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au résultat qu'il nous montre aujourd'hui, il est arrivé. Qu'il saisisse cette phase de son talent; qu'il renonce pour toujours à ce cliquetis de couleurs, à ces petits effets mesquins qu'il a cherchés naguère encore dans ses portraits; qu'il prenne confiance en son cœur, et, en même temps, qu'il se défie de sa main. Que les yeux calmes de son ange lui apprennent qu'il n'y a de beau que ce qui est simple. Qu'il ne veuille pas faire plus qu'il ne peut, mais qu'il soit ce qu'il doit être. Puisse-t-il retrouver souvent une inspiration aussi heureuse. S'il voit desgens qui passent devant sa toile et qui se contentent de ne pas dédaigner, qu'il laisse ceux-là aller à leurs affaires, ou se pâmer devant le bric-à-brac, le temps n'est pas loin où le romantisme ne barbouillera plus que des enseignes.

« Si j'adresse à M. De Caisne, que je ne connais pas, ces conseils peut-être un peu francs, c'est que j'ai été, sur une autre route, assurément plus dans le faux que lui; je n'ai pas fait son singe gardien, mais je le sens peut-être mieux qu'un autre. Je le louerais moins si l'auteur avait mieux fait jusqu'à présent; mais qu'il tienne bon et prenne courage; le cœur, quand il est sain, guérit toujours l'intelligence '. »

i Revue des deux mondes, avril 1856.

Nous avons cité ce passage avec d'autant plus de plaisir qu'il exprime, infiniment mieux que nous n'aurions pu le faire, les réflexions que nous a suggérées la vue de l'Agar, dont nous parlerons tout à l'heure.

Nous ne pouvons toutefois nous empêcher de signaler, en passant, le jugement sévère porté par l'auteur de La ballade à la lune, des Contes d'Espagne et d'Italie, sur les ouvrages de sa jeunesse. M. Alfred de Musset à prouvé, par plusieurs scènes du Spectacle dans un fauteuil, que les secrets de la belle et pure poésie ne lui sont pas étrangers: tous les gens de goût et de sens ont compris que le jeune auteur, à son début, a dû, comme bien d'autres, se faire une originalité quelconque, même aux dépens de l'art, pour attirer vers soi l'attention d'un public aussi difficile à attacher que le public français.

11 est noble, il est grancUde reconnaître ainsi ses erreurs et de les faire servir à l'enseignement de ceux qui voudraient suivre la même route, dans quelque branche des arts que ce soit.

Notre Salon ne possède que deux tableaux de M. De Caisne, une Mater dolorosa, et une Agar dans le désert. La douleur maternelle est peinte sur ces deux toiles avec les nuances que réclamaient les deux sujets. Occupons-nous d'abord du plus important des deux.

s4gar dans le désert.

(N° 69 '.)

Quaccuin abiisset, errabat in solittidine Bersabee. Cumque consumpta esset aqua in ulre, abjecit puerum subter unam arborum, quse ibi erant. Et abiit, seditque è regione procul quantum potcst arcus jacere, dixit enim : Non videbo morientem puerum: et sedens contra levavit vocem suam et flevit. Exau- divit autem Deus vocem pueri; vocavitque Angelus dei Agar de Cœlo dicens : Quid agis Agar? noli timere: exaudivit enim Deus vocem pueri de loco in quo est. Surge, toile puerum et tene manum illius. Quia in gentemmagnam faciameum. Aperuitqueoculos ejus Deus : quse videns puteum aqua:, abiit, et implevitutrem deditque puero bibere.

Gesesis, cap. Xii, v. 14 à 20.

Le peintre a supposé un moment où le jeune Ismaèl, succombant à la soif qui le dévore, est sur le point d'expirer. La mère, assise parterre, le tenant sur ses genoux, relève la tête à la voix de lange qui lui annonce le secours du ciel. Chez l'enfant, l'exténuation est portée à son dernier période, il se meurt dans d'horribles souffrances. La douleur de la mère est profonde, mais l'espoir commence à dissiper le nuage sombre qui s'étendait sur ses traits. La figure de l'ange est calme et

i Hauteur, mètre, 2.10; largeur, mètre, 1,43.

sereine. Ce rapprochement est d'un effet sublime. La terre, le ciel, et le sentiment qui leur sert de lien: l'espérance ! Heureux et poétique assemblage, conception vraiment digne d'une intelligence supérieure!

C'est faute de comprendre cette belle pensée que bien des spectateurs ont adressé à l'exécution de ce tableau des reproches qui, en réalité, sont le plus bel éloge que l'on en puisse faire. 11 est arrivé à cette production ce qui est arrivé à celle de M. Gallait: peu de gens en ont compris toute la portée philosophique.

L'enfant est dans une position qui a paru à quelquesuns manquer de grâce, comme si les dernières convulsions d'un mourant pouvaient être gracieuses. Nous ne saurions trop louer l'artiste du tact infini qui lui a fait découvrir la limite précise où il devait s'arrêter dans la peinture des marques extérieures de la souffrance terrestre, li en a fait voir assez pour exprimerson opposition, et pas assez pour être repoussant. L'expression de la mère est celle qui plaît le plus généralement, il n'y a même qu'un jugement sur cette tête. C'est aussi la plus belle, et il fallait qu'il en fût ainsi pour qu'il y eût un effet dominant dans le tableau. Cette figure, dont le sentiment participe à la fois de la douleur physique de l'enfant et de la consolation qui descend du ciel, réunit tous les caractères qui peuvent le plus puissamment émouvoir; si vous considérez maintenant la tète de l'ange, elle ne respire qu'un seul sentiment, opposé à celui de l'enfant: cette expression est toute céleste, c'est un calme ineffable, qui, comparé à ce que la tête d'Agar a de passionné, perdrait aussi à la comparaison. Mais la question n'est pas de comparer entre eux les trois personnages du tableau pour savoir lequel on doit préférer aux autres. Ce groupe est indivisible, c'est l'ensemble qu'il faut juger. Là seulement est le sujet, tout le reste n'est qu'accessoire, un moyen pour produire un résultat. Or, nous trouvons que de la réunion de ces trois figures résulte une pensée complète et poétique au plus haut point, et c'est ce que nous recherchons avant tout dans les productions des beaux-arts.

Si nous en venons maintenant à l'examen de l'exécution, nous trouverons beaucoup d'occasions d'éloges. Le dessin de ce tableau présente un ensemble de lignes tracées avec noblesse et simplicité, un style élevé et sans emphase. Le groupe de la mère et de l'enfant ferait honneur à un statuaire par la grâce et la pureté des contours. L'ange, dont la longue robe flottante se déploie dans l'air, vole avec un parfait équilibre et se soutient mollement sur ses ailes. 11 a dans sa pose toute l'aisance d'un être qui se meut dans l'élément qui lui appartient.

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