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CHAPITRE VII.

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Suite de la seconde séance. - Objections des

philosophes contre l'histoire de Moïse.- Son récit sur l'origine du monde rejeté.-Ce qu'on met à la place.

Oui, certainement , dit Voltaire enchanté de ses succès, nous triompherons de ce sot conducteur du plus imbécile de tous les peuples ; nous le démasquerons. Bientôt on ne verra plus en lui qu'un fourbe, et, qui pis est, le plus maladroit et le plus ignorant de tous les fourbes. Ce n'est pas seulement dans ses lois que nous en trouverons des

preuves. L'histoire qu'il a écrite est un tissu d'inepties et d'extravagances : c'est ce qu'il faudra faire observer à nos Welches. La chose est devenue extrêmement facile ; il suffira de leur répéter ce que l'abbé Bazin a si bien démontré dans la Philosophie de l'histoire. O mes amis , je vous en conjure, secondez de tout votre pouvoir ce bon abbé ; je vous en donnerai moi-même l'exemple. Point de philosophie , tant que cette infâme Bible aura quelque autorité parmi les hommes.

Nos sages étoient bien convaincus de cette vérité. De là l'excès de leur rage contre l'histoire de Moïse. Cette histoire, considérée seulement sous des rapports humains, est le monument le

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plus précieux, comme le plus authentique qui nous reste de l'antiquité : foible recommandation pour nos sages ! Malheureusement elle est aussi la base d'une religion qui leur étoit en horreur. Ils. jurèrent avec leur chef d'unir tous leurs efforts pour l'anéantir.

L'un d'eux tenoit nonchalamment la Génèse dans ses mains ; après l'avoir parcourue pendant quelques momens avec un dédain affecté, parbleu, dit-il, du ton d'un homme qui vient de faire une grande découverte , c'est un grand imbécile que Moïse. Voyez la belle antiquité qu'il donne à tout ce qui existe : selon lui , le monde n'a pas plus de six mille ans.

Quelle pauvreté ! dit un autre philosophe en haussant les épaules ; comment un monde pourroit-il n'exister que depuis six mille ans ? Oh ! combien les Egyptiens et les Chinois ont été plus sensés ! leur histoire se perd majestueusement dans la nuit des temps.

Ces paroles furent un texte fécond sur lequel plusieurs de nos sages exercèrent à l'envi les uns des autres leur vigoureuse éloquence. Que de belles phrases ils débitèrent sur l'antiquité des Egyptiens et des Chinois ! Ils étalèrent un savoir dont ils furent eux-mêmes étonnés. Ils ne savoient où ils l'avoient pris, ni comment ils l'avoient acquis en si

peu

de temps. Mais, ce premier moment d'enthousiasme passé, ils furent glacés d'un effroi

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subit. Leur pensée se porta sur ces érudits dont l'ame dure ne sait ce que c'est que de se montrer sensible aux charmes d'un ingénieux système.

Ne les craignez pas, dit Voltaire, je me charge d'eux. Vous avez vu par l'exemple de Larcher si je sais les réduire. Mais je ne dois pas vous le dissimuler, il s'élève contre nous dans ce moment un adversaire qui m'épouvante.

Qui donc? dirent les philosophes tout effrayés. Est-ce la Sorbonne ?

Bon, cette carcasse , répondit le grandhomme. « J'ai toujours les ouvrages de nos amis » dans la tête , et ses censures dans le C..... ( Lett. » à Marm.) (*) D'ailleurs, j'ai de quoi me f..... » d'elle. J'ai déclaré que je soumets mes écrits au » jugement de l'Eglise , que je veux vivre et mou» rir tranquille dans le sein de l'Eglise catholi» que, apostolique et romaine, sans attaquer » personne , sans nuire à personne, sans soute» nir la moindre opinion qui puisse offenser per» sonne. » ( Lett. au P. Lat. )

Craignez-vous le Parlement, les juges d’Abbeville, et surtout un certain Pasquier ?.....

- « Oui , vraiment, je le connois, ce souffle » de bæuf, ce cour de tigre dont la langue est si

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(*) C'est au sujet de Bélisaire que Voltaire écrivit cette belle phrase. « Sans le quinzième chapitre de ce livre , dit-il ailleurs, » le dix-huitième siècle eut été dans la boue. » Qui s'en seroit douté ?

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» bonne à cuire. Mais pour me servir ici de notre » phrase académique, je me f... de lui , je com» munie avec M.me Denis et M.lle Corneille. Quelle » prise peut-il avoir sur moi? » (Lett. à d'Al.)

Quel est donc cet ennemi de la raison qui donne des alarmes au grand-homme?

- « Connoissez-vous le jésuite Ko, résident » actuellement à Pékin ? c'est un petit chinois, » enfant trouvé que les jésuites amenèrent, il y a » environ 25 ans, à Paris. Il a de l'esprit; il parle » françois mieux que chinois, et il est plus fana» tique que tous les missionnaires ensemble. Il » prétend qu'il a vu beaucoup de philosophes å » Paris , et qu'il ne les aime, ni ne les estime , » ni ne les craint. »

L'insolent ! — « Et ou dit-il cela ? dans un gros livre dédié » à monseigneur Bertin. Il paroît persuadé que » Noé est le fondateur de la Chine. Tout cela est » plus dangereux qu'on ne pense. » (Lett. à d'Alemb. , 8 déc. 1776. )

« Vous ne ferez pas mal , dit d'Alembert, de » recommander à votre ami Kien-Long, par votre » auguste amie Catherine, ce jésuite mandarin » qui a dit tant de sottises. » ( 28 déc. 1776.)

- J'y penserai : « ah! mes frères, nos enne» mis sont déchaînés contre nous d'un bout de » l'univers à l'autre. » (Ibid.)

Ces tristes réflexions accabloient le grand

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komme. Heureusement pour lui, parmi les dons précieux qu'il avoit reçus de la nature, il comptoit celui de passer avec la facilité d'un enfant , d'un extrême à l'autre dans les passions qui l'agitoient. ( Mém. de Marm., t. 1, p. 361.) Il fut promplement consolé en entendant les discours de quelques philosophes naturalistes , qui venoient en hâte au secours des philosophes érudits.

Laissez, dirent-ils avec un ton d'assurance, votre jésuite Ko et tous vos érudits, triompher à l'aide de leurs monumens historiques. Que sont ces monumens auprès de ceux que la nature étale à nos yeux ? Considérez , dirons-nous au peuple, l'exacte correspondance des angles saillans et des angles rentrans des montagnes, et tous ces coquillages qu'on trouve dans l'intérieur des terres : n'est-il pas démontré

par là, clair comme le jour, qu'il fut un temps où notre globe étoit entière

par

les eaux de la mer ? Cette vérité étant aussi solidement établie , calculons : nous verrons que cet état de choses a duré quelques milliers de siècles pendant lesquels, grâce à la digestion des huîtres et des autres testacés , les montagnes et ensuite les plaines se sont insensiblement élevées au-dessus des flots. Il est impossible aux Chrétiens de se tirer de .

Voltaire étouffoit de rire. Voilà de quoi nous divertir, dit-il tout bas à d'Alembert qui rioit ainsi

ment couvert

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que lui;

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