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Jean-François Sachetti, attaché à l'armée, qui put apprécier bientôt sa capacité pour la diplomatie et qui demanda qu'on le lui donnât pour secrétaire lorsqu'il fut nommé nonce extraordinaire à Milan. Voilà comment Mazarin entra, à vingt-six ans, dans cette carrière diplomatique pour laquelle la tournure de son esprit et son habileté lui donnaient des aptitudes qui devaient l'élever de plus en plus.

Ce que nous venons de rapporter suffit pour démontrer à quel point les qualités dont Mazarin était doué le rendaient propre à remplir les difficiles fonctions de diplomate. Il était aimable, sa conversalion était pleine d'attraits, il avait le talent de saisir l'intime pensée de ceux avec qui il se trouvait en rapports, il possédait l'art de l'insinuation, il savait s'ouvrir le chemin des cœurs, les obstacles ne l'arrêtaient pas dans sa marche vers le but qu'il avait en vue et que sa persévérance lui faisait atteindre.

Nous ne le suivrons pas à travers les événements compliqués à la suite desquels, étant attaché à la cour de Rome, il donna tant de preuves de sa haute capacité et même de son courage en accomplissant une mission de paix à Cassai.

Suivons-le en France où ses talents politiques vont le placer au plus haut rang. Après avoir résidé deux ans à Avignon en qualité de vice légat, puis être retourné à Rome, il obtint, grâce au cardinal Antonio Barberini, d'être nommé nonce extraordinaire en France. Richelieu le remarqua, le chargea de plusieurs missions difficiles, le fit nommes cardinal (1641) et, le reconnaissant doué d'aptitudes remarquables, le jugea capable de continuer sa politique et le désigna au roi Louis XIII pour lui succéder en qualité de ministre. Le roi, après l'avoir appelé à la gestion des affaires du royaume, voulut, en mourant, lui continuer ses pouvoirs; il le désigna pour le Conseil supérieur de la régence qui revenait, pendant la minorité de Louis XIV, à la reine-mère. C'est dans cette situation qu'apparaît encore la grande habileté de Mazarin. Il était l'homme de Richelieu qu'Anne d'Autriche détestait; il voyait s'établir autour de la reine ceux que le grand ministre avait persécutés et qui formèrent contre lui cette cabale surnommée, à cause de l'outrecuidance de ceux qui en faisaient partie, Cabale des importants. Dans cette situation périlleuse,- Mazarin comprit qu'il fallait qu'il conquit la reine en se rendant nécessaire, auprès d'elle, pour le gouvernement du royaume et en se l'attachant par les liens du cœur.

II.

Dans quel état d'âge, dans quelles dispositions d'esprit et de cœur Mazarin trouvait-il Anne d'Autriche? Si nous nous en tenions à l'opinion qu'exprime Michelet touchant ses mœurs, sa vie aurait été celle d'une reine galante et débauchée. Il pense qu'elle aurait, pendant et après son mariage, fait plusieurs chutes que des avortements auraient attestées. Voici en quels termes il s'exprime sur les rapports de la Reine avec Mazarin : « Par quoi la tenait-il? Très probablement par le mariage. Mangeuse et fort sanguine, sensuelle et dévote, le tempérament, le scrupule la ramenaient à cet homme (alors) méprisé, odieux dont elle avait besoin. Elle le dit nettement dans une lettre comme les femmes n'en écrivent guère... Elle y avoue « qu'elle n'en peut plus... et « il sait bien de quoi 1. »

Il y a, dans ce que dit Michelet, quelque chose de bien dur à l'égard d'une femme et surtout d'une reine. Veut-on voir combien les appréciations des historiens peuvent différer? On n'a qu'à rapprocher de ce qu'a écrit Michelet le portrait tout opposé que donne d'Anne d'Autriche un fécond historien allemand de notre siècle Léopold Ranke, dont les travaux sont estimés, et qui a publié une histoire de France pendant le seizième et le dix-septième siècle. « Dans sa jeunesse, dit Ranke, la reine Anne avait brillé surtout par sa beauté qui n'avait point encore disparu (lors de la mort du Roi), ses yeux grands étaient pleins d'expression, son

I. Histoire de France, t. XII, p. 389.

abondante chevelure était brune. Plus tard, on avait admiré ses vertus, sa conduite exemplaire, sa bienveillance , sa grâce. Cette admiration était d'autant plus grande que la reine paraissait malheureuse !. » Nous nous arrêtons, car ce que nous venons de citer suffit pour nous montrer que les idées de l'historien Ranke, sur les qualités morales d'Anne d'Autriche, sont toutes différentes de celles de Michelet. Un peu plus loin l'historien parle « d'un bruit qui naquit quelques années après (qu'Anne d'Autriche eut accepté Mazarin pour ministre) et qui s'est, dit-il, propagé jusqu'à nous. D'après ce bruit, une liaison plus qu'amicale se serait formée entre la reine Anne et le Cardinal ; et ils auraient été unis l'un à l'autre par les liens les plus étroits, même par un mariage secret. La reine, aux oreilles de laquelle il en revint quelque chose, ne fit qu'en rire, « parce que Mazarin avait une « autre passion que l'amour des femmes ; » elle le croyait adonné aux goûts dépravés de son pays *. » Cette singulière réponse, peu flatteuse pour les mœurs de Mazarin, a plutôt l'air d'une défaite que d'une réponse à des observations sérieuses venant d'une amie. Il nous paraît y avoir dans le langage de Michelet toutes les apparences d'un esprit hostile et dans celui de Ranke, au contraire, celles d'un sentiment d'excessive bienveillance. Nous aimons mieux le portrait d'Anne d'Autriche que trace Victor Cousin dans son bèau livre sur M"° de Chevreuse. Il la montre « belle, ayant besoin d'être aimée, et en même temps vaine et fière. Elle avait, dit-il, été blessée des froideurs et des négligences de son mari, et, par esprit de vengeance et aussi de coquetterie, elle s'était complue à faire autour d'elle plus d'une passion, sans franchir jamais, même avec Buckingham, les bornes d'une galanterie espagnole plus ou moins vive... Naturellement paresseuse, elle n'aimait pas les affaires, mais elle était sensée, même courageuse, capable d'entendre et de suivre la raison..... Depuis la mort de Richelieu, se sentant plus forte et de ses enfants, et de la maladie irrémédiable de Louis XIII, elle n'avait qu'un seul but, auquel elle avait tout sacrifié : être régente, et elle y était parvenue, grâce à une rare patience, à des ménagements infinis, à une conduite habile et soutenue, grâce aussi au service inespéré que lui rendit Mazarin, qui jouissait alors d'un grand crédit auprès du roi 1. » Voilà bien Anne d'Autriche telle que l'histoire nous la montre. Nous voyons chez elle toutes les tendresses du cœur, la coquetterie agaçante d'une femme qui veut être aimée, des passions surexcitées par l'abandon humiliant dans lequel elle avait été laissée par le roi son époux.

1. Histoire de France principalement pendant le seizième et le diacseptième siècle, t. IV de la traductiou française, p. 16.

2. Ubi supra, p. 19. — C'est Laporte, le valet si dévoué d'Anne d'Autriche, qui rapporte une conversation entre Mme de Hautefort et Anne d'Autriche dans laquelle ce singulier propos aurait été tenu. Mémoires de Laporte, p. 400, édit. Petitot Apud CoUsIN, Mo° de Hautefort, p. 94, à la note.

III.

C'est de cette femme que Mazarin attend la faveur d'être maintenu dans une situation qui le rendra maître de la France. Cette reine, qu'il aspire à s'attacher, a conservé sa beauté, elle n'a que quarante-deux ans et elle est à cette époque de la vie où l'attachement d'une femme est d'autant plus profond qu'elle comprend qu'il est, pour elle, le dernier.

Mazarin, avait, quant à son âge, quelques mois seulement de moins qu'Anne d'Autriche*. Bussy-Rabutin rapporte « qu'il était l'homme du monde le mieux fait ; qu'il était beau. Il avait, dit-il, l'abord agréable, l'esprit d'une grande étendue ; il l'avait fin, insinuant, délicat. » Un autre contemporain , le maréchal de Grammont, dit aussi « qu'il était affable, insinuant, agréable de sa personne, capable d'amitié et d'une société charmante. » Tel était l'homme, dit M. Amédée Renée, dont la fortune « dépendait d'une femme oisive et passionnée, une Espagnole qui avait été belle (qui l'était encore), habituée aux hommages, aux galanteries, aux amours romanesques. » On pouvait donc s'emparer du cœur d'une telle femme. Mazarin se rendait tous les soirs auprès d'elle, il y restait très avant dans la nuit, et les aveux même d'Anne d'Autriche témoignent qu'il leur arrivait de parler d'autres choses que des affaires de l'État. Les documents que nous rapporterons feront voir qu'Anne d'Autriche fut séduite et éprouva pour son ministre des sentiments tout autres que ceux d'une estime simplement fondée sur la manière dont il conduisait les affaires de la France. La Reine était dévote; elle accomplissait les devoirs religieux dont il lui eût été, d'ailleurs, difficile de s'affranchir, à son époque et dans sa position. Elle avait pour confesseur Vincent de Paule, dont l'amour pour l'humanité a montré le beau caractère, et que sa piété a mis au nombre des saints. Des scrupules religieux durent agiter l'âme de la reine ; son ministre ne dut pas les combattre, il dut plutôt s'attacher à ce qui pouvait les lever au moyen d'un mariage secret qui n'était pas impossible et pour lequel il pouvait, ainsi que nous le verrons, être obtenu, au cas de besoin, des dispenses de Rome. Quand on considère tout ce que Mazarin pouvait attendre d'une telle union, on est porté à admettre que toutes ses démarches, tous ses efforts durent être dirigés vers ce but. Un mariage qui le rendait l'époux de la reine, qui l'attachait, pour toujours, par un lien indissoluble, à celle sous le nom de laquelle il gouvernait l'État, le plaçait dans la position du roi de France dont le pouvoir était, alors, absolu. Une simple liaison, ne reposant que sur l'amour d'une femme, n'aurait eu rien de stable pour l'avenir et aurait pu n'avoir que la durée d'un caprice. Dans cette situation,

1. VICToR CoUsIN, Études sur les femmes illustres du dix-septième siècle. Mme de Chevreuse, chap. V, p. 209 de l'édit. in-12 de 1886.

2. Il était né le 14 juillet 1602 à Piscina dans les Abruzzes, Anne d'Autriche était née le 22 septembre 1601.

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