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4. Dans les provinces russiennes il n'y aura ni vayvodes ni castellans d'une autre religion que de la religion orthodoxe.

5. L'armée zaporogue rentrera dans tous ses anciens priviléges.

6. L'Ataman ne relèvera que de Sa Majesté le roi.

7. Tous les Juifs videront l'Ukraine immédiatement.

8. Jérémie Wiszniowiecki n'aura jamais de commandement militaire.

En lisant cet ultimatum les commissaires s'entre-regardaient comme atterrés, et ne trouvaient pas un mot à dire. Enfin Kissel, pour entamer une discussion, demanda à Cbmielnicki quel serait le chiffre de son armée, et ce qu'il devrait rapporter au roi sur le nombre des Cosaques enregistrés?

— «A quoi bon un chiffre? répondit Chmielnicki. Il y en aura au« tant que j'en voudrai. »

— «Votre Excellence, reprit Mitiagowski, ne refusera pas sans «doute de rendre au roi un grand nombre de ses sujets qu'elle retient « prisonniers ? »

— «Accidents de guerre, répondit Chmielnicki. Que le roi n'en « prenne nul souci. »

— « Mais, continua Mitiagowski, les païens eux-mêmes rendent à la « paix les prisonniers qu'ils ont faits à la guerre. J'ai été prisonnier des «Turcs, et le sultan Ibrahim m'a renvoyé dans ma patrie. Comment «vous, Monseigneur, qui venez de recevoir de Sa Majesté la bulava et « l'étendard, vous garderiez prisonniers des gentilshommes de sa maison, «qui, pour la plupart, n'ont pas été pris sur le champ de bataille, mais « enlevés dans leurs demeures avant qu'ils sussent la guerre déclarée? «Que pensera-t-on de votre loyauté?»

— «C'est bien, dit Chmielnicki; ceux que Dieu m'a donnés, je les « rendrai quand en Lithuanie on ne fera plus couler le sang des chréK tiens. Jusque-là, que Potocki ne se flatte pas de revoir son frère, qui «m'a volé ma maison en Podolie. Je sais les horreurs qui se passent en « Lithuanie. » .

En effet, l'insurrection, qui s'était étendue à cette province, et qui avait été excitée et soutenue par l'envoi de plusieurs régiments cosaques, venait d'être battue et rudement châtiée par le prince Radziwill et ses lieutenants.

— «Et que se passe-t-il ici tous les jours? s'écria Mitiagowski. La «populace n'assassine-t-elle pas des innocents? ne les jette-t-elle pas «dans le Dniepr? Sous nos yeux, on pille, on massacre, on noie les « Polonais. »

— «Je l'ai décidé. Ici, je suis maître et seigneur. C'est assez parlé.»

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Kissel reprit:

— « Votre Excellence vient de nous donner son ultimatum. Nous « pouvons être assurés qu'il n'y sera rien changé?»

— «Je ne puis rien garantir, dit l'Ataman. Nos régiments ne sont «pas réunis, car il n'y a pas encore de fourrage. Que la commission « s'ajourne à Pâques fleuries, lorsqu'il y aura de l'herbe pour les che«vaux, et, jusqu'à ce moment, que les armées polonaises ne mettcntpas « le pied dans la vayvodie de Kiew. »

Pour couper court à toute discussion, Chmielnicki copia à la hâte les articles de son ultimatum et les remit aux Polonais. Sur leurs nouvelles instances au sujet des prisonniers, il promit de les rendre lorsqu'on lui apporterait la ratification du traité. Il fut impossible d'en obtenir davantage.

Prêt à partir, Kissel lui adressa quelques mots d'une voix émue. Il lui rappela la responsabilité qui allait peser sur sa tête, pour avoir divisé et affaibli la République. Lui, chrétien, s'était allié contre des chrétiens avec les infidèles. Il les avait conduits en Pologne pour y faire mille maux. Un jour, peut-être, l'Ukraine aurait à endurer les misères qu'endurait la Pologne; alors, mais trop tard, Chmielnicki se repentirait d'avoir sacrifié la patrie commune à son ressentiment. L'Ataman parut touché de l'accent du vieillard : « Personne, dit-il, ne peut éviter <• sa destinée. La nôtre est de vivre le sabre nu tant que nous voudrons «être libres; mais mieux vaut mourir que vivre esclave. Je sais que la « fortune est changeante; mais la justice triomphe à la fin. Nous aimons «et nous respectons le roi comme notre seigneur; mais les panes et les « gentilshommes, nous les haïssons à la mort. Qu'ils cessent de nous faire « du mal, alors il ne sera pas difficile de conclure une bonne paix. Ils n'ont «qu'à observer nos articles; mais, s'ils veulent nous tromper, guerre à «mort! Les prisonniers seront rendus lors de la ratification du traité. «Dites-le au roi : à d'autres conditions que celles que vous emportez, «point d'accord entre nous!» Les commissaires observaient avec surprise qu'en parlant des larmes roulaient dans ses yeux.

On leur avait dit qu'un des colonels, nommé Tchornota, chef d'étatmajor de l'Ataman, avait auprès de son général un crédit extraordinaire. Les commissaires, pour ne négliger aucun moyen de succès, essayèrent de l'intéresser au sort des prisonniers. Lorsqu'ils se présentèrent chez le colonel, ils le trouvèrent au lit, souffrant d'un grand mal de tête, résultat d'un dîner auquel il avait assisté la veille chez son général. Aux premiers mots des commissaires, il s'écria qu'il ne se mêlerait de rien. — «Savez-vous, leur dit-il, que, si je lui demandais de «lâcher les oiseaux qui sont en cage, il serait homme à vous y mettre « vous-même ? » Kissel, qui se croyait passé maître dans la connaissance des hommes, et qui ne doutait pas que toutes les consciences n'eussent leur prix, renvoya ses collègues, et, sans pourtant oser faire une offre directe, entama un long discours pour faire comprendre à Tchornota qu'il pourrait facilement obtenir pour lui-même la dignité d'Ataman. Le Cosaque, qui bâillait effroyablement, trop fatigué pour rien comprendre , coupa court brusquement à la conversation. « Ce fut un « grand bonheur, dit le rapporteur de la commission, qu'on ne se fût «pas expliqué plus clairement, car nous étions tous mis en pièces. » Les commissaires n'avaient-ils pas beaucoup à apprendre auprès de ce soldat ivre qu'ils avaient si mal jugé?

Le i 6 février i64g, ils prirent définitivement congé de Chmielnicki. Il fit amener en leur présence les prisonniers polonais, et il renouvela devant ces malheureux la promesse de les rendre à la ratification de la paix, ajoutant toutefois, qu'en définitive tout dépendait de la décision du cercle, et qu'il ne pouvait pas savoir ce qu'il exigerait. Puis il fit présent à Kissel d'un cheval magnifique et d'une bourse de 600 ducats, que celui-ci distribua sur-le-champ aux prisonniers. Ainsi se terminèrent les conférences de Pereïaslaw. Elles avaient excité les présomptions des Cosaques et profondément irrité l'orgueil des Polonais. Chmielnicki avait passé le but, et il était facile de prévoir que la paix était impossible.

La commission rapporte que les Cosaques étaient résolus à faire la guerre, et que Chmielnicki ne prétendait à rien moins qu'à la souveraineté de toutes les provinces russiennes. Un patriarche de Jérusalem, ajoutaient les envoyés polonais, lui avait tourné la tête en lui donnant le titre de prince des Bnssiens et en lui faisant croire qu'il serait un second Constantin le Grand. Ils assuraient encore que Tougaï-Bey était sur le point d'entrer en campagne, et que Chmielnicki accueillait les aventuriers, de quelque nation et de quelque religion qu'ils fussent, pour s'en faire une garde soldée. Ils ne doutaient point qu'au printemps il ne se jetât sur la Pologne avec une armée innombrable.

Vainqueur, Chmielnicki avait dicté les conditions d'un traité, et cependant il ne garantissait pas la paix pour prix des sacrifices exigés, puisqu'il la faisait dépendre du consentement de l'armée zaporogue, c'est-à-dire d'une masse de serfs émancipés, exaltés par leurs succès et rêvant de nouveaux pillages. A la rigueur, des panes polonais pouvaient se résigner, après la défaite, aux exigences du sérénissime Ataman, qui était une espèce de seigneur comme eux; mais leur orgueil se révoltait à l'idée d'avoir à compter avec une populace, avec des esclaves naguère tremblant à leurs pieds. Le nouveau roi, que Chmielnicki s'attendait à trouver plein de reconnaissance, et dont, sans trop de vanité, il pouvait s'attribuer l'élection, Jean Casimir, ne reçut pas les propositions de paix avec moins d'indignation que sa noblesse, et fut le plus ardent à s'écrier qu'il fallait en finir avec les Cosaques, non plus par des négociations, mais par les armes. La diète se rassembla; mais ses premières délibérations prouvèrent que les dangers de la patrie n'avaient pas le pouvoir de rallier sous un même drapeau les factions qui la divisaient. Au lieu de chercher des ressources pour la guerre, le parti de l'opposition voulait qu'on mît en jugement les généraux à qui l'opinion attribuait la déroute de Piliawce. Le roi les protégeait; ils avaient d'ailleurs de nombreux et puissants amis dans la diète, qui empêchèrent qu'on ne votât sur la question. En revanche, l'opposition parvint à faire refuser au roi l'autorisation de lever une armée soldée; cependant, comme le danger était manifeste, on convint qu'il pourrait ordonner la Pospolite raszenie, c'est-à-dire la levée en masse de la nation.

Au sujet du commandement de l'armée, les débats ne furent pas moins vifs entre les deux partis. On se souvient que les deux grands généraux de la République, l'Hetman de la couronne et l'Hetman de campagne, étaient prisonniers chez les Tartares. En Pologne, ces charges étaient à vie, et il ne pouvait être question que de désigner un général par intérim. Wiszniowiecki, après la bataille de Piliawce, avait été nommé par la diète réqimentaire, ou généralissime provisoire; mais le roi ne l'aimait pas, sachant qu'il avait soutenu à la dernière diète la candidature de Ragoczi. En outre, il l'accusait d'entretenir avec les Hongrois des relations secrètes et factieuses. On lui reprochait, avec beaucoup plus de raison, sa cruauté à l'égard des schismatiques et des paysans russiens, et, parmi les Polonais eux-mêmes, il ne manquait pas de voix autorisées pour répéter, d'après Chmielnicki, qu'aux rigueurs intempestives du prince Jérémie devait être attribuée l'insurrection des Russiens. Enfin, les formalistes, et le nombre en était grand, lui imputaient à crime d'avoir, au moment de l'invasion des Cosaques, ordonné une prise d'armes générale dans sa vayvodie, mesure qui légalement ne pouvait être prescrite que par la diète ou par le roi. Wiszniowiecki fut donc exclu tout d'abord du commandement. Puis, lorsqu'il fut question de nommer un généralissime, le roi rencontra tant d'ambitions opposées, tant d'intrigues et tant de vanités dangereuses, qu'il ne crut pas pouvoir mieux faire que de prendre lui-même le commandement suprême. Il fit choix, pour ses lieutenants généraux, de Firleï, de Landskoronski et d'Ostrorog. Le premier, qui, en l'absence du roi, devait commander l'armée, était un vieillard généralement aimé et considéré, complétement dépourvu d'ambition, et tout prêt à résigner ses fonctions entre les mains de t'Hetman Potocki, lorsqu'il sortirait de captivité. Ostrorog était un des généraux si malheureux à Piliawce, mais celui pourtant dont la réputation avait eu le moins à souffrir de ce désastre. Landskoronski passait pour avoir de l'expérience et des talents militaires.

Au commencement du printemps, une armée de douze à quinze mille hommes, sous la conduite de ces trois généraux, partit pour la Volhynie. Elle devait être suivie de près par l'armée royale et Jean Casimir lui-même. L'expérience des désastres récents n'avait pas amélioré la discipline, et cette avant-garde traînait à sa suite plus de vingt mille chariots. Les instructions données aux généraux leur prescrivaient de ne pas pénétrer sur le territoire des Cosaques, et de se borner à donner la chasse aux Haïdamaks et aux maraudeurs qui infestaient le pays. Le quartier général s'établit à Konstantinow. Instruit que Bar, qui avait une garnison de Cosaques réguliers, était fort mal gardé, Landskoronski ne put résister à la tentation d'un coup de main hardi et s'en empara par surprise. Aussitôt Chmielnicki affecta une grande indignation, et s'écria que les Polonais avaient commencé les hostilités. Il avait toujours répudié toute responsabilité des violences commises par les Haïdamaks, et, aussi courtois dans ses lettres qu'il avait été brutal dans ses conférences avec Kissel, il n'avait cessé d'exprimer l'espoir d'un arrangement pacifique; mais, cependant, il pressait Islam Gherei de se mettre en campagne et faisait prendre les armes, non-seulement à ses Cosaques, mais encore à tous les habitants de l'Ukraine. Les colonies allemandes établies en Ukraine avaient subi l'enthousiasme guerrier des Russiens, et lui avaient envoyé de nombreuses recrues. On ne voyait plus dans les villages que des femmes, des vieillards infirmes, ou des enfants. Tous les hommes avaient pris les armes; et, selon un auteur contempo«rain, on eût vainement cherché quelqu'un portant barbe dans toute «l'Ukraine.» A cette époque, les militaires seuls se rasaient le menton.

L'armée cosaque se composait d'une vingtaine de régiments, dont chacun portait le nom du district où il se recrutait. Un ou plusieurs villages formaient une sotnia, ou centurie; mais la plupart dépassaient de beaucoup le chiffre réglementaire de cent hommes. «Tant vaut un vil« lage, disaient les Cosaques, tant vaut la sotnia. » Quelques-unes comptaient plus de mille hommes. En général, il y en avait vingt dans chaque

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