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On ne suivit pas ce conseil; et ce fut au milieu de ce fatal système d'un gouvernement inepte, que nous vîmes l'assassinat du duc de Berri. Averti du crime à cinq heures du matin, je me rendis aussitôt aux Tuileries. J'y trouvai le inarquis de Larochejaquelein. Nous confondîmes nos sentiments dans la même douleur ; mais en même temps nous pensâmes qu'on devait voir dans cet attentat et montrer à la France l'effet affreux des sentiments répandus par une faction qui avait tout le fanatisme d'une secte, et pour entraîner louts les Français dans un sentiment commun. Il était étonné de nous voir seuls dans la solitude des Tuileries; il ne concevait pas comment un grand nombre de députés, de pairs, de magistrats, n'étaient

pas accourus comme nous. Entrés dans les appartements de Monsieur , nous vîmes arriver ce malheureux père, inondé de ses larmes. Il ne trouva que les officiers de sa maison, M. de Larochejaquelein, M. de Capelle et moi. Il nous remercia affectueusement de notre présence, et se retira pour se livrer à sa douleur.

Je n'ai jamais pu concevoir comment mille sentiments douloureux ne s'étaient

pas

exhalés dans la Chambre des députés ; à l'instant où j'écris, je ne peux encore le comprendre. M. Clau

gou

sel de Coussergues seul essaya de parler ; il fit interrompu, et la parole lui fut interdite. Ainsi, depuis le crime jusqu'au moment où M. de Richelieu en parla dans une circulaire , quarantetrois jours s'écoulèrent sans qu'il eût été publiquement et solemnellement dénoncé

par

le vernement. Je prie de remarquer cette extraordinaire conduite. Etait-ce indifférence? était-ce pusillanimité? L'un ou l'autre est également honteux. On a prétendu que le silence avait été gardé, dans la Chambre des députés, parce qu'on y avait répandu que le roi le voulait ; qu'il fallait craindre, par des marques éclatantes d’animadversion, d'exaspérer et de pousser

à bout une faction puissante. Cette prétendue raison était bien digne de nos assemblées, où l'on a toujours vu la faiblesse prendre le masque de la prudence. J'ai entendu plusieurs fois l'énergique M. de la Bourdonnaye raconter ce qui se passa dans la Chambre, et le pouvoir qu'eurent sur elle de misérables et funestes insinuations. C'est à lui seul qu'il appartient de le redire.

Après ce jour lamentable, M. Decazes sortit du ministère, et M. de Richelieu lui succéda. Ce second ministère de M. de Richelieu fut, dès le premier instant, laborieusement travaillé par l'incertitude de son esprit. Il sembla frappé de

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stupeur; il était comme enchaîné; il n'osait agir, ni même parler, car ce ne fut que quarante-trois jours après l'attentat, que dans une circulaire il parla enfin du crime. Cette inaction inspira M. de Chateaubriand, quand il disait dans le Conservateur, en mars 1820 : «Il faut maintenant « prendre un parti. Si l'on reste dans l'incerti« tude où l'on paraît flotter encore , nous péri« rons. Si ce qu'on voit fait peur, et si l'on mé« nage les assassins et les démagogues, parce li qu’on a tué le duc de Berri et ébranlé le trône « de Ferdinand, nous périrons. »

Ces derniers mots paraissaient sans doute à nos bons circonspects une phrase insignifiante; ils voient maintenant

que

c'était une prédiction. Vous voyez clairement, par toutes les observations positives contenues jusqu'à présent dans cet ouvrage, que les revolutions sont l'ouvrage des gouvernements, et non des factions. Comment en serait-il autrement, quand la faction qui triomphe a été enfantée, tolérée, encouragée par le gouvernement? quand on reste dans l'incertitude après l'assassinat d'un fils de France ?

Lorsque commença, sous un roi, la persécution contre les royalistes, elle fut portée à un point que les ministres sans doute n'avaient pas prévu, et dont ils durent être profondément

frappés. Pendant les cent-jours, un jeune homme du Midi, fils d'un cultivateur, s'enrôla dans l'armée du duc d'Angoulême. L'avant-garde du prince étant vivement attaquée par une troupe ennemie, on demanda des hommes de bonne volonté. Ce jeune homme se présenta avec d'autres volontaires; la troupe ennemie fut répoussée. Un jeune homme du même pays que celui dont je parle fut tué. Plus de cinq ans après, on poursuivit le royaliste comme assassin. Des pro•cédures semblables étaient faites alors; c'était le bon temps de la persécution contre les royalistes. Cet homme ne balança point à se constituer prisonnier. Après plusieurs degrés de juridiction, toujours condamné, il le fut définitivement à la peine de mort, comme assassin, mais en le recommandant à la clémence du roi. M. de Sallabéry vint alors chez moi ; il me parla de cette odieuse affaire avec cette généreuse chaleur qui éclate dans ses nobles sentiments. Je vis dans ses mains les papiers avec lesquels il allait plaider la cause de cet infortuné, et faire des démarches pour obtenir sa grâce; mais il ne réussit pas. Ce malheureux royaliste périt sur l'échafaud , en prenant le Ciel à témoin de son innocence, en déclarant qu'il ne périssait que parce qu'il avait défendu la cause royale.

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Il en fut de même de MM. ***

père et fils, anciens officiers; ils furent condamnés à mort par contumace pour une affaire semblable, passée pendant les cent-jours. Je ne peux ni les nommer ni désigner le corps dans lequel ils servaient, parce que j'ignore leur position actuelle.

Tout cela était bien odieux sous un roi qui, pendant les cent -jours, avait été repoussé de la France. On immolait en son nom les hommes qui lui étaient restés fidèles. Ils n'étaient point garantis par l'amnistie solemnelle qui garantissait ceux qui avaient combatiu contre le roi. C'étaient des blessures profondes faites à la monarchie. Dans le même temps, un publiciste, M. Fiévée; un écrivain ecclésiastique, M. de La Mennais; M. Bergasse, pour un livre sur la propriété, étaient traduits sur les bancs des accusés, et M. de Chateaubriand venait d'être rayé de la liste des ministres d'Etat. Les ministres avaient saisi une pensée bien extraordinaire : leurs ennemis personnels, ou ceux qu'ils croyaient leurs ennemis, ils les poursuivaient comme ennemis du roi.

J'ai parlé de l'espèce d'acharnement du parti mixte à poursuivre MONSIEUR, frère du roi, et presque toutes les personnes attachées à sa maison ; on y mit le comble, en lui ôtant la place

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