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formé le monde tel que nous le voyons aujour

d'hui, par un acte immédiat de sa volonté toute» puissante , comme le prétend la Génèse, cela est

trop mesquin ; mais qu'il y avoit employé l'ac-
tion lente et progressive de certaines causes na-
turelles, ce qui est plus grand sans doute, et beau-
coup plus digne de lui. Ensuite, jugeant qu'il étoit
bien plus philosophique de se passer entièrement
de Dieu , ils prononcèrent que ce monde n'étoit
et ne pouvoit être son ouvrage, ni immédiate-
ment, ni médiatement. Ils rirent de la sottise des
Chrétiens qui fiers de leur Génèse, soutiennent
que, « un petit enfant parmi eux articule mieux
» la naissance du monde que n'a fait Aristote
» Manéthon ou le vieux Sanchoniaton. » ( Prép.
év. de Pluche. ) Cette prétention, disoient-ils, fait
pitié. Belle science que celle qu'un enfant puise
dans la Génèse ! interrogez-le : il vous répètera
niaisement ce qu'elle dit : au commencement
Dieu' fit le ciel et la terre. Quelle platitude !

Ils commentèrent ensuite ces paroles. Jusqu'alors elles avoient paru sublimes; ils démontrèrent, car les philosophes démontrent tout, qu'elles sont le comble de l'absurdité et du ridicule. Suivant ce beau dogme de la Génèse, disoient-ils, Dieu après avoir passé une éternité tout entière sans rien faire, prit enfin le dessein sans motif connu de produire le monde de rien : ou, ce qui est encore plus plaisant, « Dieu a été

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» des

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des milliers de siècles dans l'inaction, et enfin » il s'est avisé de la création, comme un marchand » de la rue Saint-Denis propose inopinément une » partie de Saint-Cloud et de Boulevard. » (Cit., t. I, p. 29. ) De telles inepties, ajoutoient dédaigneusement nos philosophes , ne méritent

pas une réfutation plus sérieuse.

Si ce ne sont les propres termes du commentaire , ç'en est le sens, tel qu'il nous a été conservé

par l'auteur des Ruines et par le Citateur. Nos sages en rioient aux éclats. Voilà, concluoientils, l'énorme ineptie qui se trouve à admettre avec les Chrétiens , un monde qui a commencé et un Dieu qui l'a produit dans un temps déterminé.

Ils triomphoient ; mais ce triomphe s'accrut encore lorsque plusieurs d'entre eux, par d'heureux élans du génie , s'élevèrent jusqu'à une sphère d'idées où il leur fut donné de contempler la véritable origine des choses. Le sanctuaire de la philosophie leur fut ouvert ; ils y entrèrent. Lå ils virent avec admiration le hasard, les chances, les combinaisons, les forces, la nécessité , les atómes , des mondes animés, une matière vivante, l'attraction , la sympathie , le grand tout , enfin toutes les causes et tous les principes de l'univers et des êtres qu'il contient. Certes, s'écrièrent-ils comme lè rat de La Fontaine , nos pères étoient de pauvres sires avec leur Dieu créateur et ordonnateur des choses. Horace a dit :

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Nec Deus intersit , nisi dignus vindice nodus. et il a raison : mais ici ce n'est pas l'entreprise qui n'est pas digne de l'intervention divine ; c'est cette intervention qui est au-dessous de l'entreprise. La nature avoit dans ses trésors cent manières de produire tout ce qui existe : nous ne sommes embarrassés que

du choix. Nos sages exposèrent ces cent manières ; elles étoient toutes également imposantes, toutes également claires.

Chacun fit son système , et leurs doctes leçons
Sembloient partir tout droit des petites maisons.

(Volt. syst. )

CHAPITRE VIII.

Fin de la seconde séance. Continuation de la critique de la Genèse. Idées nouvelles de Voltaire sur Adam et Eve. - Perfection de la philosophie.

Idée de Boulanger. Fausseté de l'existence de Moïse.

VOLTAIRE dont la devise étoit moquons-nous de tout., ne goûtoit pas les systèmes des philosophes, il sentoit que leur manière de philosopher mettroit les rieurs du côté des Chrétiens. , il les tira donc de leurs hautes spéculations pour les ramener à la critique des livres de Moïse.

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J'imagine, dit-il, un bon moyen de renverser l'autorité que l'ignorance et la soitise ont donnée

el à cet imposteur , et qui a été pendant tant de siècles l'éteignoir de toute philosophie ; c'est de dire aux jeunes gens qu'il ne nous apprend rien dont on ne retrouve des traces dans les anciennes traditions religieuses. « Selon la théogonie phéni» cienne , Jaho forme l'homme de son souffle , » lui fait habiter le jardin d'Eden, le défend con» tre le grand serpent Ophionée. Que de confor» mités avec la Genèse juive ! Les Indiens ont eu » un paradis terrestre , et les hommes qui abusè» rent du bien furent chassés de ce paradis; et ce » qui est bien singulier, c'est que le Vedam des » anciens brachmanes enseigne que le premier » homme fut Adimo , et la première femme Pro» criti. Alinio signifioit Seigneur, engendreur, » et Procriti vouloit dire la vie , comme Eve si» gnifioit la vie. Cette conformité mérite une » grande attention. Enfin la chute de l'homme » dégénéré est le fondement de la théologie de » toutes les anciennes nations. » ( Dict. phil., et a. b. c.)

9. C'étoit s'avancer beaucoup que faire de tels aveux ; les Chrétiens pouvoient en tirer des conséquences fâcheuses contre la philosophie. Cette réflexion se présenta-t-elle au grand-homme, ou ne fit-il, selon sa coutume que se laisser emporter à l'étonnante mobilité de son imagination,

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qui le jeta en un clin-d'æil dans des pensées tout opposées ? C'est ce que j'ignore : ce qu'il y a de certain, c'est qu'il devint rêveur; une grande idée paroissoit l'occuper. Enfin, rompant le silence, « on a tant parlé, dit-il, d’Adam et de sa femme . » les rabbins en ont débité tant de rêveries; et il est » si plat de répéter ce que les autres ont dit, que » je hasarde ici une idée assez neuve. »

A ce mot neuve sur lequel le grand-homme eut soin d'appuyer, la curiosité redoubla.

« Elle ne se trouve, continua-t-il, cette idée , » dans aucun ancien-auteur, dans aucun Père de » l'Eglise , dans aucun prédicateur , ou théolo» gien , ou critique, ou scoliaste de ma connois

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» sance. »

Dans ce préambule, toutes les ressources de la rhétorique étoient mises en ouvre. Les philosophes en silence attendoient le coup de foudre qui alloit écraser la Genèse. Ce coup partit enfin. « C'est , dit le grand-homme , le profond si

, » lence qui a été gardé sur Adam dans toute la » terre habitable , excepte en Palestine, jusqu'au > temps où les Juifs commencèrent à être connus » dans Alexandrie.... Vous ne trouverez nulle > part le nom d'Adam et d’Eve : la terre entière » a gardé sur eux le silence.» (Quest. sur l’Enc., Phil. de l'hist., Dict. phil.)

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Belle conclusion et digne de l'exorde !

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