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beaucoup parlé de ce milieu en 1832. Qu'il me soit permis de dire qu'outre ce que j'ai dit à la tribune, j'ai inséré dans le Journal du Nord, en 1828, des réflexions sur ce malheureux système. J'y reviens encore; je suis convaincu qu'il sera toujours suivi de funestes effets.

Il n'est point de pensées justes dont les esprits faux ne puissent abuser. On a dit avec raison qu'il ne fallait se jeter dans aucun excès, et que la veriu se trouvait dans un juste milieu. Un célèbre philosophe de l'antiquité a fait un tableau des vertus et des vices. Il y place chaque vertu entre deux vices. Nous avons vu des hommes s'emparer de cette idée, pour justifier un étrange système politique. Ils voyaient deux partis prononces: d'un côté les royalistes, de l'autre les révolutionnaires. Soyons sages, disaient-ils, ne favorisons aucun des deux partis; plaçons-nous au milieu.

Pour bien concevoir leur erreur, il faut distinguer soigneusement les vertus privées des vertus publiques, et les effets des unes des effets produits par les autres. Car, en politique, pour raisonner avec justesse, il faut toujours considerer les résultats certains ou probables des choses, et ne jamais séparer les causes de leurs effets.

Les vertus publiques émanent des devoirs.

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Examinons si le devoir

permet

de

repousser de prétendus extrêmes pour se

se placer dans un juste milieu. Prenons pour exemple les devoirs du guerrier. Les deux extrêmes seraient, d'un coté, l'obéissance la plus passive, et, de l'autre, une obéissance qui voudrait raisonner sur tous les ordres, sur les marches, sur l'attaque et sur la défense. Or, je le demande, y a-t-il un milieu qu'on puisse choisir entre ces deux extrêmes? Je vous défie de l'indiquer. Vous êtes obligé de dire que le devoir du soldat est l'obéissance passive la plus extrême.

Trouverez-vous un milieu désirable entre le penchant au crime et l'horreur du crime, entre la fidélité et l'infidélité, entre la noble reconnaissance et l'infâme ingratitude ? Et si des hommes attaquent ouvertement la monarchie, tandis

que

d'autres la défendent avec ardeur, concevez-vous un milieu dans lequel vous puissiez vous placer honorablement entre les attaquants et les défenseurs ? Ce milieu ne peut se trouver

que

dans la lâcheté ou l'indifférence. Ainsi donc, les devoirs ne présentent point de milieu, il faut les accomplir ou les enfreindre. Malheur à l'homme qui trouverait l’horrible secret de ne pas accomplir ses devoirs, en croyant ne pas les enfreindre!

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Appliquons ces raisonnements à touts les ministres depuis la restauration. Que sont-ils ? Les serviteurs immédiats de la couronne. Ils ont le dépôt de son autorité, de ses prérogatives. Ils ont reçu la mission de les défendre, de les conserver. C'est ainsi que leurs fonctions doivent être comprises dans ce gouvernement mixte, que nous appelons gouvernement représentatif. Les Anglais, que nous imitons si mal, le savent bien. Aussi c'est d'eux que j'emprunte cette expression, serviteurs de la couronne.

Jamais, dans ce pays, jusqu'en 1830, on n'a fait aux ministres d'autre reproche que celui d'augmenter l'autorité royale, et de l'étendre de manière à faire craindre l'affaiblissement des libertés publiques. Depuis plus de cent cinquante ans, il ne serait pas possible de citer un ministre anglais qui, poursuivant une vaine popularité, ait affaibli l'autorité royale. Si nous voyons aujourd'hui une marche différente, elle est une exception; il y a une différence immense entre M. Fox soutenant que l'opinion publique ne peut-être consultée

que

dans les Chambres, et Lord Grey invoquant sans cesse l'opinion publique de l’Angleterre.

En France, depuis la restauration, les ministres ont toujours cherché ce milieu introuvable.

Comme il n'existe

pas,
ainsi

que je l'ai démontré plus haut, ils ont été forcés de se jeter tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Mais dans ce jeu misérable de la bascule, la peur que leur inspirent les révolutionnaires les a toujours fait pencher de ce côté. Aussi, presque toutes les lois importantes présentées par eux, ont diminué ou affaibli l'autorité royale.

Par ce système, les ministres sont à la fois les hommes du roi et les tribuns du peuple, deux choses absolument inconciliables.

Pour tout homme qui , aux lumières du bon sens, joint celles de l'expérience, il est évident qu'entre deux partis opposés, il n'est point de juste milieu. Il faut un gouvernement ferme, décidé, sans aucune oscillation. Il ne doit laisser aucune incertitude sur ses intentions politiques. Entre les deux partis qui divisent la France, le prétendu milieu n'est qu'une honteuse timidité.

J'ai combattu en 1792 à la tribune, en 1820 dans un ouvrage imprimé, et en 1822 à la tribune, ce malheureux système du milieu politique; et je remarque que jamais il n'en a été plus question qu'en 1832. Ce sera une honte éternelle imprimée à notre caractère politique.

Plusieurs députés du côté droit m'ayant demandé de s'assembler chez moi, j'y consentis. Il

en vint une trentaine pendant quelques jours. Ce fut une grande faute de ma part; j'aurais dû considérer qu'ils ne pouvaient venir souvent chez un homme un peu marquant, sans que cette réunion attirât les yeux du ministère. Dès lors ils devaient s'effrayer bientôt eux-mêmes de leur courage, et cesser de venir. C'est ce qui arriva très-promptement. La police chercha à pénétrer ce qui se passait chez moi. Elle voulut corrompre un domestique, pour obtenir de lui les papiers que j'écrivais. J'ai encore un des billets

que

lui écrivit cet espion. C'était dans le temps où un pair de France, M. le duc de Broglie, se plaignait dans une lettre publique de ce qu'un de ses domestiques, corrompu par la police, avait forcé son sécretaire pour y prendre ses papiers.

Les députés qui ne venaient plus chez moi, sentirent le besoin de se réunir quelque part. Ils allèrent d'abord chez un autre membre du côté droit, mais il était remarquable par sa grande taille et par quelques discours un peu hardis : ils eurent peur, et préférèrent la demeure d'un autre député de petite taille, et à qui l'on ne faisail pas beaucoup d'attention. Il en reçut un peu d'importance, en profita pour obtenir quelque faveur. L'année suivante, nous nous assemblâmes quelque temps chez M. de la Bourdonnaye; mais

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