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dans vingt endroits de l'Evangile. N'importe ; Rousseau y a vu que Jésus - Christ a constamment rejeté cette preuve ; et en cela , dit-il, on doit admirer sa profonde sagesse, qui ne lui a pas permis de se servir d'une preuve qui devoit être un jour contredite par des incrédules. ( 3.me lett. de la mont. )

En ce cas, dirent nos sages, il n'auroit dû en donner aucune, car nous les contredisons toutes.... Et après un moment de réflexion, ah! ah ! ajoutèrent-ils en riant, voilà un bon tour à jouer aux théologiens ; peignons-les comme des fourbes ou des ignorans qui donnent à leur religion des bases que son fondateur désavoue.

Rousseau sourit. Eh ! oui ; dit-il , vous y êtes : voilà un des secrets de ma philosophie. En attaquant sans ménagement toutes les preuves du christianisme, je veux faire croire au public que mes coups ne sont dirigés que contre les faux appuis que lui donnent les théologiens ; que le zèle dont je brûle pour sa gloire me presse d'arracher ces piliers flottans, et d'en mettre de plus solides à la place. ( Em. , Lett. à M. de Beaum.) Ainsi, au sujet des miracles, on m'entendra dire d'un ton bien décidé: «Oui; je le soutiendrai tou» jours, l'appui qu'on veut donner à la croyance » en est le plus grand obstacle : Ôtez les miracles » de l'Évangile , et toute la terre sera aux pieds » de Jésus-Christ : » et pour que cette importante

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Bon :

déclaration fasse l'effet que j'en attends, j'aurai soin d'ajouter: « si ces bons Chrétiensà la mode » croient à Jésus par ses miracles, moi j'y crois » malgré ses miracles ; et j'ai dans l'esprit que » ma foi vaut mieux que la leur. »

C'est en effet ce que Rousseau a fait imprimer dans sa troisième lettre de la montagne.

- Et Ja preuve

de ces assertions où est elle? est-il question de prouver lorsqu'on soutient et qu'on est disposé à soutenir toujours. Et quel homme a jamais plus soutenu que Rousseau ? Il est vrai qu'en soutenant « il entend si peu que » son sentiment fasse autorité, qu'il y joint tou» jours ses raisons, afin qu'on les pèse et qu'on » le juge. » ( Em., préf. ) Du moins , il nous prévient que telle sera constamment sa conduite , ce qui est la même chose pour le grand nombre des lecteurs.

Et remarquez , ajouta-t-il, que pour ne pas effaroucher les esprits, je mettrai adroitement l'honneur de Jésus-Christ à couvert : car, dans la même

page où je rejèterai ses miracles comme le plus grand obstacle à la croyance , je conviendrai nettement que « c'étoient des actes de >> bonté, de charité, de bienfaisance, des ouvres » de miséricorde, vraiment dignes d'être siennes, » qu'il disoit rendre témoignage de lui. » ( 3.me lett. de la mont.) C'est ainsi que je prouverai ma thèse, que dans la question des miracles Jésus

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Christ est pour moi contre tous les théologiens.

Pendant que plusieurs philosophes applaudissoient, Voltaire disoit tout bas à d'Alembert : le petit bon homme ne craint pas d'entasser contradictions sur contradictions. - Qu'importe , lui répondit d'Alembert, qui est-ce qui y fera attention! - Moi. Ce sont des armes qu'il me prepare pour le combattre, si jamais nous devenons ennemis : on verra l'usage que j'en ferai.

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CHAPITRE XV.

Fin de la troisième séance. Objections des philosophes contre les martyrs du christianisme.

Grands argumens de Rousseau contre la religion. Comment ils les fortifie.

On a dû remarquer qu'il n'entroit pas dans mon plan, de rapporter tout ce qui fut dit dans l'assemblée de nos sages , mais seulement de faire connoître par quelques exemples, pris entre mille, l'esprit dont ils étoient animés. Ceux que je viens de citer me paroissent suffisans pour reinplir cet objet.

De la question des miracles on passa à celle des martyrs. Les Chrétiens se sont toujours tenus forts du témoignage que ces hommes illustres ont rendu à leur religion, et ils l'ont donné en preuve de la vérité des faits sur lesquels elle est appuyée.

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« Nous croyons volontiers, disent-ils 'avec Pascal, » des histoires dont les témoins se font égorger. » (Pens. de Pascal, part. 2., art. 17.) Pensée profonde qui auroit embarrassé les philosophes, si des philosophes pouvoient être einbarrassés. Nos sages

tentèrent courageusement d'en altérer la force. Opposons , dirent-ils , aux martyrs dont le christianisme se glorifie quelques fanatiques, qui sont morts, non pas à la vérité

pour attester des faits dont ils avoient été témoins, mais

pour défendre certaines opinions sur lesquelles on avoit vivement échauffé leur imagination. Nos lecteurs ne s'apercevront pas de cette différence. Les martýrs, dit-on, ont été innombrables , plusieurs se sont fait adınirer par leur science et par leur génie, et tous par des vertus plus qu'humaines. Eh! non ; le nombre des martyrs est extrêmement borné : il se réduit à quelques fous, à quelques orgueilleux, justement punis par l'autorité qu'irritoit leur esprit de révolte et de sédition.

Il y avoit de la hardiesse dans ces idées. C'étoit démentir fièrement les monumens historiques les plus incontestables : mais aussi c'étoit-là du Voltaire. Tout ce qu'il dit sur ce sujet , fut adopté avec transport.

Nos sages firent éclater le même génie, le même bon sens, la même bonne foi dans toutes les discussions qui suivirent. On peut s'en assurer en lisant leurs écrits, ou ceux des auteurs chrétiens qui ont

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pris la peine de les réfuter. Après avoir joui quelque temps du spectacle de leurs pensées , et s'en être félicités mutuellement, ils les jetèrent au public en déclarant qu'elles renversent toutes les preuves

du christianisme. Le public les a crus sur leur parole.

Je n'entre guère dans le détail de ces preuves, dit Rousseau ; à force d'y rêver, j'ai enfin trouvé un argument qui m'en dispense, parce qu'il coupe court à toutes les discussions. Il est terrassant, cet argument : écoutez-le , je vous prie.

Plusieurs peuples anciens et modernes ont vécu dans l'ignorance de la révélation ; il est difficile de la faire connoître à plusieurs de ceux qui existent aujourd'hui ; quand elle parviendroit à quelques-uns d'entr'eux, ce seroit inutilement, ils ne

, sont guère en état d'apprécier les preuves sur lesquelles elle est fondée : donc moi, J.-J. Rousseau,

dois trouver ces preuves insuffisantes : donc la révélation n'est

pas
démontrée

pour

moi. Vous sentez bien, continua l'illustre philosophe , qu'il s'agit ici d'un coup de partie : aussi je consacrerai plusieurs pages de ma Profession de foi à exposer ce terrible argument, à l'étendre, à lui donner toute la force dont il est susceptible, enfin à le faire entrer dans l'esprit de mes lecteurs par toutes les voies que je pourrai imaginer. .

Quelques talens que Rousseau eût déployés dans le cours de cette séance , plusieurs philoso

phes

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