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auxquelles l'administration de la cité se trouvait dévolue, de même que dans les autres villes du Brabant.

Déjà quelques années auparavant , des troubles avaient éclaté ; Couterel avait réussi à arracher aux nobles une part dans la souveraineté, et le duc Wenceslas semblait fermer les yeux sur ces empiétemens, au moyen de quelques sacrifices d'argent consentis par le peuple, en échange des libertés nouvelles qu'il venait de conquérir.

Enhardis par ce succès, les bonnes-gens de Louvain n'eurent bientôt plus qu'un but et une pensée, l'élimination complète des familles patriciennes qui faisaient encore partie du conseil communal.

L'an 1378 , profitant de l'absence du duc Wenceslas, qui voyageait alors en France, les tisserands se soulevèrent, chassèrent un beau jour leurs échevins, et se choisirent l'un de leurs doyens, Gautier de Leyde, pour bourgmestre.

A l'exemple des Gantois insurgés, vers la même époque , contre l'autorité du comte de Flandre, ils arborèrent pour signe de ralliement les chaperons blancs. La plupart des nobles de Louvain émigrèrent à Bruxelles, quelques-uns, plus hardis ou moins prévoyans, restèrent en fonction.

Gautier de Leyde, député par ceux qui l'avaient élevé au pouvoir vers la duchesse Jeanne, vint à Bruxelles exposer les exigences de ses partisans. Rencontré, un soir qu'il sortait d'un repas, par Jean de Caster et Guillaume de Wilre, nobles de Louvain, émigrés, il fut attaqué par eux et périt dans le combat.

Aussitôt que la nouvelle de cette mort fut parvenue dans Louvain, le peuple entier se souleva, ivre de vengeance et de colère, menaçant les patriciens demeurés en ville , et faisant peser sur eux la solidarité du crime qui lui enlevait son bourgmestre. D'abord ils se contentèrent d'enfermer sous bonne garde les membres du conseil communal appartenant à la noblesse, et s'en furent à Bruxelles demander justice contre les meurtriers. La duchesse Jeanne promit de faire droit à leur prière, mais ordonna en même temps de relâcher immédiatement les nobles, prisonniers à l'Hôtel-de-Ville, assurant de plus qu'elle allait se rendre elle-même à Louvain pour faire bonne et exemplaire justice.

Mais la duchesse tardant à exécuter ses promesses, le peuple se crut joué par son souverain. Une lettre du comte de Flandre, par laquelle il exigeait du duc de Brabant la mise en liberté sur-le-champ de Henri de Velpe, l'un des patriciens détenus, vint porter l'irritation à son comble.

Le mercredi, 16 novembre 1379, les métiers s'émeu vent par toute la cité, ils entourent en armes l'Hôtelde-Ville et le cernent avec soin, de façon à empêcher l'évasion des prisonniers qu'il renferme.

Une partie de cette multitude furieuse envahit la salle du conseil et force les archers de la garde à livrer, un à un, tous les magistrats dont la foule qui remplissait la place vociférait les noms. Aussitôt amenés, ils sont, tour à tour, lancés par les fenêtres de l'édifice sur les piques et les javelines de leurs [assassins, qui se disputent les lambeaux de leurs corps mis en pièces.

Seize magistrats périrent de cette fin misérable; l'histoire a conservé les noms de quatre d'entre eux : Jean Platvoet, Jean de Witte, Rodolphe de Limminghe et Louis de Keynooge. Un des archers de la garde, ancien serviteur de Jean Platvoet, essaya de le dérober au sort qui le menaçait, en le couvrant de ses habits et en le cachant sous un banc dans la salle où se passait cette scène de carnage. Sa pitié ne servit qu'à augmenter le nombre des victimes.

Jean Platvoet fut découvert par un enfant, fils de l'un des meurtriers; arraché de sa cachette par la populace, il subit, malgré son grand âge et ses supplications, le sort de ses collègues, et le malheureux qui l'avait voulu sauver fut à l'instant massacré.

Le duc Wenceslas, aussitôt informé de cette émeute sanglante, quitte Paris à la hâte et s'apprête à châtier Louvain. Cependant toute sa colère se borna à condamner les métiers au payement d'une forte amende, ainsi qu'à exiger du plus grand coupable un pèlerinage d'outre-mer, tandis que, de son côté, il promit au peu=* pie satisfaction du meurtre de Gautier de Leyde.

C'est ainsi que se termina ce terrible drame , malheureusement si ordinaire dans nos annales, que les auteurs contemporains négligent de le rapporter avec d'autres détails que ceux que nous extrayons ici de la chronique manuscrite de Edmond de Dinter, d'Hareeus, Divœus, Juste Lipse, et de l'Excellente Chronycke van Drabandt, imprimée à Anvers en 1530.

Muni des documens historiques qui précèdent, nous nous présenterons de nouveau devant le tableau de M. Leys. Nous reconnaîtrons d'abord la Grand'Place de Louvain, telle qu'il est assez facile de se la figurer, d'après ce qui subsiste de son élégante et originale architecture. Nous reconnaîtrons, en somme, dans cette place, un peuple accomplissant son œuvre de vengeance , avec sa fougue, avec sa fureur, avec son désordre. Nous trouverons, mêlées à cette terrible tragédie, des scènes burlesques, comme celles que Shakespeare a jetées dans ses drames.

C'est contre les nobles que les métiers se soulèvent; ils vont massacrer leurs magistrats appartenant à cette classe privilégiée ; mais ils ne se borneront pas à prendre leur sang, il faut encore qu'une cruelle raillerie rende plus poignante leur vengeance. Voyez-vous, au milieu de la foule, un cavalier armé de pied en cap, la tête tournée vers la croupe de son cheval, et bizarrement accoutré de toutes sortes d'insignes ridicules et satiriques? C'est un des tisserands qui fait ce personnage de mascarade, sanglante caricature contre les nobles. On l'a chargé des emblèmes les plus capables d'exciter la risée, son casque est paré de deux hautes cornes de cerf. Vous ne pouvez vous empêcher de rire, quand vous êtes parvenu à démêler l'intention comique de cette espèce de mannequin. Vous éprouvez alors une impression de dégoût et d'horreur en apercevant, tout à côté, des objets beaucoup plus faciles à reconnaître: des scènes de sang, des pendus, des cadavres nus jetés en travers sur le dos des chevaux, des cadavres à moitié dépouillés étendus par terre et que de hideuses harpies achèvent de détrousser; de malheureux vieillards tremblans sous le fer des assassins, tombant sans résistance. Assassinats continuels, où ne se montre pas la moindre idée de lutte; ignobles saturnales d'une populace effrénée qui n'est pas même obligée d'avoir du courage. Quelle pensée M. Leys a-t-il voulu mettre dans cette

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