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tourner les vers. Ils s'en allèrent sans doute en disant que cela passerait comme Atala et le reste. Nous sommes tous ainsi faits : nous n'aimons, nous ne lisons que les poètes de notre jeunesse. Mais quand les Méditations parurent, en 1820, tout ce qui était jeune admira et pleura; jamais livre n'eut plus belle destinée. Il plongea les hommes dans un trouble délicieux, et toutes les femmes aimèrent le poète.

Le charme était rompu, les langues se déliaient; la poésie coulait à flots. Ce furent d'abord, mais discrètement répandus, les Poèmes antiques et modernes d'Alfred de Vigny, puis les Odes et Ballades de Victor Hugo et les vers des deux Deschamps, sans compter Delavigne pour les moins délicats et Béranger pour tous.

Au milieu de cette magnifique éclosion, si dans la foule des admirateurs se trouvait quelque jeune poète en espérance, il était en même temps enthousiasmé et découragé. Il désespérait de se faire entendre après de si grandes voix et de si heureuses. C'était le cas

pour lui. de soupirer ce refrain du vieux temps :

Nous n'irons plus au bois,
Les lauriers sont coupés...

En effet, il était déjà difficile, vers 1826, # un poète nouveau de parvenir à la célébrité. Tous les lieux communs (on n'est jamais célèbre que par des lieux communs) étaient ou devaient · être bientôt épuisés par les Lamartine et les Hugo. Tout ce qui emplissait alors les têtes : Napoléon, la chute des trônes, la mélancolie, l'amour iriste et la religion sentimentale, tout cela était déjà dit.

Il y avait place encore, il est vrai, pour un poète intime, contenu, familier, sachant le fond des choses, et les traitant par le menu, avec une vérité en même temps fidèle et relevée.

C'est le lot d'un Horace ou d'un La Fontaine : les jeunes gens en sont peu tentés d'ordinaire. Mais ce poète-là, s'il venait, avait lui-même

peu

de chances de percer, Il faut de la poésie à tout le monde, mais il

en faut peu à chacun, Le public prend la plus grosse, celle qu'il a vue de plus loin, et il est satisfait,

Assurément nous aimons la poésie en France; mais nous l'aimons à notre manière; nous tenons à ce qu'elle soit éloquente, et nous la dispensons volontiers d'être poétique.

Depuis la Révolution, le Français est devenu terriblement emphatique. Ce sont les mots sonores et non les sentiments profonds qui le touchent. La poésie des choses lui échappe; il lui faut un drame. Un poème qui ne peut pas être récité sur un théâtre est chez nous un poème perdu. Enfin, nous ressemblons dans nos admirations pour les vers à ces amateurs de musique qui ne comprennent que la musique militaire. Dans tous les genres, il nous faut des Marseillaises *.

Ce point de vue a été très bien saisi

par M. Jules Levallois, dans son très remarquable livre sur Sainte-Beuve (Didier, 1878, gr. in-18). M. Jules Levallois a jugé avec compétence et en excellents termes l'oeuvre poétique de Sainte-Beuve. Je diffère quelquefois d'opinions avec lui, mais c'est toujours à mon grand regret. J'ai beaucoup

Au milieu de cette génération, fille de Bonaparte et de la Révolution, libérale et royaliste, chrétienne et désespérée, ardente, troublée, mais surtout ambitieuse, se formait à Paris un jeune homme fort instruit, très timide, insinuant, sensible, irritable, et si intelligent qu'en lui la faculté de comprendre devait étouffer toutes les autres. Il était roux, laid, robuste, bien portant. Sensuel d'instinct et sceptique d'intelligence, ayant noué le tablier blanc des internes d'hôpital, il était homme de peu de foi; mais il avait à certaines heures des retours attendris vers la religion et des poussées mystiques. Il aimait la littérature par-dessus tout: c'était Sainte-Beuve. Comme on voit, il n'était pas tout simple, tout uni,

profité de son livre. - J'ai lu aussi avec utilité l'étude que M. d'Haussonville a consacrée à l'auteur des Pensées d'août. Dans ce travail, excellent à bien des égards, le poète est jugé de trop haut et surtout de trop loin. On sent que le critique n'est pas du métier. Il faut, quand on écrit sur la poésie, se bien garder des opinions de salon. Mais la situation sociale de Sainte-Beuve a été admirablement comprise par M. d'Haussonville.

Attaché vers 1826 au journal libéral Le Globe par son ancien professeur de rhétorique, M. Dubois, il s'exerçait dans le camp des doctrinaires; mais son esprit se distinguait du leur par beaucoup de souplesse et tout un arrière-fonds d'idées, par un sens littéraire plus fin et plus hardi, et par un goût de rêverie, un penchant à la tristesse.

C'est une chose éternelle que cette tristesse du matin de la vie des poètes. Il y a là un moment de crise qui n'est ni sans péril, ni sans attrait. On n'en voyait alors que l'attrait, la grâce morbide. Le ton du siècle restait au désespoir, et c'était un désespoir doré d'illusions, irisé des mille nuances d'une poétique rêverie. Quoi de plus charmant que le dégoût de vivre qu'on puise à vingt ans dans de beaux livres, comme Werther ou René ? Les poètes savent orner leur mélancolie, la rendre aimable, inoffensive pour eux. Olympio fut triste aussi ; par bonheur, il n'en mourut pas.

Sainte-Beuve eut le spleen aussi sincèrement que les autres. Plus tard, il recher

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