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que l'herbe avait percé la neige, la steppe leur offrait partout des pâturages.

Les armements des Zaporogues de la Sietche et ceux de leurs alliés avaient lieu au commencement de l'année i6 48. Instruit de la fermentation qui régnait depuis quelque temps parmi les Cosaques et les paysans, mais ignorant encore leur alliance avec lesTartares, le général de la couronne, Potocki, et le général de campagne, Kalinowski, son lieutenant, avaient réuni toutes leurs troupes autour de Tcherkask. Ils avaient rappelé tous leurs détachements, ainsi que les Cosaques enregistrés sous les ordres de l'ataman Barabache. Enfin ils avaient requis les milices de la province de prendre les armes, et, par surcroît de précaution, ils demandaient en Pologne qu'on leur envoyât des renforts. A la faveur de ces préparatifs guerriers, les rigueurs redoublaient à l'égard des schismatiques. Potocki faisait publier partout une proclamation qui défendait aux habitants de l'Ukraine de se rendre à la Sietche, sous peine de mort, non-seulement contre les déserteurs, mais contre leurs femmes et leurs enfants. Ces menaces épouvantables, appuyées de quelques exécutions sanglantes, n'eurent d'autre effet que d'exaspérer un peuple déjà mûr pour la révolte. Les fugitifs arrivaient à la Sietche, non plus isolés, mais par grosses bandes. L'enthousiame religieux, la fureur, avaient succédé à l'abattement et au désespoir.

Pendant tout le mois de mars i648, des alternatives de froid et de dégel avaient rendu la steppe impraticable pour tous autres que des Cosaques ou des Tartares, en sorte que les troupes concentrées à Tcherkask ne sortaient pas de leurs quartiers. Les généraux et les officiers polonais passaient le temps de leur mieux, en fêtes et en festins; les soldats, mal payés, vivaient à discrétion chez les habitants; personne ne songeait à faire des reconnaissances au midi de Tcherkask et à découvrir le point de ralliement où se rendaient tous les fugitifs. Du côté de la Pologne, non-seulement on n'envoyait pas de renforts, mais le chancelier Ossolinski écrivait aux généraux que les Zaporogues de la Sietche ne songeaient nullement à la rébellion; qu'ils préparaient une expédition contre les Turcs, et qu'on avait tout à gagner en les laissant partir. Le chancelier blâmait énergiquement les mesures de rigueur commandées par Potocki, et lui recommandait, pour pacifier le pays, de faire quelques exemples des starostes polonais et des colonels cosaques qui se seraient rendus coupables d'excès trop scandaleux envers leurs paysans. C'était surtout contre la conduite de Koniecpolski, du staroste de Tchighirine, que le chancelier appelait toute la sévérité du général. Il annonçait, au surplus, que des commissaires royaux allaient se rendre en duels. Les plus vaillants s'avançaient à portée de la voix, et défiaient leurs adversaires avec force injures, en un mot pratiquaient la guerre homérique. Cette fois les Cosaques, silencieux et immobiles, montraient une discipline toute nouvelle. Les Polonais,jugeant qu'il serait difficile de forcer le camp ennemi, résolurent d'attendre l'arrivée de Barabache, et prirent position laissant les Eaux-Jaunes entre eux et les Cosaques.

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Chmielnicki n'était point alors avec le gros de ses troupes. Bien servi par ses espions, il attendait au bord du Dniepr la flottille de Barabache. Celui-ci descendait le fleuve s'arrêtant toutes les nuits pour mettre à terre une partie de ses équipages. Le bateau sur lequel tous les autres réglaient leur marche était monté par le colonel Krepczowski, ce compère de Chmielnicki; l'homme dont on aurait dû le plus se méfier était le guide de l'expédition, aussi Chmielnicki était-il informé jour par jour de tous ses mouvements. La nuit du 3 au 4 mai i648, laissant la flottille amarrée au rivage, une partie des soldats dormant dans les bateaux ou bivouaquant sur les bords du fleuve, Krepczowski courut prévenir son compère. Un des colonels de Chmielnicki, nommé Ganja, aventurier hardi, se jeta au milieu des bivouacs des dragons soidisant allemands et leur cria : « Vive la foi, les Cosaques et le peuple « russien! Etes-vous pour le roi de Pologne qui vous paye, ou pour notre « mère Ukraine ?—Vive l'Ukraine ! répondirent les dragons, nous ne nous « battons pas contre nos frères ! » En un instant la révolte passa sur la flottille. Les soldats jetaient dans lefleuve leurs insignes étrangers et tuaient leurs officiers et les gentilshommes polonais venus avec eux. Barabache surpris dans son bateau essaya d'abord de se défendre, puis bientôt jeta ses armes et demanda grâce. On l'accabla d'injures et de coups. Chacun lui reprochait les violences exercées par ses ordres ou plutôt par ceux des généraux polonais. Enfin un Tartare baptisé nommé Djedjalyk le perça de sa lance et le jeta dans le fleuve. Avec lui furent massacrés tous les officiers cosaques connus pour leur attachement aux gouverneurs polonais.

Grande fut la surprise de Potocki et de ses compagnons en voyant arriver au camp xaporogue la troupe de Barabache conduite par Chmielnicki et reçue en triomphe par le gros des insurgés. Les officiers polonais tinrent conseil. Se retirer en présence d'un ennemi nombreux et exalté par le succès semblait une entreprise trop périlleuse. On se fortifia à la hâte par des retranchements en terre et des chariots, et on résolut d'attendre dans cette position l'arrivée du général de la couronne, auquel on dépêcha un courrier chargé de demander un prompt secours.

Pendant plusieurs jours, les Cosaques attaquèrent le camp polonais ,

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