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avait fait de son temps. Le tableau que M. Gallait y avait exposé attira cette fois l'attention générale : ce n'était pourtant qu'une étude bien peinte et bien disposée, mais cette étude était déjà plus qu'une promesse. La régence de Liége en fit l'acquisition.

Enfin, en mars 1836, quand s'ouvrirent les portes du Louvre devant la foule des visiteurs affluant de tous les points de l'Europe, les journaux de Paris nous apportèrent la nouvelle qu'un jeune Belge avait placé sur ce vaste théâtre, où se pressent tant de noms illustres , une production qui attirait tous les regards, qui réunissait tous les suffrages. C'était la troisième apparition de Gallait. Job sur son fumier lui assurait désormais un rang distingué parmi les peintres de l'époque.

Quelle fut alors notre impatience de voir arriver, pour notre Exposition, un ouvrage de notre compatriote, qui permît d'apprécier l'importance de son succès.

Quand s'ouvrit le Salon, un seul portrait de M. Gallait s'y trouvait (celui qui avait été exposé à Paris en même temps que le duc d'Albe et les Ménétriers"), belle production, d'une grande puissance de coloris, d'une sagesse de touche remarquable, mais où la pensée du peintre s'est mise à la place de la vérité, pour obtenir un effet saisissant.

Avec ce seul tableau, le jeune artiste eût déjà pris un beau rang parmi ceux de son pays; mais l'ouvrage qui devaitnous le montrer lui-même était retenu en route par quelques retards: Nous vîmes enfin Montaigne visitant le Tasse.

La vue de cette toile produisit un effet difficile à rendre. On s'attendait à une œuvre de jeunesse, à une peinture hardie, passionnée, fougueuse, et l'on trouva un fruit de l'âge mûr, une production réfléchie, sage, soutenue, forte et modérée. On osait bien compter sur une heureuse inspiration de l'âme, sur un éclair de génie; M. Gallait nous montre le jugement maîtrisant l'imagination, le goût sûr élaguant tous les effets, tous les ornemens superflus. Nous nous apprêtions à encourager l'élève, c'est le maître qui se montre.

11 n'entre point dans nos intentions de comparer les artistes entre eux ; nous les prenons tous pour leurs qualités propres. 11 en est cependant que nous mettons hors de ligne, parce que l'acclamation universelle l'a fait avant nous: M. Gallait a pris une belle place parmi ceux-là.

Montaigne visitant le Tasse dans l'hospice des fous

à Ferrare \

Pour bien apprécier l'ouvrage du jeune peintre, il est

1 Hauteur, mètre, 1,02; largeur, mètre, 0,52.

nécessaire de connaître et la situation physique et morale du poète qu'il a représenté, et l'eflet que la vue du Tasse, dans ce déplorable état, a produit sur l'esprit du philosophe le plus positif de son temps, Michel de Montaigne.

11 importe de connaître la nature de l'aliénation qui avait troublé cette tête puissante, d'où la Jérusalem délivrée venait à peine d'éclore. — Quels avaient été les malheurs du poète, quelle en était la source. L'influence des événemens sur son caractère, et l'influence de son caractère sur sa vie?

Les pages suivantes, empruntées à la vie du Tasse, placée en tête de la traduction de la Jérusalem délivrée, par M. Panckoucke, nous ont parues très-propres à procurer la parfaite intelligence du sujet.

Le duc Alphonse d'Est avait perdu sa seconde femme; il venait de se remarier avec la fille du duc de Mantoue. Le Tasse pensa que ce mariage était une circonstance favorable pour lui, et que la protection du duc de Mantoue et de sa fille pourrait le faire rentrer en grâce avec son premier bienfaiteur. Malgré les conseils et les instances des nouveaux amis qu'il avait trouvés à Turin, il voulut en partir pour retourner à Ferrare, où il arriva le 21 février 1579; mais, loin de recouvrer la faveur qu'il avait espérée et le repos dont il avait tant besoin, il n'y trouva que l'excès de l'humiliation et du malheur. Le duc et ses sœurs refusèrent de le voir; les courtisans l'évitèrent; rebuté même des domestiques du prince, il eut beaucoup de peine à obtenir un asile obscur. Son désespoir fut extrême, et, dans ses fureurs, il ne garda aucune mesure : il éclatait en injures contre toute la maison d'Est, contre le duc, contre toute sa cour. Ces violences furent regardées comme l'effet d'une entière aliénation d'esprit. Alphonse le fit arrêter et conduire à l'hôpital de Sainte-Anne, où l'on enfermait les fous.

Nous sommes aujourd'hui trop éloignés des temps dont nous parlons pour être en état de porter un jugement équitable sur la conduite du duc de Ferrare à l'égard du Tasse. Tant que celui-ci avait conservé toute la liberté de son esprit, le duc lui avait donné des preuves d'une admiration constante pour ses talens, et d'une généreuse affection pour sa personne; même après les écarts où l'entraînèrent les premiers accès de sa mélancolie, Alphonse avait montré beaucoup d'indulgence; mais la rigueur du traitement que ce prince fit éprouver à la fin au même homme qu'il avait si longtemps traité comme son ami, ne peut guère se concilier avec des idées de justice et de générosité.

Les excès où était tombé le Tasse étaient évidemment l'effet d'une véritable aliénation, et devaient inspirer à un souverain généreux de la pitié, non de la colère; c'était dans l'hôpital des malades, non dans la maison des fous, qu'il fallait placer cet infortuné, et lui prodiguer les soins de la médecine, non des humiliations aussi déraisonnables que cruelles.

On ne peut point expliquer, encore moins justifier les indignités que le Tasse eut à souffrir dans cette humiliante détention. Plusieurs écrivains les ont attribuées au ressentiment du duc causé par une intrigue secrète qu'il aurait découverte entre le poète et sa sœur.

Sans doute, le Tasse avait peint l'amour dans ses immortels ouvrages avec trop de sensibilité et de délicatesse , pour ne pas faire soupçonner que cette passion avait dominé son cœur. Dans quelques pièces de vers, il exprime des sentimens tendres pour une beauté qu'il n'osait pas faire connaître; mais dans un sonnet il donna le nom de Léonore à l'objet de sa flamme secrète; dès lors les soupçons durent se porter sur Léonore d'Est, et ces soupçons se trouvaient fortifiés par d'autres circonstances. Le Tasse fit alors un sonnet dans lequel il se compare à Icare et à Phaèton, qui périrent l'un et l'autre victimes d'une ambition téméraire. Mais, ajouta-t-il, quel danger peut effrayer celui que l'amour encourage? Diane, brûlant pour une beauté humaine, n'enleva-telle pas dans le ciel le jeune pasteur du mont Ida?

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