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ciel, entourées de leur triple auréole de gloire, de patriotisme et de chasteté.

L'artiste, voulant exécuter son sujet en conscience , a cherché à s'entourer de tous les documens qu'il était possible de trouver.

Adoptant, comme la plus probable et la plus authentique , la narration que nous venons de rapporter, elle reconstruisit dans son esprit tout ce triste roman.

Les trois dames de Crève-Cœur ont soutenu, dans leur château, le siége dont la prise de Bouvignes fut le résultat. Qu'elles aient ou non participé activement à la défense de la place, en aidant les assiégés à réparer les brèches, comme l'attestent quelques historiens, l'artiste ne s'en est point inquiétée. Là où se présentait une donnée simple et belle, elle a pensé que ce ne serait pas l'enrichir que la surcharger d'ornemens.

Quant au moment choisi pour le tableau, elle a montré en cela autant de jugement que de sentiment et de convenance. Une des versions, la plus répandue, rapportait que les trois jeunes filles, parées de robes blanches, s'étaient précipitées dans la Meuse, du haut de la tour. C'est celle qu'ont adoptée presque tous les historiens , elle n'altérerait en rien la vraisemblance de la scène que le tableau reproduit; seulement l'artiste a fort bien compris que, dans un acte de ce genre, le moment vraiment passionné, le moment poétique, celui que Fart doit choisir de préférence, ce n'est pas l'accomplissement physique de la résolution généreuse, mais bien l'instant qui succède au sacrifice moral, qui précède immédiatement la catastrophe.

Les trois sœurs sont là, sur le sommet de la tour. L'aînée, debout, semble l'âme de l'action : son courage domine celui de ses sœurs, comme sa tête les dépasse, comme sa force les soutient. La plus jeune sœur laisse voir sur ses traits l'abattement complet, la prostration des forces physiques que ne ranime pas un brûlant enthousiasme , c'est la nature humaine pâtissant. Cette figure, si belle encore, porte déjà l'empreinte de la mort qui cerne ses yeux et ses lèvres; ses genoux plient sous le poids de son corps; elle s'appuie la tête sur l'épaule de sa sœur aînée. Celle-ci, bien résignée pour ce qui la regarde, ne paraît déjà plus tenir aux douleurs de la terre que par la compassion qu'elle éprouve pour cette frêle créature qui va défaillir dans ses bras. Ce n'est pas que la jeune fille manque précisément de courage, mais c'est l'ascendant irrésistible que reprend la chair sur l'esprit en présence de la mort, d'une mort inévitable, à la fleur de l'âge, quand les roses de la vie s'épanouissaient, quand tout n'était que bonheur et qu'amour dans l'avenir. Certes, l'on ne dira pas que Jeanne d'Arc, la pucelle d'Orléans, manquât de courage; le poète la fait cependant défaillir sur les marches du bûcher. Elle se prit à pleurer, dit-il.

La conception de ces deux figures, ainsi réunies pour se faire valoir l'une par l'autre , est digne d'un homme de génie. 11 n'y a peut-être qu'une femme qui eût pu exprimer, avec autant de vérité et de convenance, ces délicatesses, ces nuances de sentimens. L'autre sœur vient compléter l'ensemble de la pensée. Elle s'était jetée à genoux, son rosaire en main, elle se relève, voyez, elle aussi a pris son parti, le sacrifice est fait dans son cœur : la réaction physique s'opère en elle, ses larmes se sèchent sur ses joues brûlantes où l'incarnat reparaît, ses yeux, secs maintenant, prennent un éclat surnaturel.

Oh ! que cette tête est expressive, gracieuse et touchante! Voilà de la peinture faite avec le cœur, de la peinture sentie, de la peinture pensée, que chacun comprendra, qu'on lira comme une naïve et pathétique ballade, devant laquelle on se sentira ému; parce qu'il y a là quelque chose que tous peuvent éprouver, parce que ce sont des sentimens dont tout le monde se croira susceptible.

Quand ces trois figures ne seraient pas entourées de tous les accessoires qui expliquent clairement le sujet, chacun dirait en les voyant : Voilà des femmes qu'un péril imminent menace, et qui vont s'y soustraire par leur énergie. Mais quand, à travers les créneaux de la tour, vous apercevez dans le lointain le pillage, le meurtre et l'incendie, quand vous voyez les eaux de la Meuse refléter les lueurs des flammes dont la tour est presque enveloppée, le sujet est vivant sous vos yeux, vous assistez à la scène, vous voyez une création.

Oui, une création, nous appuyons sur ce mot, parce que, parmi les ouvrages de nos meilleurs peintres modernes, c'est la création que l'on cherche presque toujours en vain. Une création pour être complète doit offrir une idée unique, avec ses développemens s'y rapportant sans la diviser; ce n'est pas seulement la copie plus ou moins habile d'objets matériels rassemblés avec plus ou moins de bonheur; c'est une réunion d'objets tenant intimement l'un à l'autre , de sorte qu'on n'en pourrait retrancher ni ajouter sans modifier l'idée. L'œuvre de Mlle Corr réunit ces caractères.

La disposition des trois figures présente un groupe bien lié, bien ordonné, comme on pourrait l'exiger d'un groupe de sculpture. Le profil sévère de l'aînée se dessine sur un fond nuageux; la cadette, celle qui paraît souffrir le plus , est placée à la droite de sa sœur, le bras de celle-ci la soutient; l'autre sœur esta genoux, à gauche, elle s'est recommandée, pour la dernière fois, à Dieu; elle relève la tête.

Cette tête, vue à peu près en raccourci, est une des plus gracieuses, elle est modelée avec une exactitude étonnante. Tous les muscles y sont sensibles dans le degré de tension que réclame la pose, llen est de même des deux autres têtes. Les deux aînées ont les épaules découvertes, la plus jeune porte un de ces voiles pudiques qui enveloppent le cou jusqu'au menton, cette guimpe du moyen âge, comme nous la voyons dans le costume d'Isabelle de Robert-le-Diable, que certaines religieuses ont conservée. Combien le choix de ce vêtement est d'un bon effet, et comme il s'accorde avec le sentiment de compassion qu'inspire la jeune fille! C'est une de ces légères nuances de détails dont il est presque impossible d'expliquer l'effet, mais que l'on sent, et qu'une femme seule pouvait trouver.

Les mains de ces jeunes filles sont toutes parfaites. Elles ne sont point jetées dans le même moule : à l'expression de chaque main on reconnaîtrait celui des personnages auquel elle appartient.

Les costumes sont d'une grâce et d'une élégance remarquables, les couleurs en sont bien variées et bien harmonisées; les plis moelleuxet vrais.

Il y a un grand bonheur d'expression dans la manière

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