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» sous un dehors respecté, ont la permission d'être les

plus méchans hommes du monde ? On a beau savoir » leurs intrigues et les connaître pour ce qu'ils sont, » ils ne laissent pas pour cela d'être en crédit parmi » les gens , et quelque baissement de tête , un soupir » mortifié, deux roulemens d'yeux rajustent dans le » monde tout ce qu'ils peuvent faire. C'est souś cet

abri favorable que je veux mettre en sûreté mes' af» faires. Je ne quitterai point mes douces habitudes , ► mais j'aurai soin de ine cacher, et me divertirai à

petit bruit. Que si je viens à être découvert , je ver» rai, sans me remuer , prendre mes intérêts à toute

ma cabale, et je serai défendu par elle envers et • contre tous. Enfin, c'est là le vrai moyen de faire

impunément tout ce que je voudrai. Je m'érigerai » en censeur des actions d'autrui , jugerai mal de » tout le monde, et n'aurai bonne opinion que de moi.

Dès qu'une fois on m'aura choqué tant soit peu, je ne pardonnerai jamais , et garderai tout doucement

une haine irréconciliable. Je serai le défenseur de ý la vertu opprimée, et sous ce prétexte commode , * je pousserai mes ennemis , je les accuserai d'impiété, » et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets

qui , sans connaissance de cause , crieront contre » eux , qui les accableront d'injures et les damneront » hautement de leur autorité privée. C'est ainsi qu'il » faut profiter des faiblesses des bommes , et qu'un » sage esprit s'accommode aux vices de son siècle. »

Molière vit s'élever en même temps contre son chefd'oeuvre les mauvais poëtes et les hypocrites. M. Etienne cite une critique du Tartufe , dont l'auteur inconnu met en scène Laurent avec une suivante , et fait tenir

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au valet de Tartufe des propos de la plus grossière indécence. Un sieur de Rochemont se distingua dans cette guerre par la violence et l'absurdité de sa critique. « Il faut, dit-il, tomber d'accord que si Molière » réussit mal dans la comédie , il a quelque talent » pour la farce , et quoiqu'il n'ait ni les rencontres » de Gauthier-Garguille , ni les impromptus de Turlupin , ni la bravoure de Capitau, ni la naïveté de

Jodelet , ni la panse de Gros-Guillaume, ni la » science du docteur, il ne laisse pas de plaire quel» quefois et de divertir en son genre. Il parle passable» ment français , il traduit assez bien l'italien , et ne

copie pas mal les auteurs , car il ne se pique pas » d'avoir le don de l'invention, ni le beau génie de la

poésie. Ce qui fait rire en sa bouche , fait souvent > pitié sur le papier, et l'on peut dire que ses comé5 dies ressemblent à ces femmes qui font peur en » déshabillé , et qui ne laissent pas de plaire quand » elles sont ajustées, ou à ces petites tailles qui, ayant

quitté leurs patins, ne sont plus qu'une partie d'elles» mêmes. Toutefois on ne peut dénier que

Molière » n'ait bien de l'adresse ou du bonheur de débiter, » avec tant de succès , sa fausse monnoie, et de duper » tout Paris avec de mauvaises pièces.

On accusa Molière d'avoir élevé, dans Tartufe et dans D. Juan, des autels 'à l'impiété, de corrompre les meurs , et d'étouffer la pudeur et la modestie ; de tenir école d'impureté, et d'être l'organe du démon. La Bruyère ne dédaigna pas de se joindre au sieur de Rochement, ou plutôt au curé de..... qui se cacha sous ce nom. Dans la peinture qu'il fait du caractère de l'hypocrite, on voit qu'il a moins pour but de représenter ce personnage que de blâmer les traits sous lesquels Molière l'a produit. Bourdaloue et Bossuet se déclarèrent contre le poëte: La violence de caractère et l'intolérance de zèle qui distinguaient l'évêque de Meaux , éclatent dans l'espèce d'imprécation qu'il prononça contre le poëte et son art. Mais Molière eut pour lui La Fontaine, Racine, Corneille, Boileau; d'illustres prélats , le légat du pape , le frère du roi et le roi lui-même. Louis XIV, alors dans la force de l'âge, dans toute la puissance de sa raison et dans toute la ferveur de la gloire , sourit au monument élevé en son honneur par le génie du plus grand écrivain de son siècle.

« L'intervention du monarque dans un dénouement impossible sans que son autorité fût mise en jeu , amenait son éloge presque sans effort, dit M. Etienne. Ainsi , le poëte sut concilier ce qu'il devait à l'art et ce qu'il devait au roi ; il plaçait le génie sous l'égide du pouvoir, et, par un accord, qui semblait impossible , il liait, pour ainsi dire , la circonstance à toute la durée de l'avenir. La louange de Louis XIV dans un chef-d'oeuvre tel que le Tartufe, restera debout à travers les vicissitudes des empires et les révolutions des âges. Une statue au milieu d'une place publique n'est qu'une louange froide et muette ; elle attire å peine les regards d'une multitude inattentive, mais un ouvrage de théâtre captive un public, qui se renouvelle de jour en jour ; il excite, au même moment, sur vingt scènes diverses , les transports de l'élite de la nation; il échauffe, il électrise tous les cours : c'est une vivante apothéose. Un roi qui voyait au-delà des flatteries contemporaines , et qui , suivant la belle expression du poëte , aspirait à un monument plus durable que l'airain , n'y trouvait-il pas tout ce qui pouvait satisfaire son orgueil et populariser sa renommée , en éternisant sa gloire? Quelle jouissance plus enivrante et plus pure, pour un caur jaloux des faveurs de la postérité, que cet avenir d'applaudissemens se perpétuant de génération en génération, que ce concert, que cet écho de louanges du même roi se répétant par tous les siècles et sous tous les règnes !

» Le dénouement du Tartufe consacre deux souvenirs glorieux pour Louis XIV; il rappelle que,

s'il était l'ennemi de la fraude, il était le protecteur du génie : en battant des mains, le public le remercie d'avoir flétri l'hypocrisie et d'avoir honoré le talent: dans le prince qui permit le Tartufe, il applaudit encore le roi qui vengea Molière. Louis devina juste en lui prêtant son appui : la reconnaissance du poête a contribué à la grandeur du prince ; leur gloire est à jamais confondue. Une politique élevée favorise toujours les muses ; les muses ne sont point ingrates, elles couvrent de splendeurs les règnes de leurs protecteurs ; elles entourent leur renommée d'une si brillante auréole qu'elle permet à peine aux regards éblouis d'apercevoir les fautes qui pourraient la ternir. Horace et Virgile, en célébrant les bienfaits de la vieillesse d'Auguste, ont jeté un voile sur les forfaits de la jeunesse d'Octave; de même Molière et Despréaux ont élevé la renommée du jeune monarque protecteur des lettres et vainqueur de l'étranger audessus des faiblesses du vieux roi, ordonnant les dragondades, et tournant à la voix d'un prêtre, le fer de ses soldats contre la conscience de ses sujets.

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Ces hautes considérations placent le nouveau commentaire au-dessus de tous ceux qui l'ont précédé, et font du recueil des chefs-d'ouvre du ThéâtreFrançais un ouvrage nouveau dans la littérature , qu'il lie d'un côté à la morale et de l'autre à la politique. Si l'entreprise de M. Panckoucke continue et s'achève comme elle a commencé , jamais un monuinent plus noble et plus durable n'aura été élevé, par l'esprit et l'amour des lettres, au génie et à la gloire de ses productions.

A....

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