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« Au fond, dit M. Naudin, ii n'y a ici que deux systèmes possibles: « ou les espèces ont été créées primordialement, telles qu'elles sont au«jourd'hui, sans autre parenté qu'une parenté métaphorique; ou bien «elles se tiennent par un lien d'origine, sont réellement parentes les « unes avec les autres et descendent d'ancêtres communsi. »

Je reproduis ici l'opinion d'un naturaliste consommé, d'un observateur profond. Je me garde bien d'y mêler la mienne. Le fait est qu'il y a des espèces, le fait est qu'il y a des races. Quel est le degré Ae fixité des unes et des autres? c'est là toute la question, ou, du moins, tout ce que nous pouvons atteindre de la question. Ce que M. Naudin appelle de faibles espèces, ce ne peut être, à la rigueur, que des espèces dont la stabilité est moins fixeqne celle des autres; et c'est là ce qu'il faut savoir.

En un mot, M. Naudin vient de faire un travail complet sur le croisement des espèces; pourquoi n'en pas tenter un pareil sur le croisement des races, du moins des principales races? Peut-être que des faits nouveaux nous ouvriraient enfin quelques voies nouvelles. On a épuisé toutes les combinaisons des faits connus; il est temps de songer à des faits nouveaux. «Rassemblons des faits pour nous donner des idées,» disait Buffon. •

FLOURENS.

CoHHHem'e Hmk<u;ui KocTOMapOBa.

Bogdan Chmielnicki, par M. Nicolas Kostomarof.
Sainl-Pétersbourg, 1859.

QUATRIÈME ARTICLE2.

A son retour de Zborow, Jean Casimir fut reçu dans sa capitale nonseulement avec tristesse et froideur, mais encore avec des marques de

1 Maintient, p. 2i8. — * Voir, pour le premier article, le cahier de janvier i863, p. 5; pour le deuxième, le cahier de février, p. 77; pour le troisième, le cahier de mars, p. i33.

inépris. Il avait humilié la nation en capitulant devant des sujets rebelles, des serfs révoltés. C'était le reproche qui s'élevait de tontes parts, sous forme de satires, de chansons, de caricatures, de cris injurieux; et ceux qui n'avaient combattu ni à Zbaraz, ni à Zborow, qui, malgré l'appel aux armes, étaient demeurés dans leurs châteaux, n'étaient pas les moins ardents à déchirer le prince malheureux. En faisant à Wiszniowiecki une réception enthousiaste, la population de Varsovie sembla prendre à tâche d'infliger un nouvel auront à son roi; mais ce fut surtout contre Ossolinski que se déchaîna avec le plus de violence l'orgueil national si profondément blessé. Dans la diète qui s'ouvrit peu après la convention de Zborow, il eut à subir tous les outrages auxquels un ministre peut être exposé dans une assemblée toute-puissante. Et pourtant, pas une voix ne s'éleva pour demander qu'on déchirât le traité et qu'on tentât de nouveau le sort des armes; la convention fut ratifiée sans qu'on en discutât les articles, car on eût craint de paraître accepter ainsi une part de responsabilité; en revanche, tous les actes de la vie politique d'Ossolinski furent passés en revue et stigmatisés avec la dernière rigueur. La diète l'accusait de tout ce qu'il avait fait, et aussi de tout ce qu'elle l'avait contraint de faire. Il avait envoyé aux Cosaques un privilège royal: on disait qu'il les avait excités à la rébellion. C'était à lui seul qu'on attribuait les malheurs de la guerre, et on oubliait qu'on l'avait empêché de lever une armée soldée, et que ce n'était qu'à la dernière extrémité qu'on l'avait autorisé à convoquer l'arrière-ban. Enfin, on lui reprochait d'avoir traité avec .un rebelle, lorsque c'était probablement à la modération de ce rebelle que la république devait son existence et le roi sa liberté. Ossolinski ne survécut pas longtemps à ces injustes attaques, à cet anathème prononcé contre lui par toute une nation; il mourut désespéré, sans exciter un regret, poursuivi jusqu'à sa dernière heure par les sarcasmes de ses ennemis:

Seinper fuit Ossolinciorum opus
Corrumpere Reipublicae corpus.

On répétait sur son tombeau cette mauvaise prose de Wiszniowiecki.

Le roi, qui avait supporté les satires et les libelles avec la plus exemplaire patience, partageait les sentiments de tous ses gentilshommes au sujet du traité de Zborow, et, s'il avait eu, au moment du danger, quelque reconnaissance pour Chmielnicki, il l'oublia bien vite pour ne se rappeler que l'audace d'un sujet dictant la loi à son souverain. Wiszniowiecki lui-même n'attendait pas avec plus d'impatience que Jean Casimir l'occasion de prendre une revanche éclatante. A la cour comme à la diète on disait tout haut que la paix n'était qu'une trêve, consentie saadentc necessitate, qu'il faudrait rompre dès que la Pologne serait en état de châtier des sujets rebelles, et, en attendant, on cherchait à enlever aux Cosaques leur puissant allié, le kan des Tartares.

De son côté, Chmielnicki ne recueillait pas les fruits qu'il attendait de sa victoire. Après les joies d'une entrée triomphale à Kiew, il avait éprouvé les embarras d'une situation fausse et le chagrin de voir décus tous les calculs de sa politique. Il avait épuisé sa cassette particulière pour solder les Tartares, qui prenaient de toutes mains, et il avait eu beaucoup de peine à les empêcher de piller le pays, surtout d'enlever les femmes en traversant l'Ukraine, ce que ces barbares regardaient comme un privilége tout naturel de leur alliance. Il s'apercevait un peu tard qu'en épargnant la Pologne il n'avait fait que rendre sa haine plus implacable. Ses espions, et il en avait jusque dans la familiarité intime du roi, lui annonçaient une guerre nouvelle dès que les plaies de la république seraient cicatrisées. Autour de lui, il sentait son autorité menacée et son prestige sur le déclin. Partout on l'accusait de n'avoir point fait assez pour la religion et pour le peuple russien. Les panes, disaient les paysans, allaient revenir, rentrer en possession de leurs domaines et recommencer leur tyrannie sous sa protection. Lorsqu'il s'agit de procéder à l'enregistrement de l'armée zaporogue, c'est-à-dire de désigner les quarante mille Cosaques qui devaient la composer, les plaintes et les réclamations les plus vives l'assaillirent de toutes parts. Bien qu'il se montrât peu scrupuleux observateur du traité de Zborow en ce qui concernait le nombre des soldats, force était de faire un choix parmi la foule des prétendants, et ceux qui se trouvaient exclus allaient criant qu'ils s'étaient battus pour la foi à Zborow et à Pilawce, et qu'ils étaient Cosaques aussi bien que leurs camarades. On a vu que presque toute la population de l'Ukraine avait pris les armes, et les terres étaient demeurées sans culture. Il en était résulté une disette qui augmenta le nombre des mécontents. Le clergé grec, naguère dévoué à Chmielnicki lui reprochait maintenant sa tiédeur et son alliance avec les musulmans. Pourquoi tolérait-on en Lithuanie la secte des Grecs-unis? Pourquoi t'Ataman ne pressait-il pas l'exécution du traité de Zborow, qui stipulait qu'un siége, dans le sénat, serait donné au métropolitain de Kiew?En réalité, l'arrivée de ce prélat à Varsovie avait soulevé des tempêtes, et, en présence de l'indignation que montrait le clergé catholique, ainsi que la plupart des sénateurs, le métropolitain, homme d'un caractère timide, s'était hâté de retourner dans son diocèse sans oser prendre sa place dans une assemblée résolue à l'exclure de son sein. On rendait Chmielnicki responsable de cette infraction grave au traité de Zborow.

En Ukraine, l'Ataman avait confisqué en partie les domaines des grands seigneurs polonais, notamment ceux de Wiszniowiecki, alléguant que c'étaient des terres de la couronne, dévolues aux nouveaux Cosaques enregistrés, car tout Cosaque devait être propriétaire. Les simples gentilshommes, les seuls qui eussent osé reparaître sur le territoire de l'armée zaporogue, réclamaient fort humblement auprès de l'Ataman leurs paysans ou, tout au moins, leurs terres, et il lui était difficile de ne pas faire droit à leurs demandes. Mais, dans les provinces russiennes, où il n'y avait pas de Cosaques enregistrés, les grands propriétaires étaient revenus avec des armées de serviteurs grossies par la foule des gentilshommes que la dernière révolte avait ruinés. Là c'était le sabre à la main qu'ils revendiquaient leurs biens et leurs serfs. En Volhynie, un prince Korecki, à la tête d'une troupe de trois mille hommes, battait, mutilait, empalait les paysans qui refusaient de reprendre la corvée. Ces violences contre des gens qui venaient à peine de déposer leurs armes, avaient partout provoqué des insurrections. Les Haïdamacks avaient reparu , protégés par plusieurs colonels zaporogues qui leur fournissaient des armes, des munitions et même leur envoyaient des officiers de leurs régiments. Tandis qu'à Varsovie on accusait Chmielnicki de fomenter ces révoltes, on murmurait contre lui en Ukraine, et on disait hautement qu'il était vendu aux Polonais pour trahir la cause nationale. Le colonel Nietchai, dont les exploits sont encore célébrés dans les anciennes ballades de la Russie méridionale, et qui, aux yeux de ses contemporains , réunissait toutes les vertus idéales d'un chef cosaque, se fit l'interprète des sentiments du peuple russien et adressa à son général de rudes et audacieuses remontrances. «Tu nous abandonnes, disait-il, « tu abandonnes ceux que ton devoir est de protéger. Es-tu aveugle « pour ne pas voir que les Polonais se jouent de toi avec leurs caresses? « Ils t'ont déjà désarmé en t'aliénant tes plus fidèles soldats. Poursuis <i ta carrière; sois esclave si tu veux, nous trouverons un autre chef pour «défendre nos libertés.» Nietchaï était l'idole des soldats, et Chmielnicki ne parut touché de ces reproches que par son empressement à s'en justifier. Il publia qu'à la vérité le registre de l'armée zaporogue était rempli, mais qu'il autorisait ceux qui n'étaient point inscrits à devenir Cosaques surnuméraires; d'ailleurs, s'il avait supporté patiemment l'incartade de Nietchaï, il se montra sévère à l'égard d'autres mécontents plus obscurs et moins dangereux. Il fit couper la tête à un Cosaque qui s'était proclamé Ataman et qui avait réuni quelques partisans. Il est certain que le chiffre de quarante mille hommes, qui devaient composer l'armée, avait été dépassé et de beaucoup. A l'exemple des hussards polonais, chaque Cosaque menait avec lui plusieurs soldats.Tous ses enfants jouissaient des mêmes priviléges et étaient soldats comme lui, sans être enregistrés. Enfin, Chmielnicki, de son autorité privée, avait institué, sous le nom de réserve, un corps d'élite en sus de l'armée régulière, dont il avait donné le commandement à son fils Timothée; cette réserve était de douze mille hommes. On prétend que, par suite de sa réorganisation, l'armée zaporogue avait un effectif de deux cent mille combattants.

Sans doute ces forces étaient suffisantes pour que l'Ataman envisageât sans crainte la chance d'une guerre contre la Pologne; mais, toujours prudent, il s'appliquait à la retarder par tous les moyens en son pouvoir. Tout en affectant d'observer à la lettre le traité de Zborow, tout en faisant quelques rares exemples contre des infractions scandaleuses, il cherchait partout à susciter de nouveaux ennemis au gouvernement de la république. Un moment il avait espéré que les Moscovites profiteraient de l'affaiblissement de la Pologne pour lui reprendre les conquêtes de Sigismond et de Vladislas, c'est-à-dire Smolensk et la Sévérie; mais le tsar ne montrait pas de dispositions belliqueuses. Chmielnicki essaya de piquer son amour-propre. Il lui fit tenir un volume de poésies publié en Pologne, où le tsar Mikhaïl Fédorovitch, père du tsar régnant, était fort maltraité. Déjà Alexis Mikhallovitch croyait avoir à se plaindre de la cour de Varsovie pour une cause assez légère. Dans des dépêches qu'on lui avait adressées, on avait omis quelques-uns de ses litres, fort nombreux, comme on sait. La satire communiquée au tsar augmenta sa mauvaise humeur et faillit amener une guerre; pourtant il commença par envoyer une ambassade pour demander satisfaction. Quant à la question d'étiquette, la chancellerie polonaise était disposée à faire toutes les excuses réclamées; mais les vers du poète donnaient plus d'embarras. Ce n'était rien moins que sa tête qu'exigeaient les ambassadeurs, et, dans un pays où l'on imprimait publiquement des libelles contre le roi, il n'y avait pas d'apparence qu'on se montrât fort sévère pour un poète qui s'était permis quelques brocards contre un souverain étranger. Enfin on imagina un biais qui satisfit le tsar : ce fut de brûler le livre en présence de ses ambassadeurs.

La cour de Moscou avait cependant des griefs plus sérieux contre celle de Varsovie. Tandis que la chancellerie polonaise désarmait la vanité du tsar, elle cherchait à lui donner assez d'occupation dans son

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