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le peintre se conforme un peu à nos goûts, tout en gardant son caractère particulier.

Nous avions d'abord remarqué de la manière dans son dessin, qui se faisait surtout reconnaître par l'habitude d'arrondir tous les angles des objets, de dessiner nettement les contours, et de laisser souvent, entre des lignes fortement marquées, des teintes plates et sans relief. Ce défaut, qui était devenu surtout visible par l'affectation de ses maladroits imitateurs , ne se fait presque plus sentir dans les ouvrages que nous avons sous les yeux. Nous le retrouvons cependant dans le fond et dans le ciel du tableau n° 295, Scène de cheurs à la marée basse, vue prise sur les côtes de la Basse-Normandie.

Les figures placées sur le premier plan , les barques, la rue que l'on aperçoit à droite, tous les accessoires répandus sur le devant sont peints et dessinés de main de maître. Deux pêcheurs assis vident leurs paniers, et répandent leur poisson sur le sable: ils sont bien à leur affaire; leurs gestes sont naturels. Une femme debout, un panier vide sous le bras, marchande sans doute leur pêche : sa pose est aisée; elle attend le dernier mot des vendeurs sans s'émouvoir, sûre d'avance de faire un bon marché. Les costumes de ces figures sont très-pittoresques, d'une couleur ferme et solide, d'un dessin correct et spirituel. Le ciel, à gauche, et ce que l'on voit de la mer présentent un vaste espace vide et trop uniforme, auquel nous appliquerons le reproche dont nous parlions tout à l'heure.

Un sauvetage de débris après un gros temps.

C'est bien là l'Océan, ce sont bien là les marins normands. Les masses blafardes et arrondies qui fuient au loin dans le ciel, chassées par le dernier souffle de la tempête, motivent bien les sinistres dont les traces se manifestent sur cette mer fortement agitée encore. Comme ces lames sont poussées avec force; mais comme on sent bien que c'est le dernier effort d'une rage qui expire! Quatre marins, dans une barque frêle et disjointe, s'exposent au terrible élément, dont ils ont observé la colère, qu'ils bravent maintenant pour retirer des flots quelques débris dont ils feront leur proie. Déjà leur fragile embarcation est chargée intérieurement, ils attachent encore autour d'elle tout ce qui

i Hauteur, mètre, 1,00; largeur, mètre, 1,49.

peut flotter sans trop s'avarier. La pièce à laquelle ils s'attaquent maintenant est le grand mât avec son hunier; quels efforts ils font : un vieux matelot le tire à deux mains par une corde qu'il a saisie; un autre marin y accroche un long bâton ferré; un troisième, penché sur le bord de la barque, attire à lui un autre objet caché par les flots; le quatrième est tranquillement au gouvernail.

Au milieu du tableau et sur la barque de sauvetage, le soleil, perçant les nuages, jette une lumière qui fait étinceler la vague brisée. Cet effet n'a peut-être pas la grandeur que l'on en attend; il se répète et nuit un peu à l'harmonie de l'ensemble. Les ombres dans le ciel et sur la mer sont peut-être un peu forcées : quelques vagues du premier plan ressemblent à des rochers plus qu'à de l'eau. Mais les figures, la barque et les débris sont peints avec infiniment de soin et de vigueur; M. Lepoitevin s'est surpassé pour la délicatesse de l'exécution.

11 nous reste à parler d'une dernière marine de cet artiste; le catalogue la désigne, au n° 296, de la manière suivante : La défense d'une côte, esquisse. Cette jolie petite toile présente tous les caractères de l'heureuse inspiration : c'est une idée jetée là comme une note qu'un poète inscrit rapidement dans son calepin, pour

ne pas manquer le moment de verve. Ces notes premières, écrites sous l'influence immédiate du sentiment, demeurent quelquefois plus originales et plus belles, plus parfaites même, que les pièces auxquelles elles servent de thèmes, et qui n'en sont souvent que la paraphrase. La petite marine dont nous parlons ne nous paraît pas pouvoir gagner par les développemens que l'artiste lui donnerait s'il en voulait faire un tableau. Son idée est complète dans l'esquisse, et elle est rendue avec un bonheur et une verve que l'on ne retrouverait peut-être plus dans le travail plus réfléchi.

Le fort, que défendent les artilleurs, en costume du temps de Louis XIV, lance ses boulets sur des bâtimens de guerre que l'on aperçoit en rade. Cette mer est si jolie et si vraie, le ciel, la fumée et l'eau font un si charmant ensemble! Les figures sont si heureusement groupées, dessinées avec tant d'aisance, leurs mouvemens sont si bien d'accord avec l'action qu'ils accomplissent!

En résumé, nous remercions M. Lepoitevin du bon souvenir qu'il a gardé de nous, et des bons tableaux qu'il nous a montrés. Nous sommes du reste persuadé que la Belgique lui prouve d'une manière plus positive le cas qu'elle fait de ses ouvrages. 11 n'est guère d'amateur chez nous qui n'ait un Poitevin dans son cabinet.

DYCKMANS.

Une remarque que l'on aura faite, c'est que les élèves de M. Wappers ne se montrent pas imitateurs serviles de leur maître. Nous en citerons trois qui diffèrent entre eux sous tous les rapports, et dont la couleur ni le dessin ne ressemblent aux productions de l'auteur du Bourgmestre de Leyde. M. Leys a un coloris rembrandtesque \ M. Dyckmans vise à la délicatesse et au moelleux du pinceau des anciens peintres hollandais; M. Key, dont nous parlerons plus tard, suit encore une route différente. Ce soin de conserver à chacun l'originalité de manière que la nature lui a donnée est très-louable dans le maître; nous en ferons un grand mérite à M. Wappers.

Nous avions déjà eu l'occasion de juger des brillantes

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