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traverse la plus animée s'établissait, entre les artistes et les amateurs, sur l'exécution de cet ouvrage, que les uns exaltaient, et auquel les autres niaient toute espèce de valeur artistique.

Fatale influence des préventions! Au lieu de rechercher dans le groupe du statuaire les beautés inhérentes à son sujet, et qui avaient instantanément frappé les yeux du vulgaire, les connaisseurs ont réuni le plus de points de comparaison possible, et se sont étonnés que l'artiste n'eût pas précisément les qualités qu'ils sont habitués à admirer dans leur type classique. Celui-ci aurait voulu que la jeune femme de dix-sept ans, abandonnée dans les bois, où elle a mis au monde la pauvre créature qui dort maintenant sur ses genoux, eût les bras de la Madelaine de Canova, de ces beaux bras ronds et faits au tour, comme ceux des jolies feaimes de vingt-cinq à lrente ans. Celui-là s'étonne que le sein de la Vénus de Médicis ne s'arrondisse point sur la poitrine de la pauvre enfant épuisée. Les jambes lui paraissent trop fortes comparativement aux bras. Nous ferons tout à l'heure quelques remarques critiques sur certaines parties de l'exécution de ce morceau; mais nous croyons, avant tout, de notre devoir de développer les idées d'après lesquelles l'artiste a travaillé. ISous démontrerons, pensons-nous, que la plupart des observations qui ont été adressées à cet ouvrage, comme reproches, sont réellement des éloges pour l'artiste.

Avant de décider si la Geneviève a bien les formes et les caractères physiques qui lui conviennent, nous nous sommes demandé : Quel âge peut-elle avoir? Quel genre d'éducation a-t-elle reçu? Dans quelle situation se trouve-t-elle? Nous savons que la jeune duchesse n'avait pas seize ans quand elle s'est mariée, elle n'en a donc pas dix-sept. Une jeune femme, élevée dans le luxe des palais, ne présentera pas les caractères de la constitution des femmes du peuple ou de la campagne. Elle sera plus frêle et ne ressemblera pas aux modèles que les statuaires grecs ont dû employer pour exécuter leur Vénus. L'habitude d'exposer les bras, la poitrine et les épaules au grand air, donnait nécessairement à ces parties, chez les femmes grecques, des formes qui doivent différer de celles des femmes du moyen âge dans les contrées septentrionales, où d'amples vêtemens les couvraient tout entières. Enfin, Geneviève a souffert cruellement, seule dans les forêts, exposée aux intempéries des saisons et à tous les besoins. 11 serait donc absurde de s'attendre à trouver en elle les beautés particulières aux femmes jouissant de tout le bien-être possible et dans l'état le plus florissant. Le sculpteur devait, sous peine d'être rangé parmi les esprits les plus médioères, nous faire sentir, dans la personne de Geneviève, toutes les circonstances dont nous venons de parler, sans cesser toutefois d'être gracieux et correct; car ces dernières conditions sont rigoureusement exigées dans une statue de femme jeune et belle. Nous nous bornerons donc à examiner si, pour avoir voulu être dans la vérité historique et relative, M. Geefs n'a pas violé la règle qui lui commandait avant tout d'être pur et correct.

Quant à nous, trois choses seulement nous ont choqué dans cet ouvrage : les bras, non à raison de leur maigreur, que nous ne trouvons pas assez marquée pour manquer de grâce, mais parce que le droit surtout est plié d'une manière physiquement impossible, à moins que l'os n'en soit brisé; en second lieu, le sein gauche semble rentrer dans le bras, tandis qu'il devrait en être refoulé vers le creux de la poitrine, et enfin la courbe formée par les lignes du cou et des clavicules est trop convexe, et donne au coffre de la poitrine, mesuré de l'épine dorsale au sternum, une épaisseur trop considérable. Quant aux jambes, nous ne les trouvons pas trop fortes; surtout à raison de la pression que leur fait éprouver le poids du corps qui porte sur elles. Peutêtre l'artiste pourrait-il avec avantage diminuer l'enflure des pieds et du bas de la jambe; mais le reste nous paraît trop bien d'accord avec la chute des reins et la largeur des hanches pour que nous osions conseiller à l'artiste d'y rien changer.

Si l'on considère le groupe de Geneviève comme composition , on ne peut lui accorder trop d'éloges. Ce n'est pas sérieusement qu'on lui a reproché d'être une imitation de la Madelaine de Canova. Autant vaudrait avancer que la Vénus de Milo est une imitation de la Vénus de Médicis. Tout diffère dans les deux ouvrages que l'on veut rapprocher : mouvement de la tête, en avant dans la Madelaine, en arrière dans la Geneviève; mouvement du torse, droit chez la première, penché à droite chez la seconde; mouvement des jambes, si peu semblables que l'une est à genoux et que l'autre est à demi-assise. Où donc a-t-on été chercher cette ressemscmblance? L'expression de la physionomie n'a pas plus de rapport que le reste dans les deux ouvrages.

Le petit enfant, posé sur les genoux de Geneviève, y dort du sommeil le plus calme, on craindrait de l'éveiller en en approchant. M. Geefs s'est surpassé dans l'exécution de cet enfant. Il est impossible de rien voir de plus délicat et de plus naturel. Le ciseau de Duquesnoy n'a rien produit de plus parfait. Sa poitrine semble se soulever pour respirer, son petit bras tombe avec simplicité et pose légèrement sur sa mère.

Une des grandes difficultés de ce sujet était de représeuter, tout à fait nue, une femme jeune et balle, sans éveiller aucune des sensations que les artistes veulent d'ordinaire exciter avec de semblables objets. La Geneviève, sans aucun voile, est décente et modeste; l'expression pathétique de ses traits, l'accord harmonieux de son mouvement avec le sentiment qu'elle éprouve, dominent trop dans ce sujet pour que l'esprit s'arrête sur des pensées matérielles. Cependant quelles admirables formes dans ce torse! que de perfections dans les détails du dos, des épaules et des jambes!

Les trois bustes exposés par M. Geefs sont tous trois traités dans un style différent. Celui de M. Schaepkens est largement taillé. Aucun accessoire n'y surcharge le travail du statuaire. C'est l'art pour l'art seul; la nature rendue avec vérité et avec grandeur. La peinture au moyen de ses couleurs ne donnerait pas plus de vie, ne ferait pas mieux sentir les os sous ces muscles, ne montrerait pas mieux le sang qui circule sous cet épiderme. Les cheveux en sont habilement massés; et, quoique d'une exécution des plus achevées, ce marbre a gardé la vigueur du premier jet.

Le buste de M. Lepoitevin est détaillé avec un peu trop de recherche; il manque de la dignité sculpturale. Le troisième buste d'homme est, pour l'exécution et le travail du marbre, un des plus beaux ouvrages que l'on

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