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comme nous venons de le faire, son regard, son geste, sa moindre manifestation. C'est sur lui que tombe sa lumière en plein. Si, en passant, elle éclaire le front du malheureux poète, c'est pour y jeter l'auréole immortelle qui ne doit plus cesser de le ceindre, c'est pour nous montrer la capacité noble de ce cerveau d'où jaillissait naguère une des merveilles de l'intelligence humaine. Tout le reste du malheureux Torquato, son corps débile, ou plutôt sa dépouille mortelle, est laissé dans l'ombre. Sans doute, nous irons l'y chercher, parce que nous aimons à sonder nos plaies, parce que nous voulons voir ce que l'homme devient quand son âme l'a quitté. 11 y a là quelque mystère qu'un vague instinct nous fait espérer de pénétrer. Le peintre a compris cet autre besoin de notre esprit. S'il a mis la personne du poète dans l'ombre, il l'a cependant assez éclairée pour que nous pussions satisfaire cette curiosité; il en a exécuté les détails dans la demi-teinte avec autant de soin que dans la lumière; il a peut-être redoublé d'étude pour leur donner une correction irréprochable de dessin.

On voit par ce qui précède que l'effet de ce tableau n'est pas dû seulement à sa couleur, mais qu'un sentiment exquis en a motivé le choix, et qu'elle est en parfait accord avec la pensée du sujet.

Rien n'était plus propre à neutraliser l'influence des doctrines qui avaient dominé en 1833, que la vue du tableau de M. Gallait. Aux Flamands, si passionnés pour leur coloris, il est venu montrer qu'avec le sentiment et le dessin on peut faire un chef-d'œuvre, tandis que plusieurs autres semblent s'être attachés à démontrer que la couleur seule ne peut produire que des bizarreries, plus ou moins étonnantes, mais pour lesquelles il ne saurait y avoir d'avenir. Nous ne prétendons pas cependant que M. Gallait manque de coloris, au contraire, nous le trouvons coloriste d'autant plus remarquable qu'il est maître de ses moyens, dans cette partie comme dans les autres, et qu'il sait combiner sa couleur et la coordonner avec les élémens de son sujet.

Les accessoires de ce tableau sont fort sobrement ajoutés, comme il convenait à la scène. Ils se composent de la chaise grossière dont nous avons parlé, d'une table sur laquelle un manuscrit est ouvert à une page où l'on voit une vignette représentant la Vierge (nouveau trait puisé dans la vie du Tasse, qui avait à la mère de Dieu une dévotion particulière); d'un autre manuscrit ouvert aux pieds du poète, d'un crucifix attaché à la muraille, au-dessus la fenêtre grillée par où s'introduit une branche de vigne dont les feuilles sont déjà jaunies par l'automne; ajoutez quelques brins de paille répandus par terre sous la table, voilà tous les détails de l'ameublement et de l'intérieur du prisonnier. Quant au costume de celui-ci, un mauvais pourpoint de velours noir, plus mauvais que celui de Scaron, laissant voir à nu le cou et une partie de la poitrine, sans linge ou peu s'en faut, un collant de soie noire usé et roussi, et, pour complément, un manteau gris, tombant de chaque côté et traînant sur le pavé. 11 est impossible de rendre avec plus de vérité et moins d'effort le dernier degré de la misère où puisse tomber un homme habitué au luxe des cours. Ces vêtemens, autrefois somptueux, sont plus misérables encore que ne le seraient les haillons des pauvres ordinaires. Nous ne négligerons pas de placer ici une observation dont plusieurs pourraient profiter. L'artiste a conservé un caractère de noblesse dans la peinture de cette misère; le style de ses draperies est digne, les plis en sont larges et tombent bien; ils n'ont rien de mesquin, rien de maniéré. Dans l'expression de la figure, c'est la même convenance, pas la moindre exagération, le sentiment juste et non forcé. C'est là vraiment ce qui étonne dans le talent de M. Gallait, c'est que si jeune il sache déjà s'arrêter à la limite du beau.

Le personnage de Montaigne, sans offrir des détails plus soignés que celui du Tasse, porte, quant à l'exécution , un cachet tout différent. Son costume est frais, et l'on sent qu'il a respiré le grand air; son pourpoint de velours, topaze brûlée, son manteau à larges manches , garni de martre, son collant de soie bien tendu , sa toque élégante qu'il tient d'une main gantée, tandis que l'autre est nue, composent un ensemble dont les couleurs sont bien mariées. Elles n'ont justement que l'éclat qu'il faut pour faire contraste avec les haillons du poète; elles tranchent bien et sans dureté sur l'habit blanc du jeune novice. Pour en finir avec les costumes, remarquons la manière simple et grande dont la robe de ce novice est drapée, observation à laquelle donne également lieu le moine du fond.

ll y a tant de choses dans ce petit nombre de personnages, qu'on omet des parties intéressantes : nous n'avons rien dit encore de l'expression de ce jeune novice. Celui-ci comprend mieux le poète qu'il ne comprend le philosophe. Sa figure, quoique calme, exprime l'étonnement mêlé d'un sentiment de mécontentement. Quoi! la vue de la misère de son poète chéri n'excite pas autrement la sensibilité du noble visiteur! —Michel de Montaigne, en s'adressant aux religieux de l'hospice pour obtenir de voir le Tasse, avait sans doute exprimé un vif enthousiasme, une vive sympathie. —Que sont devenues ces dispositions? Comment l'aspect du malheureux Torquato a-t-il détruit l'illusion? Mosti juge avec son âme neuve, généreuse et romanesque. S'il avait vu le monde, il partagerait peut-être le sentiment qui l'étonne dans le philosophe français.

Le nu de ce tableau mérite les plus grands éloges. La tête et les mains du Tasse, la tête et la main de Montaigne, la tête et le pied du novice, montrent toujours la même assurance de pinceau.

Nous dépasserions de beaucoup les bornes ordinaires de nos articles, si nous voulions pousser plus loin l'examen de cette belle production. L'eau forte que nous en donnons, et que nous devons à l'obligeance de l'artiste lui-même, suppléera à ce que nous sommes forcé d'omettre.

Nous avons un troisième tableau de M. Gallait, une petite toile, moins importante par le sujet qu'elle représente, mais digne aussi de grands éloges, Le repentir.

Une jeune femme, enveloppée de sombres vêtemens, est venue se précipiter aux genoux d'un saint ermite. Quelque profonde douleur, un espoir évanoui, une illusion détruite, un lien brisé lui font fuir le monde. Elle vient faire à Dieu le sacrifice de ses parures, qu'elle a jetées aux pieds du confesseur; parmi ces objets, naguère si chers à sa vanité de femme, on voit des lettres, dépositaires sans doute du secret de son cœur. L'ermite est calme et grave, il n'est cependant pas insensible aux beautés que la pénitente découvre à ses yeux, dans

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