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Après cette large part de critique, dont nous nous sommes fait un devoir, nous rendrons justice au talent d'exécution que l'artiste a déployé dans cette œuvre.

Son dessin, qui manque de sévérité et de noblesse, n'en est pas moins correct et précis; sa couleur, un peu fade, a beaucoup d'harmonie d'ensemble. Si les figures du premier plan avaient plus de vigueur, ce tableau serait remarquable de coloris. C'est surtout dans le fond que l'artiste a déployé un genre de talent qui lui est particulier; nous voulons parler de l'entente parfaite du clair-obscur qui règne dans cette partie, où l'air, la flamme et la fumée se combinent pour produire un fort heureux effet.

Chaque tête, prise à part, et considérée comme peinture seulement, mériterait les plus grands éloges, si l'on pouvait ainsi, dans une œuvre d'un genre si élevé, faire tout à fait abstraction du sujet, et oublier la composition pour les qualités de l'exécution, lors même que celles-ci sont d'une nature si supérieure.

Nous répéterons donc à M. de Braekeleer ce qui lui

a déjà été dit : La peinture épique n'est pas son fait,

qu'il se borne aux sujets qui ont établi sa réputation. La

gloire est pour ceux qui font mieux que tous les autres,

dans le genre que la nature leur a départi.

Quand on sait peindre un tableau comme le n° 68,

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La maîtresse d'école, on n'a pas besoin d'aspirer à une gloire différente, on est en train d'en acquérir une solide, que personne ne s'avisera de contester.

Le principal personnage du grand tableau, le bourgmestre Van der Meere est dans une attitude vraie et qui ne manque pas de noblesse; le mouvement de la tête le relève bien et lui donne de la dignité. Le markgrave , dont l'attitude est un peu théâtrale, est néanmoins fort artistement dessiné.

Nous n'avons pas bien compris ce qui peut avoir porté l'artiste à jeter son point lumineux sur une scène accessoire , le porte-drapeau mourant et sa femme, pour laisser ses principaux personnages, le bourgmestre, le markgrave et l'échevin, dans la demi-teinte. Cette disposition de la lumière constitue un désaccord entre le dessin et la couleur. N'y a-t-il pas contradiction à placer le point le plus important de la composition dans un jour et même à une place secondaire. Car, remarquonsle bien, dans les tableaux de grandes dimensions, si l'on veut mettre sur le premier plan des personnages en repoussoir, il faut leur donner des proportions colossales, et réserver la grandeur naturelle pour les figures qui doivent faire l'action principale du sujet. De cette manière les formes colossales du premier plan deviennent réellement des plans secondaires quant à l'importance. Dans le tableau de M. de Braekeleer, les figures principales sont plus petites que nature; l'effet de l'ensemble y perd considérablement.

Un petit épisode, rendu d'une manière étonnante, c'est cet homme qui tire sur les spectateurs. Il y a dans les raccourcis dece groupe, en y comprenantlafemme qui est au-dessous du tireur, une grande science de dessin. C'était une immense difficulté à vaincre, et l'artiste semble s'en faire un jeu. Le porte-étendard, tombé sur le devant, est également digne d'éloges sous les mêmes rapports.

Quant au ton général du coloris de ce tableau, on est frappé de sa pâleur; mais, ne nous y trompons pas, cet effet est dû surtout au voisinage de son vis-à-vis, la Bataille de Courtrai, et du tableau de M. Mathieu, tous les deux vigoureux de ton. Si le coloris de M. de Braekeleer est faible, il est plein d'harmonie, il est sage, il ne manque pas de solidité.

Si la composition était plus riche en pensée, si le style du dessin avait plus de noblesse, même avec ce coloris qui semble mou, cette toile serait digne d'admiration.

Mais, nous ne saurions trop le redire, ce sont les qualités du peintre d'histoire qu'on cherche vainement dans cette œuvre, elles paraissent décidément manquer à l'auteur; qu'il revienne donc, franchement et sans arrière-pensée, à son genre favori, à celui qui lui promet de nouveaux succès.

La maîtresse d'école. (N° 68.)

Une vieille maîtresse d'école de village, tablier bleu, serre-tête bleu sur des cheveux grisonnans, est assise dans un bon et large fauteuil, devant une table. De la main gauche elle indique, dans un A B C ouvert, la lettre qu'un jeune paysan doit lire ; de l'autre main, elle tient une poignée de verges, toute prête à punir la paresse du lecteur. Celui-ci, debout, le corps penché en avant, le regard fixe, les mains derrière le dos, semble suivre à la fois des yeux le mouvement que va faire le fatal instrument des supplices classiques, et celui de la main avec laquelle son bourreau lui désigne les lettres à déchiffrer; ces deux figures, en regard l'une de l'autre, sont d'une vérité charmante; on voit que la vieille ne serait pas fâchée d'avoir l'occasion d'user du bras droit, et que le jeune garçon est moins préoccupé de sa leçon que de la peine qui, comme l'épée de Damoclès, n'est suspendue qu'à un fil. L'expression de l'enfant rend fort bien cet espèce d'hébétement, qui paralyse tous les moyens d'un écolier, lorsque, devant son maître, il a la conscience de la négligence qu'il a apportée à étudier sa tâche, et la certitude dela peine qui l'attend. Il s'y trouve aussi de cet ennui insurmontable, que l'obligation de rester longtemps en place et immobile, inspire à ces jeunes créatures, qui ont besoin d'exercices vifs et continuels.

De l'autre côté de la table, en face, un second enfant regarde le premier avec un sourire un peu moqueur, mais qui n'est pas exempt d'une certaine appréhension pour ce qui va lui arriver à lui-même, quand son tour sera venu. Dans le fond, quelques petits garçons et quelques petites filles, assis sur leurs bancs.

Rien ne manque à ce charmant tableau: dessin gracieux, couleur chaude et harmonieuse, ombres transparentes, clair-obscur plein de charmes. L'idée est rendue tout entière, sans répétition, sans charge; les draperies sont souples, et les détails sont sobrement distribués. Ici le peintre est à l'aise, il est maître de son sujet, il en fait ce qu'il veut, son pinceau facile semble se jouer sur la toile, il produit tout naturellement ; point d'effort, point de prétention. C'est l'esprit, le naturel et le comique qui font le caractère de ce talent; aussi partout où un pareil tableau se produira, il sera compris et apprécié.

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