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dividuelles

que

la civilisation continue sa marche à travers les événements de la politique extérieure et les évolutions de la politique intérieure. On pourrait donc s'attendre à voir le droit des ministres étrangers perdre de son importance et devenir de jour en jour d'une nécessité plus douteuse, jusqu'à ce qu’un ambassadeur se sente assez protégé par sa qualité d'hôte public d'une nation civilisée, pour que les immunités exceptionnelles attachées à ses fonctions tombent, au moins partiellement, en désuétude, comme des garanties inutiles.

Notre seconde conclusion, c'est que le cérémonial, qui forme une partie si considérable de la science du diplomate et qui occupe tant de place dans ce Guide, ne mérite point le dédain qu'il inspire en général aux hommes qui l’étudient superficiellement et à ceux qui ne le connaissent qu'en théorie, ni l'importance extrême que les diplomates de profession y attachent quelquefois,

Le dédain pour des usages que l'Europe entière a maintenus et respectés, et l'attachement fanatique à de pures formes qui ne peuvent avoir de valeur intellectuelle et morale que par l'esprit qui les vivifie et par le but auquel elles tendent,

sont deux sentiments aussi peu philosophiques l'un que l'autre.

D'un côté, il est évident que l'homme n'invente pas des usages et des formes pour compliquer ses devoirs et gêner inutilement sa liberté. Tout usage est, à son origine, l'expression d'un besoin social dont la légitimité ne peut être bien appréciée qu'autant qu'on se place au point de vue et qu'on se pénètre des intérêts et des idées de l'époque de cette origine. Tant que ces intérêts subsistent, tant que ces idées règnent, l'usage est bon et doit être respecté, comme moyen d'atteindre un but légitime. Peu importe que l'usage en lui-même se trouve aujourd'hui en désaccord avec d'autres usages plus généraux ou avec de nouvelles idées. L'usage est bon, par cela seul qu'il a le caractère d'un usage, et qu'il atteint un but qu'il faut atteindre. Ce qu'on y substituerait arbitrairement de plus rationnel, n'ayant pas le caractère et la force d'un usage, serait par cela même plus mauvais que l'usage et tout à fait impropre à atteindre le but.

Le cérémonial, en y comprenant ce qu'il offre en apparence de plus futile, l'étiquette, a incontestablement servi à maintenir vivante chez les princes, chez les hommes d'État et chez tous ceux qui s'occupaient du maniement des affaires internationales, l'idée de l'équilibre politique et en même temps celle de l'indépendance absolue et de l'égalité des États qui en étaient le fondement. C'étaient la forme extérieure, la manifestation sensible et visible de ce système de relations internationales et de cet état de possession que les traités de Munster et d'Osnabruck consacrérent et formulèrent pour la première fois expressément, et qui ont été le point de départ et le pivot de la politique européenne jusqu'à la révolution de 1789.

De nos jours, sans doute, cette base a été sensiblement modifiée, et l'équilibre n'est plus le mobile unique ni peut-être même le mobile principal de la grande politique. Qui pourrait dire cependant qu'il n'y joue aucun rôle et que la manifestation extérieure des idées qui ont établi cet équilibre ne soit plus d'un intérêt réel

pour

les puissances, surtout pour celles du second et du troisième ordres?

D'un autre côté, quand des usages ont cessé de répondre à un but raisonnable, quand les formes qu'ils ont créées ne sont plus animées de l'esprit qui les suggéra et les rendit utiles, ces usages tombent, ces formes vieillissent et deviennent intolérables; s'obstiner à les maintenir intactes en dépit de la marche du temps, c'est vouloir étayer des ruines qui obstruent la voie publique de matériaux inutiles.

Or, il faut en convenir, une grande partie du cérémonial usité dans les relations diplomatiques a eu sa raison d'être dans un état de choses qui n'existe presque plus nulle part.

La seconde moitié du xviie siècle et la première moitié du xvine ont été signalées par la consolidation et l'exagération du pouvoir royal. Ces cent années forment, dans l'histoire moderne, la période florissante du principe monarchique, une période pendant laquelle (car c'est ici la circonstance que nous tenons à relever) l'intervention des peuples, même sous la forme d'opinion publique manifestée, exerça très-peu d'influence sur la politique internationale. Cette politique était entièrement personnelle, exprimant les vues ou les passions du prince ou de ses ministres, suivant

que le prince était ou non capable d'opinions et de volontés. Il en résultat

que

l'action des négociateurs avait aussi un caractère tout personnel. Il ne s'agissait pas tant pour eux d'exposer, de développer, de faire valoir des faits, des arguments à l'appui de leur cause, que

de

gagner à cette cause un certain nombre de personnages plus ou moins haut placés, sur lesquels la position sociale du négociateur et le rang qu’occupait son maître dans la hiérarchie des souverains exerçaient plus d'influence que le mérite intrinsèque de la cause et la science ou le talent du négociateur.

De là l'importance extrême, et alors parfaitement justifiée , que l'on attachait aux questions de cérémonial, d'étiquette, de préséance, à la décision desquelles se rattachait, pour chaque État, la position qu’occuperaient ses Envoyés dans les autres Etats et le degré de considération dont ils y jouiraient auprès de la classe la plus influente, la seule influente du pays où ils seraient appelés à négocier.

Cet état de choses, avons-nous besoin de le dire, a été plus que modifié depuis la fin du siècle dernier par l'introduction du régime représentatif dans la majeure partie du continent européen , et par le rôle actif que s'arroge de plus en plus l'opinion publique dans les États mêmes où son intervention n'est pas considérée comme

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