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tions. Nous aimons mieux le prendre tel que l'auteur l'a choisi et ne nous occuper que de la manière dont il l'a rendu.

Marie de Bourgogne tombant de cheval à la chasse.

(N° M2 '.)

Nous donnerons d'abord quelques détails historiques sur l'événement, et sur le caractère et la personne de la duchesse, afin de faciliter l'intelligence de la scène, et de faire ressortir le travail de l'artiste dans les parties où il a mis le plus de conscience et d'études.

« Dans les premiers jours de février 1482, l'archiduc Maximilien d'Autriche et Marie de Bourgogne, son épouse, fille de Charles le Téméraire, chassaient, accompagnés d'une suite nombreuse de dames et de seigneurs, dans les environs de Bruges. La duchesse, disent les écrivains du temps, aimait spécialement la chasse au vol et s'entendait particulièrement à dresser les faucons et les éperviers : car à cette époque la vénerie était à la fois une science et un plaisir pour les

1 Hauteur, mètre 5,6l>; largeur, mètre, 4.9C.

grands. Marie montait un cheval d'Espagne, vif et ombrageux, qu'elle lança pour franchir un tronc d'arbre abattu sur la route. L'animal effrayé se cabra, les sangles se brisèrent, la selle tourna, et la duchesse tomba, renversée rudement en arrière sur l'obstacle qu'elle voulait surmonter. Blessée grièvement aux côtes, on la ramena au palais où elle mourut, après trois semaines de souffrances aiguès, qu'elle augmenta en essayant de cacher sa blessure aux médecins par un mouvement de pudeur mal placée, d'autres disent dans la crainte d'effrayer son mari.

« Sa mort, dit Philippe de Commines, fut un trèsgrand dommage pour ses sujets et amis, car onques puis n'eurent bien ne peix, car le peuple de Gand et autres villes l'avoient à plus grande révérence que le mary, à cause qu'elle étoit dame du pays. »

« Marie, lorsqu'elle mourut, était âgée de vingt-cinq ans et enceinte de son cinquième enfant. Elle était belle et pâle, dit un historien du temps, et ressemblait à son père; son menton allongé et ses lèvres entrouvertes indiquaient son alliance à la famille royale de France. Elle jouissait d'une santé robuste; sa démarche était sévère, hautaine; son caractère viril, intrépide et irri- ,table, car elle avait le tempérament sanguin. Elle se plaisait surtout à la lecture d'histoires vraies, et aimait

passionnément son mari. Cet amour était réciproque: Maximilien, pendant le reste de sa vie, ne pouvait entendre parler de cette mort fatale, ou se la rappeler luimême , sans fondre en larmes à l'instant.

« Comme elle l'avait exigé, Marie de Bourgogne fut enterrée à Bruges, dans l'Eglise de Notre-Dame, à côté de son père. »

Le peintre a pris le moment même où le corps de la princesse vient de heurter le sol. Le cheval est abattu, la selle a tourné, Marie est précipitée, la tête la première; les pages de sa suite s'empressent, des chevaux se cabrent, un effroi subit a saisi tous les spectateurs.

La disposition de la scène est celle-ci : Au milieu de la toile, le cheval blanc de la princesse abattu; Marie, dans la position d'une personne qui vient de tomber la tête en bas, sa longue robe flotte encore au delà de ses pieds. Un jeune page est déjà occupé à la soulever par les épaules. De l'autre côté du cheval abattu, un écuyer décroche la robe retenue à la selle. De l'extrémité opposée du tableau, accourt le duc Maximilien, qui a mis pied à terre; il s'élance avec effroi au secours de sa royale épouse. Vers le milieu, au second plan, une dame d'honneur effrayée s'efforce de retenir le cheval sur lequel elle est montée, et qui se cabre, effarouché par le tumulte. A un plan un peu plus reculé, une autre dame d'honneur paraît aussi sur un cheval dont un page a saisi la bride. Tout à fait à droite, un fauconnier, l'oiseau sur le poing, et à cheval, s'arrête auprès de la princesse; son cheval, avançant le cou, flaire et regarde avec terreur la duchesse. Au fond, un chasseur sonne du cor pour appeler le reste de la troupe. A gauche, un page tient la bride du cheval du duc, un second fauconnier et un arbalétrier à pied complètent, avec les grands chiens courans, l'ensemble de la chasse. Dans le fond, à droite, l'on découvre, à travers les taillis, un cerf poursuivi par des chiens. Le site est l'entrée d'une forêt; sur le premier plan gît la branche d'arbre qui a occasionné l'accident.

Comme composition, comme dessin, sous le rapport de la disposition et des expressions, ce tableau est digne de beaucoup d'éloges; ses principaux défauts proviennent d'une couleur peu sûre, d'un manque complet d'entente du clair-obscur et de la dégradation des objets soumis à la perspective aérienne. L'analyse attentive que nous en avons faite nous a mis à même d'y reconnaître un ensemble de lignes extrêmement pittoresque, d'un style vraiment noble et digne de la peinture historique. Ces qualités seraient bien plus frappantes si le coloris répondait au dessin. Ce qui manque surtout à cette couleur, c'est de l'harmonie et de la variété dans les tons, toutes les chairs y sont de la même touche, les draperies ont toutes un même éclat, qui fait papilloter le tableau, les plans ne se détachent pas nettement.

Voyons maintenant ce qu'il a de digne d'éloge. D'abord le personnage de la princesse présentait de fort grandes difficultés, pour rester entre les deux écueils du trivial et du théâtral. 11 fallait la faire tomber naturellement, et avec grâce : une femme jeune et belle ne pouvait être représentée autrement. M. Mathieu nous paraît avoir parfaitement réussi sous ce rapport. Le mouvement de la duchesse est simple et naturel, sa figure exprime la douleur comprimée par un sentiment de dignité. Le long vêtement qui enveloppe ses jambes et ses pieds donne à la chute toute la décence que la Fontaine admire dans Thisbé se poignardant. Le peintre, toutefois, n'a pas négligé de faire sentir les formes sous la draperie, et de les accuser par un dessin correct et gracieux. Le cou et la tête renversée sont fort bien dessinés aussi; les mains, dont l'une est tendue et abandonnée un moment à elle-même, offrent le même genre de mérite. La droite retient encore la bride du cheval. C'est un trait de caractère : on sait que Marie de Bourgogne était une femme intrépide, que rien n'arrêtait : son cheval aura fait un écart avant de s'abattre , elle aura cherché à le maîtriser, et, tout en

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