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passionnés, mais animés de passions plus nobles. Ces deux têtes sont d'une grâce remarquable, particulièrement celle qui se trouve un peu au-dessus du boucher, et dont le vêtement est vert. Elle rappelle, sans plagiat, le beau type que Rubens a donné à saint Jean, le disciple bien-aimé, dans plusieurs de ses tableaux.

A droite de Guillaume van Saeftingen, le carme semble l'engager à la miséricorde, et prier en même temps pour l'âme des morts. De l'autre côté, une vieille femme, véritable mégère, l'a saisi par le bras et s'efforce de le montrer à ceux qui l'entourent comme le héros libérateur de la patrie, comme celui qui a frappé le dévastateur de leurs champs. Ces deux têtes jettent une heureuse variété, par des oppositions bien combinées. Cette femme, vous l'avez vue partout dans les émeutes populaires, ou dans les disputes de carrefours; c'est la nature prise sur le fait.

Sur le devant, un guerrier armé de toutes pièces retient le prince par les cheveux et apprête son poignard pour l’en frapper.

Ce personnage exige une réflexion à laquelle il se mêlera quelque critique. Si nous avons bien saisi l'intention du peintre, il a voulu faire sentir, par des traits de caractère, les deux élémens distincts dont se composait l'armée flamande : d'une part le peuple

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des villes et des campagnes, armé à la hâte pour repousser l'agression étrangère; ce peuple, animé, furieux, ne connaissant pas de mesure, se battant comme un lion, déchirant son adversaire comme un tigre; de l'autre les troupes réglées, allant au combat avec ordre, portant leurs coups avec prudence, sachant contenir leur emportement. Cette distinction est sage, elle dénote dans l'auteur de la réflexion et un bon jugement. Mais nous pensons que dans la figure dont nous nous occupons, cette intention est exagérée; que ce soldat est trop calme; que le mouvement de son bras gauche surtout est trop incertain, et n'est pas en rapport avec celui du bras droit, dans lequel il y a de l'énergie.

Sa pose a quelque chose d'embarrassé qui tient à la difficulté de se mouvoir dans son armure de fer, mais qui n'est pas d'un heureux effet à la place qu'il occupe. Ses proportions paraissent aussi quelque peu colossales, eu égard aux dimensions de sa tête.

Si de ce groupe principal nous passons aux épisodes, nous trouvons des détails pleins de variété et d'un puissant intérêt.

Dans le coin, à droite du tableau, un jeune combattant de l'armée flamande est étendu sans vie; le sang s'échappe par ses nombreuses et profondes blessures. Une

Dans le fond, à droite, une tour indique le voisinage de la ville; un peu plus loin, le clocher de Courtrai détermine le lieu. Le terrain est bien ce qu'il doit être; sur la gauche, l'artiste a fait sentir la présence du ruisseau de Groeninghe. Les armes et écussons brodés sur la poitrine des chevaliers, les étendards exacts des provinces, rendent le sujet très-intelligible.

Un volume suffirait à peine, si nous voulions prendre un à un tous les personnages de cemagnifique drame. Nous trouverions, à chaque pas , de nouveaux éloges à donner au jeune peintre; nous rencontrerions aussi, çà et là, quelques reproches à lui adresser. Nous résumerons ces derniers en une observation générale : c'est que le luxe éblouissant de couleur dont il a chargé sa palette, s'il produit souvent des beautés du premier ordre, altère un peu l'harmonie de son tableau ; que les reflets y sont trop fréquens, et qu'enfin son coloris n'a pas encore atteint cette solidité de ton qui fait le mérite supérieur des grands maîtres.

Du reste , aucun peintre moderne n'a fait un usage plus savant du clair-obscur. Les demi-teintes sont ménagées, dans le tableau de M. Dekeyser, avec un admirable sentiment; les raccourcis se présentent avec tant de naturel qu'on n'y fait presque pas attention, qu'il faut y regarder exprès pour s'apercevoir que c'est

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par un effet de perspective que tel bras, telle jambe, paraissent dans toute leur étendue, bien qu'ils sortent du tableau et viennent directement devant vous.

La partie archéologique de cette iliade est plus étonnante peut-être que tout le reste. On est accoutumé à trouver dans la jeunesse de la fougue et de la passion; mais cette science, qui ressuscite toute une génération, on ne la demande d'ordinaire qu'aux hommes mûris par l'étude. Les antiquaires les plus exigeans ne trouveraient pas une observation critique à faire sur le costume, sur les armures et tous les autres détails. Les bannières, les écussons qui ornent la poitrine des chevaliers, sont des documens historiques qui viennent ajouter encore à la vérité. Cette observation minutieuse de détails ne serait d'aucune valeur si le tableau n'avait d'autre mérite que celui-là; mais ajoutée à tous ceux de l'ouvre de notre peintre, elle est d'une grande importance. Il n'y a pas jusqu'à l'éperon du comte qui n'ait été exactement copié sur le seul qui subsiste des 700, ramassés après la journée de Courtrai.

L'impression profonde , le vif sentiment d'admiration dont nous avons été transporté à la vue de cette belle toile, nous a fait balancer longtemps avant de formuler notre opinion sur son mérite. Nous craignions de nous laisser emporter par l'enthousiasme. Maintenant que

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nous avons vingt fois revu ce chef-d'œuvre, loin que notre admiration se refroidisse, nous sentons qu'elle s'augmente par la réflexion.

On a reproché au tableau de M, Dekeyser de manquer de couleur locale : nous ne saurions partager cette opinion; nous pensons qu'il a donné à son ciel la teinte convenable. Le brouillard qui règne encore dans une partie du tableau est un brouillard historique, comme le soleil d'Austerlitz est un soleil historique. On lui a aussi reproché de la confusion ; ce défaut ne nous a point frappé ; nous avons trouvé assez d'air et autant de profondeur que le comportait le lieu de la scène ; les personnages ne nous ont pas paru gênés dans leurs mouvemens; mais nous n'avons pas oublié que le point représenté par l'artiste est la mêlée la plus épaisse de toute la bataille. Les combats partiels que l'on aperçoit dans le lointain sont fort animés, ils sont bien à leur place, et complètent parfaitement l'idée d'une victoire qui se décide. Nous ne pensons donc pas que, sous le rapport de la clarté et de l'intelligence du sujet, on puisse adresser à M. Dekeyser des reproches bien sérieux.

Nous lui dirons donc en terminant cet article :

Macte animo, generose puer, sic itur ad astra!

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