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Je vois, je pense, je te sens;
Mais je te cherche et jo t'ignore.
Ami, définis, si tu peux,
Par quelle secrète influence,
Ce qui se présente à nos yeux
L'espace, les objets, les lieux,
Et la plus légère nuance
Que cette atmosphère produit,
Agissent dessus notre esprit.
L'air est-il voilé d'un nuage,
Le ciel orageux, obscurci :
Mon esprit s'enveloppe aussi.
Le soleil chassera-t-il l'orage::
Mon esprit perce et se dégage.
L'ardente curiosité
Me conduit-elle à ces montagnes :
J'y domine sur nos campagnes ;
Mon ame a plus d'activité.
Il semble que, loin de la terre,
Et qu'élevé hors de ma sphère,
J'ai part à la divinité.
Absorbé par ma rêverie,
M'arrêté - je au bord des ruisseaux;
Le bruit inconstant de ces flots,
Qui s'échappent dans la prairie;
Leur cours rapide er tortueux,
Entraînent mon esprit; comme eux
Il flotte, il s'égare, il varie:
Chaque instant, plus capricieux,
Il prend une forme nouvelle;
Tantôt, comme cette hirondelle,
Dont le vol échappe à nos yeux,
D'une aile rapide et legère
Paroissant mésurer la terre;
Tantôt, comme un aigle orgueilleux,
Elevant son vol téméraire,
Et planant au plus baut des cieux.

Souvent dans un bocage sombre, Par un solitaire détour, Cherchant du repos et de l'ombre, A la brulante ardeur du jour J'oppose un paisible feuillage;

1 기

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Mais, que sert un épais ombrage
Contre les feux du tendre amour?
De cette solitude immense
Le discret et touchant silence;
Le jour pénétrant quelquefois
A travers l'épaisseur du bois,
Et dorant d'une couleur tendre
La souche de ces arbrisseaux;
Le zépbir se faisant entendre
Et se jouant dans les rameaux;
Cette mousse fraîche et fleurie;
Ces oiseaux chantant leurs plaisirs ;
Tout

porte à mon ame attendrie
Un calos d'inconnus désirs':
Etonnant délire où mon ame
Rêve, s'agrandit et s'enflamme,
Amour! Je te sens, je te vois,
Non tel qu'on te peint sur la terre,
Aveugle et traînant après toi
Le feu, la discorde et la guerre;
Brusque et capricieux enfant
Couronné, de roses et d'épines,
Déchirant lorsque tu badines;
Sous le nom de bonheur versant
D'une main flatteuse et traîtresse,
L'amertume de la tristesse,
Et l'ivresse du sentiment;
Par le seul excès de ta rage
Signalant le pouvoir d'un Dieu,
Mettant Get Univers en feu
Et souriant å ton ouvrage :
Mais tel qu'un être bienfaisant,
Doux, pacifique et consolant,
Fils du ciel et de la nature;
Je vois ta flamme vive et pure
Embrasser l'homme et le polir,
Adaucir lo coeur du sauvage,
Et brûler dans l'ame du sage,
Sans la corrompre et la flétrir.
Chaste argour! immortelle essence
Ainsi tu descendis des cieux
Pour récompenser l'innocence;
Ainsi u rendis l'homme heureux

Tant
que

l'homme fut vertueux ;
Mais la débauche et l'inconstance
T'ont fait revoler vers les cieux:
Là, tu ris de son fol hommage,
Du culte superstitieux
Qu'il rend à tạ grossière image ;
Si tu te montres quelquefois,
C'est dans la chaumière du sage,
Dans la solitude des bois,
Ou dans les erreurs d'un vain songe.
Prolonge, amour, ce doux mensonge;
• Que ton ombre, devant mes yeux,
Se répète et se reproduise,
Et qu'un jour sous mon toit'heureux
Elle habite et se réalise.

Laissons ce prestige enchanteur Et sa trop séduisante ivresse : Ami, l'heure fuit, le jour baisse; Déjà le joyeux laboureur, Mesurant la hauteur de l'hombre, Détale et quitte ses travaux: Le cor rystique des hameaux Sous le chaume désert et sombre Rappelle les nombreux troupeaux. Vois sous cette épaisse feuillée Ce groupe heureux de moissonneurs: Leurs corps sont las de la journée; Mais que manque-t-il à leurs coeurs ? Bons par goût et par habitude, Sans ambition, sans remords, Sans ces tumultueux transports Que suis toujours l'inquiétude; Ils n'ont de véritable mal Que celui qu'ils craignent de faire: Leur ame est comme une onde claire Dont rien ne trouble le cristal.

O toi que l'Univers encense
Délicieuse voluptėl
Toi qu'effarouchent l'indécence,
La débauche au souffle empesté,
Ou la triste magnificence,

Que recherche en vain le méchant
Et qui vas au devant du sage;
Toi qui préfères au clinquant
De l'esprit, l'or du sentiment,
Le réduit d'un épais ombrage
Et le chaume de l'indigence
Aų dais majestueux d'un trône;
Toi qu'un myrthe par fois couronne,
Et plus souvent un simple épi;
Plaisir qu'on s'efforce de feindre,
Et dont j'ai quelquefois jour,
Mais que je n'en sais pas mieux peindre;
Cet asyle est il ton, séjour ?
Ici tout offró ton image:
Un simple et riant badinage
S'y mêle aux transports de l'amour..
Colin sur le sein de Colette
Repose doucement sa tête :
Touchant, mais dangereux repos
Qui dans son coeur porte l'orage !
Un regard efface ses maux,
Le rend pressant et l'encourage.
Colette soupire et se lait;
Mais ce soupir tendre et discret,
Qui, dans le milieu du silence,
Echappe å la foible innocence,
Explique bien mieux son secret
Et dit plus que notre éloquence.
Plus vive, ou moins sensible, Iris
Réveille Lubin et l'agace,
Puis d'un pied qui ne fait pas trace
S'enfuit dans le prochain taillis.
Un jour elle courra moins vite,
Et pour

fuir Lubin qu'elle évite
Ses pas seront plus ralentis. .
D'un oeil où la volupté brille,
Baucis et l'heureux Philémon
Voient en souriant leur famille
S'élever comme leur moisson;
Ils ne craignent point la misère.
Une vertu héréditaire
Passe à leur génération.
Rois! ce bien vaut votre béritage: -

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Est-on pauvre, quand on est sage?
Vois, ami, dans ce rond joyeux,
Le plaisir peint dans tous les yeux,
Lorsque la caressante Lise
A ces vieillards que l'âge épuise
Versant un vin frais et vermeil,
Au bruit de ces chansons légères,
Sur leurs languissantes paupières
Suspend le charme du sommeil.
Douce et voluptueuse image!
Vieil âge, âge d'or, åge heureux,
Qu'à la ville on croit fabuleux,
Ainsi tu renais par le sage.
En vain, pour excuser son coeur,
Le méchant dit, qu'on dégénère,
Et que l'innocence est chimère;
Déplorons son aveugle erreur.
Eh! comment rendroit-il justice
A des sentimens qu'il n'a plus ?
Le dernier attentat du vice
Est de ne pas croire aux vertus.

Profitons des dernières heures Du jour expirant qui nous luit; Et tandis que vers nos démeures Un pas tranquille nous conduit, Contemplons l'inégale teinte Dont l'horison se rembrunit, La trace du soleil empreinte Dans les ténèbres de la nuit, Cet astre au bout de l'atmosphère Paroissant rallumer ses feux, Ce contraste majestueux Des ombres et de la lumière D'un oeil tranquille et sans regret Nous pouvons voir le jour s'éteindre, Dans le jour nous n'avons rien fait Dont la vertu puisse se plaindre.

Ç'en est fait, ami, les objets
Se dérobent a notre vue;
La nuit sur nos champs descendue,
Confondant chaumière et palais,

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