était pour ceux qui habitaient entre la Loire et la Meuse , et l'autre pour ceux qui habitaient entre la Meuse et le Rhin ?. Le roi Théodoric étant à Châlons-sur-Marne, avait fait rédiger la loi des Ripuariens avec celle des Allemands et des Bavarois , tous peuples de son obéissance. Il y avait fait plusieurs corrections, principalement de ce qui n'était pas conforme au christianisme. Childebert et ensuite Clotaire second l'avaient encore corrigée : enfin Dagobert les renouvela et les mit en leur perfection, par le travail de quatre personnes illustres : Claude , Chaude, Indomagne et Agilulfe; et c'est ainsi que nous les avons.

S IX. — Des lois barbares en général.

Voilà quelles sont les lois barbares qui se rapportent proprement à notre France. Il est bon maintenant de donner une idée générale de leur matière et de leur style , pour connaître à quoi elles nous peuvent servir.

· V. Cod. leg. antiq.
2 Præfat. leg. Ripuar.

Le nom de lois ne doit pas nous imposer, et nous faire croire que celles-ci soient l'ouvrage d'une prudence consommée, comme celles d'Athènes ou de Lacédémone. Ce ne sont , à proprement parler, que des coutumes écrites, c'est-à-dire , un recueil de ce que ces peuples avaient accoutumé de suivre dans le jugement de leurs différends, composé par ceux qui en avaient le plus d'expérience. On le voit par l'ancien exemplaire de la loi salique , qui marque en langue barbare le nom des lieux cù de pareils jugemens avaient été rendus , et quelquefois la qualité de l'action.

Ces lois ont néanmoins été rédigées par autorité publique, et approuvées non seulement par les rois, mais par les peuples , ou du moins par les principaux qui les acceptaient au nom de toute la nation. Ainsi la loi salique est intitulée le pacte ou le traité de loi salique; et la loi des Bourguignons porte les souscriptions de trente comtes qui promettent de l'observer , eux et leurs descendans.

La principale matière de ces lois sont les crimes, et encore les plus fréquens entre des peuples brutaux, comme le vol , le meurtre , les injures, en un mot, tout ce qui se commet par violence. Ce qui regarde les successions et les contrats est traité succinctement. Dans les lois des peuples nouvellement domptés et convertis, comme des Allemands, des Saxons, des Bavarois, il y a des peines particulières contre les rebelles et contre les sacriléges ; par où l'on peut juger que ni les officiers publics , ni les évêques et les autres clercs n'étaient pas en grande sûreté chez ces barbares.

On voit dans ces lois la forme des jugemens : ils se rendaient dans de grandes assemblées où toutes les personnes de distinction étaient contraintes de se trouver sous de certaines peines : comme il paraît par la loi des Bavarois'. Pour les preuves, ils se servaient plus de témoins que de titres, et même dans les commencemens ils n'avaient aucun usage de l'écriture : faute de preuves , ils employaient le combat, ou faisaient des épreuves par les élé

'L. Bajoar, lit. 25.

mens. Le combat était un duel en champ clos, qui se faisait de l'ordonnance des juges, ou par les parties mêmes ou par leurs champions. Les épreuves se faisaient diversement : par l'eau bouillante, où l'accusé devait mettre le bras jusques à certaine mesure ; par l'eau froide , dans laquelle il était plongé pour voir s'il irait à fond ; et quelquefois par le feu , où l'on faisait rougir un fer que l'accusé était tenu de porter avec la main nue le long d'un certain espace; ensuite de quoi on lui enveloppait la main, et on y mettait un sceau pour voir, après quelques jours, l'effet du feu.

Il y avait encore une autre sorte d'épreuve pour les gens accusés de vol : on leur donnait un morceau de pain d'orge et de fromage de brebis ; et lorsqu'ils ne pouvaient avaler ce morceau , ils étaient réputés coupables 2.

Ces manières de juger, qui se sont conservées pendant plusieur's siècles , passaient pour si légitimes, qu'elles étaient appelées Jugement de Dieu. Aussi y employait-on des cérémonies ecclésiastiques, dont on voit encore les formes , avec les exorcismes de l'eau et du feu, et les prières des messes qui se disaient à cette intention. La simplicité de ces temps-là faisait croire que Dieu devait faire des miracles pour découvrir l'innocence; et les histoires rapportent plusieurs événemens qui confirmaient cette créance. Quoi qu'il en soit, ils n'avaient rien trouvé de plus commode que cette espèce de sort, pour se déterminer dans les affaires obscures , où leur prudence était à bout. C'est ce que les canons appellent purgation vulgaire, toujours condamnée par l'église romaine , nonobstant la force d'un usage presque universel ; et on l'appelait vulgaire pour la distinguer de la purgation canonique qui ne se faisait que par serment.

Les qualités des peines que prononcent les lois sont remarquables. Pour la plupart des crimes, elles n'ordonnent que les amendes pécuniaires, ou , pour ceux qui n'avaient pas de quoi payer, des coups de fouet, et il n'y en a presque

Sur les différentes sortes d'épreuves , voyez le supplément de Moréry de 1735, au mot épreuves.

point qui soient punis de mort, sinon les crimes d'état. Ces peines sont nommées compositions, comme n'étant qu'une taxe de dommages et intérêts faite avec une exactitude surprenante. Il y en a 164 articles dans la seule loi des Frisons, qui, d'ailleurs , est des plus courtes. C'est proprement un tarif de blessures , avec l'énumération de toutes les parties du corps humain, et même de celles que l'on eût dû se dispenser de nommer: de toutes les manières dont chaque partie peut-être offensée, et les mesures de chaque plaie. Par exemple, on taxe en autant d'articles différens, une main coupée, quatre doigts, trois doigts, un doigt, et on distingue si c'est le pouce, l'index, et ainsi des autres : même en chaque doigt on distingue les jointures. On observe si la partie a été tout-à-fait coupée, ou si elle tient encore; et, si c'est seulement une plaie, on en exprime la longueur, la largeur et la profondeur. On taxe en particulier le coup qui a fait tomber un os de la tête : ; mais si cet os n'était pas une petite esquille du crâne, il fallait qu'il pût faire sonner un bouclier dans lequel il serait jeté au travers d'un chemin de douze pas. Les injures de paroles sont taxées avec la même exactitude, et l'on y peut voir celles qui passaient alors pour offensantes.

On ne s'aviserait point aujourd'hui d'exprimer certaines actions marquées en particulier dans ces lois ?. Il est parlé de celui qui empêche un autre de passer dans un chemin ; de celui qui dépouille une femme pour lui faire injure; de celui qui déterre un mort pour le dépouiller ; de celui qui écorche un cheval 3. Enfin, il y a des titres particuliers pour les larcins de tortes sortes de bêtes, jusques aux chiens, dont on distingue les différentes espèces. Ce détail, qui peut sembler bas, n'est pas inutile pour donner quelque idée de ces lois et des meurs des peuples pour qui elles ont été faites.

Elles sont écrites d'un style si simple et si court, qu'il serait fort clair, si tous les termes étaient latins ; mais elles sont remplies de mots barbares, soit faute de mots latins

Ripuar., tit. 7o. de osse sup. viam son. L. Alaman. lit. 6o. Longobard. tit. 105. de injur. fem. 3 L, Sal. tit. 60..

qui fussent propres , soit pour leur servir de glose. Ce qui montre encore ce que j'ai dit, que ces peuples n'écrivaient point en leur langue', car il eût été bien plus commode d'écrire ces lois en allemand, que de les écrire en latin rempli de mots allemands. Il paraît toutefois que l'on écrivit en langue tudesque, un siècle ou deux après la rédaction de ces lois ; car, sans parler de l'ancienne version de l'Evangile, dont on voit des fragmens dans les inscriptions de Gruter, nous avons les lois des anciens Anglo-Saxons, écrites en leur langue vulgaire depuis le roi Ina , qui commença à régner en 71.2 , jusqu'à Canut le Danois, dont le règne finit en 1035. Ces lois, pour en dire un mot en passant, ont beaucoup de rapports avec les autres lois des barbares , et sont aussi faites dans des assemblées d'évè. ques et d'anciens. Les lois gothiques sont écrites d'un style plus latin que toutes les autres : mais suivant la manière du temps, c'est-à-dire , qu'il y a moins de mots barbares, mais plus de phrases et de paroles superflues.

s X. Droit français sous la première race.

Ainsi l'on peut voir quel droit s'observait en France sous les rois de la première race. Les maîtres, c'est-à-dire les Francs, observaient la loi salique; les Bourguignons , la loi Gombette, les Goths, restés en grand nombre dans les provinces d'outre la Loire, suivaient la loi gothique, et tous les autres la loi romaine, Les ecclésiastiques suivaient tous celle-ci , de quelque nation qu'ils fussent. Il est vrai qu'il y en avait peu qui ne fussent Romains; et quand ils auraient été d'une autre nation , ils avaient toujours un grand intérêt de conserver la loi romaine, à cause des immunités et des priviléges qui leur étaient accordés par les constitutions des empereurs. De plus, ils suivaient le droit canonique, c'est-à-dire, les règles des conciles, comprises dans l'ancien code des canons de l'église universelle, et quelques décisions des papes qui étaient souvent consultés par les évêques. Les barbares , même les Francs, étaient obligés en plusieurs rencontres d'avoir recours aux lois

' T. Fauchet, de la langue, l. 1, ch. 3.

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