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par des œuvres qu'il jugeait plus importantes, l'approbation de ses compatriotes, l'excellent peintre de genre a voulu aborder l'histoire. Timide encore en 1833, il représenta, dans un tableau de moyenne dimension, La courageuse défense de Tournai, lors du siège parle duc de Parme, en 1581. On applaudit à cet essai, parce que le peintre y avait mis toutes les qualités qui caractérisent son talent, et parce que, assez heureusement inspiré , il s'était même surpassé.

Plusieurs l'encouragèrent à persister dans cette nouvelle voie ; d'autres, plus clairvoyans, lui conseillèrent de ne pas abandonner les sujets familiers. Ces critiques avaient remarqué, au milieu des beautés de cette production , un manque total de grandeur et de noblesse, caractères si indispensables dans la peinture historique.

Les pensées leur avaient parues pauvres, les physionomies communes, les expressions peu passionnées.

L'artiste a mieux aimé accorder sa confiance aux conseils des premiers que de suivre les avis des autres. La toile immense que nous avons sous les yeux est le résultat de cette confiance. Nous allons l'examiner avec une attention scrupuleuse; nous nous ferons un plaisir d'y signaler les beautés de premier ordre qui y abondent, nous dirons également ce qui nous paraît lui manquer pour faire un tableau d'histoire.

Dévouement des magistrats et des citoyens d'Anvers.

(N° 67 '.)

« Les Espagnols, après la victoire du Mankerheyde, se mutinèrent, parce qu'on neleur payait pas la solde que Sanche d'Avila leur avait promise s'ils étaient vainqueurs, déchirèrent leurs drapeaux et résolurent de marcher sur Anvers. Instruit de ce mouvement, le capitaine Frédéric Perenot, seigneur de Champigny, pour mettre la ville à l'abri d'un coup de main, mit toutes ses troupes et les métiers sous les armes et demanda, en outre, du secours au commandant de Bruxelles. Les ennemis, craignant que la garnison de la citadelle ne fit une irruption dans la ville et ne la mît au pillage, se barricadèrent du côté de la citadelle : en vingt-quatre heures de temps ils élevèrent de ce côté un rempart de vingt-quatre pieds de haut. De son côté, Sanche d'Avila appelle les Espagnols et les Bourguignons, de Lierre, de Breda et des villes environnantes, sous les ordres de Julien Romero, d'Antoine Olivieraet de Francisco Baldez. Alphonse de Vargasaccourut aussi de Maestricht avec sa cavalerie. Enfin les soldats

1 Hauteur, m. 4, 80 j largeur 6, 90.

mutinés d'Alost arrivèrent à la citadelle, dont les portes leur furent ouvertes. Toutes ces forces se trouvant ainsi réunies dans le château, Sanche d'Avila donna l'ordre de sortir et de tomber sur la ville. Cinq mille hommes d'infanterie, outre les cavaliers qui étaient nombreux, commencèrent l'attaque. Les Espagnols, malgré la vive et courageuse résistance des habitans, pénétrèrent dans la ville qui fut livrée au pillage et à l'incendie. »

Cet événement eut lieu le 4 novembre 1576, et c'est là ce que les Anversois appelèrent la fureur espagnole (de spaensche furie). M. de Braekeleer a représenté le moment où le bourgmestre, Jean VanderMeere, frappé à mort, est soutenu par l'échevin Jean Vander Werve, tandis que le markgrave Goswyn de Vareick continue glorieusement le combat.

La scène se passe dans une rue d'Anvers, coupée d'une barricade. La droite du tableau est occupée par le groupe des combattans anversois; à gauche sont les Espagnols; dans le fond, la tour de Notre-Dame et l'incendie qu'ont allumé les étrangers.

Le markgrave est debout, l'épée à la main; il se retourne vers ceux qui le suivent, et leur montre l'ennemi qu'ils doivent repousser. Le bourgmestre est tombé le genou en terre, mais il se relève vers l'échevin, qui, derrière lui, s'empresse de le soutenir. Voilà le groupe principal : Il est placé sur une élévation du terrain; il occupe ainsi le milieu de la toile. Un peu sur le devant, à droite, un porte - drapeau d'une des compagnies d'Anvers est tombé, frappé à mort; sa femme, placée derrière lui, le soutient; elle est elle-même retenue par une femme plus âgée, sa mère sans doute; un enfant la tire par son tablier et s'avance vers elle, complétant ainsi toute la famille. Près de là, sur le premier plan tout à fait, un soldat de la garnison d'Anvers, armant son mousquet, et se hâtant d'arriver sur le lieu du combat, pour le décharger contre l'ennemi. A l'extrémité, près du cadre, un autre combattant, vu de face, lâche son coup de fusil contre un but que lui montre une femme assise à terre, son nourrisson entre les bras. Ce tireur vise dans la longueur d'une rue dont l'artiste a voulu faire sentir la présence en cet endroit, en avant du tableau. Derrière : la foule, un mourant, des bourgeois, des soldats, des piques, des drapeaux; et, aux fenêtres des maisons, des hommes et des femmes lançant sur les ennemis tout ce que le hasard fournit à leur fureur :furor arma ministrat.

La gauche du tableau est occupée par les Espagnols, comme nous l'avons dit. Au premier plan, un soldat a renversé un bourgeois, qui se défend encore, bien que tombé sur les débris. La lance de l'Espagnol va le percer. Son fils, de l'âge de douze ans environ, saisit le fer de la hallebarde et détourne le coup; une femme, la mère du garçon apparemment, le prend à bras-le-corps pour le soustraire à la fureur du soldat, qui, d'une main, la retient par les cheveux. Entre les deux groupes de combattans se trouve encore un vieillard, frappé d'une mortelle blessure, et tendant la main vers ses concitoyens, comme pour demander ou secours, ou vengeance.

Cette composition ne présente rien que d'assez ordinaire, pas une idée énergique, pas une intention originale. Au contraire, la reproduction des mêmes moyens : toujours des gens qui se soutiennent ou qui se retiennent mutuellement; rien de spontané, rien d'individuel, dans cette lutte où chacun semblerait devoir défendre sa vie et attaquer celle d'un adversaire. Deux scènes qui se ressemblent : Le bourgmestre tombé que soutiennent deux échevins; un porte-drapeau tombé que soutient sa femme, soutenue elle-même; trois familles dont les membres sont tous groupés ensemble, et répétant toujours la même idée, légèrement modifiée.

Avec un sujet aussi stérilement conçu, la partie des passions ne pouvait offrir qu'indécision et redites. Aussi voyez, toutes ces expressions sont les mêmes, tous ces yeux rendent les mêmes sentimens : l'effroi et la surprise; outre que toutes les physionomies se ressemblent.

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