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» un langage plus modeste que celui de la Bible, » précisément parce que tout y est dit avec naï» veté. Pour rendre immodestes les mêmes cho» ses, il suffit de les traduire en françois. » (Em., tom. 3.) Il proposa ses observations à Voltaire, mais avec cette politesse obséquieuse et même humble qu'il avoit encore alors. « Pardonnez» moi , dit-il , ô grand-homme, un zèle peut-être » indiscret , mais qui ne s'épancheroit pas avec » vous , si je vous estimois moins. » (Lett. sur la Provid.)

Le grand-homme n'aimoit pas les contradictions, il pardonna celle-là en faveur de l'hommage qui l'accompagnoit, il fit plus : il se rendit un instant à la raison qui venoit de se faire entendre par

la bouche de Rousseau. « Il est vrai , dit-il, » que les expressions d'Ezéchiel qui nous parois> sent libres ne l'étoient

pas

alors ; les termes qui » ne seroient point déshonnêtes en hébreu , le » seroient dans notre langue. » - Pourquoi donc, vous diront quelques cagots , traduire librement comme vous l'avez fait , ces passages qui vous paroissent si libres ? Est-ce pour édifier la jeunesse françoise de l'un et de l'autre sexe? -Non: mais pour faire confidence au public d'un scrupule qui me tourmente depuis long-temps. « Je » crains , que les peintures naïves du prophète , » ne choquent des esprits foibles. « (Dict. phil.)

En disant ces mots, le grand-homme rioit dans

car

que je viens de

que

sa barbe. Les philosophes sourioient aussi, ils avoient facilement pénétré son intention. Vous voyez,

dit-il, qu'avec un peu de philosophie nous trouverons dans l'histoire des prophètes de quoi nous divertir. Malheureusement toutes leurs actions ne ressemblent

pas

à celles rapporter. « Elie fit descendre le feu céleste pour » consumer les prêtres de Baal. »

Un des assistans crut devoir interrompre le grand-homme. Les Chrétiens, dit-il, pourront encore vous chicaner sur cette citation. Ils prétendront ce n'est pas sur les prêtres de Baal qu'Elie fit descendre le feu du ciel ; mais sur les satellites d'Ochosias, chargés par ce prince de lui faire une injuste violence en haine des ordres de Dieu qu'il venoit d'exécuter.

Lorsque les Chrétiens, dit le grand-homme, me reprocheront de l'inexactitude dans mes citations , je leur répondrai : « prenez-vous en à » l'ignorance ou à la négligence des imprimeurs. (Lett. à Pr., juin 1738.) « La nature de l'homme » est si foible, et l'on a tant d'affaires dans la vie » qu'on ne peut pas penser à tout. »

Mais poursuivons : « Elisée fit venir des ours » pour dévorer quarante-deux petits enfans qui >> l'avoient appelé tête chauve. » Ces faits ne sont pas plaisans comme ceux de Jérémie, d'Isaïe d'Osée et d'Ezéchiel.

Ils ont beau être sérieux, lui dirent les philosophes, vous saurez bien y trouver le petit mot pour rire. — Le croyez-vous ? - Oh! nous n'en doutons

pas. Eh bien ! oui; je l'ai trouvé ce petit mot pour rire. Le voici : « ces exemples , » dirai-je , sont rares, et ce sont des faits qu'il » seroit un peu dur d'imiter. » ( Tr. de la tol.)

Les philosophes battirent des mains avec transport. O jeunes gens, s'écrièrent-ils, vous le .

voyez, c'est aux prophètes eux-mêmes que les philosophes donnent des leçons d'humanité. Jamais, non jamais nous n'imiterons ces faits odieux d'Elie et d'Elisée.

Ce seroit aussi , dit Rousseau, un moyen trop facile de se venger; et prenant un ton imposant comme il convenoit : « jadis les prophètes fai>> soient descendre à leur voix le feu du ciel. >> Toute l'assemblée attendoit en silence la fin d'une période si magnifiquement commencée : « aujour» d'hui les enfans en font autant avec un mor» ceau de verre. » Arrêtez, s'écria le bon JeanJacques, voyant qu'on alloit applaudir ; je suis en train de bien dire; laissez-moi achever. Josué » fit arrêter le soleil ; un faiseur d'almanachs va » le faire éclipser. Le prodige est encore plus » sensible. » (Lett. de la mont.)

On ne tint pas à ces deux traits heureux de la plume de Jean-Jacqués. (Ibid.) Jamais il n'avoit paru aussi philosophie ; ce furent pendant long-temps des applaudissemens et des éclats de rire prolongés qui disposèrent nos sages à entreprendre gaiment la grande question des miracles. Ils y étoient amenés naturellement par

l'examen profond qu'ils venoient de faire de l'histoire des prophètes.

CHAPITRE XIV.

Suite de la troisième séance. Objections des

philosophes contre les miracles de la Bible.

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Ah ! ah ! des miracles ! s'écrièrent-ils avec le sourire du mépris, lorsque cette question fut proposée; peut-on parler de miracles à des philosophes ? Quelle honté pour la raison que jamais il ait été question de miracles parmi les hommes !

Et voilà pourtant de quoi les livres sacrés des Juifs et des Chrétiens sont remplis. - Cela seul suffit pour que la raison soit autorisée à les rejeter.

Il me passe une idée par la tête , dit Voltaire, je voudrois bien qu'elle fût goûtée. C'est de nier sans ménagement l'existence de tous ces thaumaturges dont les livres des Chrétiens nous ont conservé l'histoire, et de la nier précisément parce qu'ils ont été des thaumaturges. Je ferai un essai de cette idée sur Moise. « Il n'est pas vraisem» blable , dirai-je, en exagérant un peu comme » il convient, qu'il ait existé un homme dont la » vie est un prodige continuel. » (Dict.philos.)

Cette

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Cette manière d'argumenter est toute neuve : elle me paroit de la plus grande force.

Elle l'est en effet , dit un philosophe : mais qu'on la goûte ou non, il faut que nous prenions un parti vigoureux contre les Chrétiens qui ne cessent de nous objecter les miracles de Moïse , de Jésus-Christ , des apôtres et des prophètes. Selon eux, c'est le sceau irrécusable de la divinité imprimé à leur religion et l'un des augustes caractères qui la distinguent essentiellement de toutes les autres. :: Et voilà, dit Voltaire , ce qu'il faut leur nier. Opposons aux miracles rapportés dans l'Evangile ceux de Vespasien et d'Apollonius de Thyanes, et disons-leur ensuite avec une confiance imperturbable: « présenter de telles preuves , n'est-ce » pas prendre ses lecteurs pour autant de têtes >> de choux ? »

Ce moyen si simple fut adopté par le plus grand nombre des philosophes. Quelques-uns, pensant qu'on ne pouvoit trop grossir cette liste

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firent entrer le miracle de ce roi de Rome, qui, sur la parole d'un augure , coupa un caillou avec un rasoir; celui d'une vestale qui avec sa ceinture mit un vaisseau à flot; et jusqu'à ceux de Mahomet qui s'amusoit à fendre la lune en deux, et en cachoit la moitié dans sa manche.

Mais, dit Rousseau , plusieurs de ces faits sont ridicules, et ceux qui paroissent plus raisonnables

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