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la compagnie. Toutes les Sœurs prosternées à ses pieds & fondant en larmes, crioient & se lamentoient. Les anciennes étoient aussi consternées que les autres ; elles la prirent par son manteau, disant qu'elles ne la lai/Teroient pas sortir. Les jeunes Professes fur-tout faisoient pitié: elles réprochoient tendrement à la Mcre de ce qu'elle leur avoit laissé faire profession à Maubuisson, n'étant pas résolue à demeurer avec elles. La Mere ne pouvant ni se faire écouter , ni calmer les cris, qui étoient tels qu'on les entendoit del'Eglise du déhors, fendit la presse & se retira dans le Chœur, où elle se jetta à genoux devant le saint Sacrement. Les Religieuse» délibérèrent sur cc qu'elles avoient a faire. Les unes veulent envoyer à Pontoise faire acte d'opposition à l'installation de la nouvelle Abbesse : les autres disent qu'il saut lui refuser la porte. D'autres vont trouver un de ces deux Abbés, le prennent à partie, le chargent de reproches, & le rraitent de traître qui les a vendues 11 ne fut pas possible ni de chanter ni de psalmodier l'Ofsice : ce n'étoit que sanglots & que ■pleurs. Les deux tiers ne purent point dîner: plusieurs en furent très-malades, de fièvre, de Friflon , de saisissement : la plus ancienne de la Maison fut trois jours fans parole.

Sur les quatre heures après midi la nou- XVir. velle Abbesse arriva. Aucune Religieuse ne ^uv^e voulut aller à la porte la recevoir. La Merefort emea|ere. des Anges y vint, accompagnée seulement d'u-CUe, & Tanne bonne ancienne qu'elle avoit déterminée cienne bien à grande peine à y venir. On mena l'Abbesse regreitée. dans une chambre qu'on avoit préparée pour elle , où aucune Religieuse ne vint la saluer. Le lendemain matin le Docteur Bail, Cornu

miisaire de l'Archevêché, arriva avec des Officiers de l'Archevêque & des Notaires , pour mettre l'Abbesse en possession. II assembla la Communauté , & commença à parler : mais on ne l'entendoit pas , la sale retentissant des lamentations de ces pauvres Religieuses. II se tut , & donna ordre qu'on entonnât le Te Deum. Pas une Sœur ne voulut le faire, quelqu'instance que fìt M. Bail. Enfin fur les ordres réitérés des deux Abbés de l'Ordre, préfens , une fille fort simple l'entonna à voix basse, & il fut poursuivi par quelques jeunes Religieuses ou Novices, à peu près du ton d'un De profundis.

On alla à l'Eglife pour faire la cérémonie de la prise de possession. Lorsqu'on en fut à Installation de l'Abbesse dans fa place du Chœur, il n'étoit pas possible de faire approcher aucune Religieuse pour ce qu'on appelle faire la reconnoissance, c'est-à-dire, la promesse d'obéissance entre ses mains. Les Abbés de l'Ordre se retournoient en tout sens pour gagner ces filles : mais elles ne branloient pas. Quelques anciennes enfin se miTent en marche; les autres ne vinrent que de loin en loin, chacune se faisant beaucoup attendre; eníbi te que cette seule opération dura deux heures. Elles ne firent même autre chose, que de lui baiser la main de sort mauvaise grâce , sans lui dire un mot. La-pauvre Dame n'étoit pas trop contente: elle ne put s'empêcher de pleurer ; un moment après elle s'évanouit; il fallut l'emporter dans fa chambre , & conclurre la cérémonie, toute imparfaite qu'elle étoit.

La Mere des Anges pendant tout ce tems-là étoit renfermée dans une Chapelle haute, où elle prioit Dieu de tout son cœur. Elle vint voir la nouvelle Abbesse , & eut bien de la peine a y amener quelques anciennes. La douleur redoubla, lorsqu'elles virent dans l'Abbesse des airs de hauteur , & une espéce d'indifférence à l'égard de la Mere. Le lendemain celle-ci s'appliqua à calmer & à consoler toutes les Sœurs qu'elle rencontroit : elle crut auífi devoir donner quelques instructions a l'Abbeste , fur différais points concernant la maison : à quoi l'Abbesse paroissoit faire peu d'attention, répondant froidement à chaque article: » Je prendrai avis de nos Pères ; je » consulterai mon Conseil. » Dès P. R. où elle avoit passé trois jours avant que de venir à Maubuisson , elle avoit peu édifié ses anciennes Sœurs, qui virent dès-lors en elle un peu de cet air de suffisance & de reserve. Elle n'avoit pas daigné demander un seul avis à la Mere Angélique durant ces trois jours. La Mere des Anges demeura fort embarrassée fur ce qu'elle avoit à faire , ou de s'en aller fur le champ, ou de demeurer encore quelques jours. Les Anciennes la décidèrent, & ne pouvant supporter dans l'Abbesse les airs de mépris à son égard, elles lui dirent qu'elles aimoient mieux la voir s'en aller, que d'être témoins d'un pareil traitement. Elle prit donc son parti, & écrivit à la Mere Angélique de l'envoyer chercher au plutôt.

Dans l'intervalle , la Mere fut accablée de visites des Messieurs & Dames de Pontoise , avec qui elle avoit à soutenir thèse. Tous argumentoient contre elle , pour lui prouver qu'elle n'auroit pas du se démettre. Mais rien ne lui fut plus rude à porter, que les reproches tendres des Pauvres, qui venoient se plainAre à elle de ce qu'elle les abandonnoìt. Il est vrai qu'elle en fut si touchée, que n'ayant pas verse une larme au milieu des lamentations de toutes ses Filles , elle ne put se retenir aux cris des Pauvres. Au moment du déparc toute la Communauté s'assembla pour les derniers adieux. Nouveaux gémissemens & nouvelles larmes. La Mere sortit promptement de la Clôture , aimant mieux attendre dans le Tour du déhors, que de continuer une scène trop triste pour les Religieuses. Quand tout fut prêt pour le voyage , la Mere monta dans la voiture. II étoit onze heures du matin. Elle souffrit beaucoup dans le chemin , fa santé étant très-mauvaise. Son silence fut perpétuel , & Madame de Chazé , depuis Religieuse de P. R. qui étoit venue de P. R. la chercher , & qui étoit avec elle dans le carosse, respecta ce silence , qu'elle savoit bien être un recueillement religieux en Dieu. On dîna à Saint Denis. La Mere interrompit son silence pour très-peu de tems, & y rentra bientôt. Elle pria , en passant par Paris , qu'on la descendît un moment à Saint Jacques du hautpas , pour faire fa prière fur la tombe de M. de Saint Ciran : elle remonta en carosse, Sc arriva à six heures du soir à P. R. XVIH. La première chose qu'elle fit en arrivant, La Mere des a_t£S avojr adoré Dieu, fut de remettre tout Anges revient r , ,, . , , . ,

à P, R- en ce qu elle avoit apporte entre les mains de 1Í4S. la Mere Angélique. Ce n'étoit pas chose de conféquenre : une petite montre d'argent, quelques Reliquaires, quelques Ecrits de piété, 8c autres choses de dévotion. Elle voulut se dépouiller de tout, avant que de se coucher, afin de se coucher pauvre. Le lendemain elle demanda par grâce à la Mere Angélique d'être envoyée au Noviciat, pour y reprendre l'efprit de l'obéissance religieuse. La Mere Angélique ne jugea pas à propos de le lui accorder: mais elle lui ordonna de dépendre pour fa santé de la Sœur Candide, & de lui obéir en tout, de même qu'elle avoit fait à Maubuiíson par Tordre de M. l'Abbé de la Charmoic Pere de l'Ordre.

Elle fut établie maîtresse des Converses Postulantes. Elle y fit usage de ce grand don que nous avons remarqué en elle pour consoler , pour toucher, pour gagner les cœurs. On a observé qu'elle s'appliquoit avec encore plus de bonté aux plus pauvres & à celles qui avoient plus de petitesse , ou d'esprit ou de vertu: sans doute, pour avoir lieu d'exercer davantage son bon cœur. La Mere Angélique & toute la Communauté ne se lassoient pas d'admirer les vertus suréminentes de cette fille, & fur-tout son humilité & sa simplicité, qui étoient auífi parfaites après un gouvernement de vingt-deux ans, que si elle fût sortie du Noviciat. xrx

Au bout de six ans elle fut élue Abbesse, Ei]eest'élue en 1654. Elle n'accepta la place que fur la Abbesle de promesse que lui firent les Mères Angélique P.R. en 1454. & Agnès, qu'elles partageraient avec elle le fardeau. Aussi elle ne cessoit de leur demander conseil en toute rencontre ; & elle n'auroit pas discontinué jusqu'à sa mort, si les Mères n'avoient cru à la fin devoir se refuser à une chose qui sembloit faire injure à l'Esprit de Dieu résidant en cette sainte ame, qui ne pouvoit mancjuer d'être son conseil. M. Singlin de son coté lui fit voir qu'elle étoil obligée en conscience d'agir par ellemême , & de suivre les lumières que Dieu lui

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