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d'années, vingt-sept environ. Dès lors il devenait plus difficile à Ennius de concilier ses deux caractères de poète épique et d'historien; le premier commençait à faire place à l'autre, et même le moment n'était pas éloigné où l'histoire prendrait quelque chose de la prolixité complaisante des mémoires. Et, en effet, le X* livre, consacré à la guerre contre le roi de Macédoine, Philippe, ne comprenait plus guère que trois années; le XIe, qui exposait les suites de cette guerre, le prétendu affranchissement de la Grèce par T. Quinctius Fiamininus, le consulat de Caton et son expédition en Espagne, pas davantage. La matière se serait resserrée dans le XIIe livre à la mesure de deux années, s'il avait contenu les guerres de Grèce contre Nabis et contre les Etoliens, selon la conjecture de Merula, assez gratuite d'ailleurs, comme on le voit par l'insuffisance du seul fragment que conserve de ce livre M. Vahlen. On arrivait à de véritables annales, selon l'acception propre du mot, dans les trois livres suivants, qui, retraçant, le XIIIe et le XlV*la guerre contre Antiochus, le XV la guerre d'Étolie et le siége d'Ambracie, correspondaient chacun à peu près à une année de l'histoire contemporaine. Ennius , qui, dans son XIe livre, avait élevé Caton jusqu'au ciel, c'est l'expression de Cicéron t, servait de même, dans le XVe, la gloire d'un autre de ses généraux, M. Fulvius Nobilior, qu'il avait suivi en Etolie, moins, du reste, comme soldat que comme poète, comme historiographe, et qui le paya dignement, parle titre decitoyen romain, de ses louanges, liées, dit encore Cicéron, à celles de Rome. Ici, cela est probable, devait se terminer l'œuvre d'Ennius; mais il y ajouta plus d'un supplément, et d'abord, nous le savons par Pline l'Ancien2, un XVIe livre écrit principalement en l'honneur de Titus ou plutôt de Lacius Cœcilius Denter et de son frère. Ce détail nous fait comprendre combien un tel poème, au cadre indéfini, s'élargissant, se resserrant à volonté, était loin de l'unité épique. La matière lui était fournie, plus ou moins abondante et riche, plus ou moins heureuse, par le cours même des événements qu'amenaient les années, et il semblait ne devoir rencontrer son terme, son dénoûment, que dans la fin même de la vie ou de la faculté poétique de son auteur. Ennius avait soixante-sept ans, nous dit AuluGelle3, citant Varron, lorsqu'il écrivit, après un XVIIelivre dont il reste et sur lequel on sait peu de chose, un XVIIIe, où il chanta, avec un redoublement de verve, on peut le conclure de quelques beaux vers qui s'en sont conservés, la guerre d'istrie. Là, comme au début, comme dans quelques passages du long poème, il intervenait lyriquement, par

1 Pro. Anh. IX.— * Hist. nat, VI, xxix. — 3 Noct. Ait. XVII, xxi.

un prologue ou un épilogue, on ne sait, dans son œuvre épique. II se vantait d'une illustre origine et se disait descendre de ce Messape, que devait depuis rappeler Virgile1; il célébrait la glorieuse adoption qui de l'homme de Rudies avait fait un citoyen romain:

Nos suinu' Romani, qui fuviinus ante Rudioi *;

il se comparait au coursier généreux, souvent vainqueur dans la carrière olympique, et qui maintenant, consumé de vieillesse, se repose.

Sicut fortis equus, spatio qui saepe supremo
Vieit Olympia, nunc senio confectu' quiescit3.

Voilà donc deux caractères généraux qui apparaissent dans ces fragments, trop rares, de la grande œuvre d'Ennius : partage entre l'épopée et l'histoire, partage inégal, où l'histoire ne tarde pas à dominer; mélange du ton épique et de certains mouvements lyriques bien naturels chez un poête, mêlé à ce qu'il raconte comme témoin et, quelquefois même, comme acteur.

De cette situation du poète, concourant avec la noblesse de son âme et l'élévation de son génie, ont dû résulter, dans son œuvre, divers caractères encore, dont le principal me paraît être un sentiment trèsvif de la grandeur morale et politique de Rome, des grandes choses exécutées par elle, du mérite et de la gloire des grands hommes qui lui ont servi d'instruments. De là des traits bien propres à nous faire regretter cette espèce de portrait, tracé d'après nature, de Rome au temps de ses vertus publiques.

Le plus caractéristique est certainement le vers admirable où Ennius rapporte l'établissement et le maintien de ce qu'il appelle res Romana, de la puissance, de la grandeur de Rome, à deux causes, ses mœurs antiques et ses grands hommes.

Moribiis antiquis res Mat Romana virisque4.

On ne peut séparer ce vers cité par Cicéron du commentaire qu'il y

i JE*. V1I, 69i, Serv.— * Cic. De Orat. III, M.h.— * Cic. DeSenect. V.— * L'énergie peu traduisible de ce mot vins se retrouve dans l'apostrophe célèbre de Virgile (Georg. II, i78) à l'Italie:

Satve mogna parcm frugum, Saturai* tellui,
Magna rirnm .'

a joint dans sa République", et qui en fait si bien ressortir le sens fort et profond.

Ce vers, par la vérité, comme par la précision, me semble un oracle émané du sanctuaire. Ni les hommes, en effet, si l'Etat n'avait eu de telles mœurs, ni les mœurs publiques, s'il ne s'était montré de tels hommes, n'auraient pu fonder ou maintenir pendant si longtemps une si vaste domination. Aussi voyait-on, avant notre siècle, la force des mœurs héréditaires appeler naturellement les hommes supérieurs, et ces hommes éminents retenir les coutumes et les institutions des

L'auteur de cette belle traduction, M. Villemain, a complété l'éloge du vers d'Ennius en rapprochant du passage de Cicéron ces paroles qu'il a inspirées à Montesquieu* :

Dans la naissance des sociétés, ce sont les chefs des républiques qui font l'institution, et c'est ensuite l'institution qui forme les chefs des républiques.

Quel vers encore (M. Vahlen* le rapproche à juste titre du précédent) que celui où il est dit de Curius, que nul ne l'a pu vaincre ni avec le fer ni avec l'or !

Quem nemo ferro potuit superare nec auro ".

Et ces autres vraiment consacrés, et en partie répétés comme tels par Virgile*, par Ovide", par Tite-Live ", sur Fabius, qui, par ses sages et courageuses lenteurs, a seul rétabli la fortune de Rome; qui ne faisait point passer de vains murmures avant le salut de l'État, et dont aussi la gloire, toujours subsistante, brille sans cesse de plus d'éclat :

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De pareils vers, graves, austères, énergiques, jusqu'à la rudesse, nous font, en quelque sorte, respirer l'air de la vieille Rome.

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Ce qui semble encore avoir caractérisé les Annales, c'est une certaine gravité sententieuse, inspirée par le spectacle que se donnait et que donnait à ses lecteurs le poète historien. C'est ainsi qu'arrivé, dans son livre VIII, à la seconde guerre punique, un commencement de décadence dans les mœurs publiques, la prédominance croissante de la force brutale sur le droit et la raison le frappent, au moment peut-être où il va retracer les démêlés de Fabius Maximus avec Minucius Rufus, ou de Paul Emile avec Varron. De là ces moralités, au sérieux, à l'austérité desquelles ajoute encore l'emploi, remarqué par Aulu-Gelle, d'antiques formules judiciaires:

Plus de sagesse; la force décide; le bon orateur n'est plus rien; le farouche soldai est seul en honneur. Disputant non de doctes paroles, mais d'injures, on donne cours à ses haines. Ce n'est pas par les armes du droit, c'est le fer à la main qu'on demande justice, qu'on prétend régner; l'unique voie c'est la violence.

Pellitur e medio sapientia, vi geritur res,
Spernitur orator bonus, horridu' miles amatur.
Haud doctis dictis certantes scd maledictis
Miscent inter sese inimiciti.,un agitantes.
Non ex jure manum consertum sed inagi' ferro
Rem repetunt, regnumque petunt, vadunt solida vi *.

Voilà encore des vers dont se souvenait Cicéron, et il n'était pas le seul, puisqu'il y pouvait faire des allusions, entendues de tous, dans ses discours et dans sa correspondance2. Disons-le, en lui empruntant un tour que nous rappelions tout à l'heure, c'était là comme une annonce prophétique de ces luttes violentes de l'ambition et de la cupidité, où, dans le siècle suivant, l'Etat devait s'abîmer, et que Lucrèce, témoin de cette ruine, a si éloqnemment déplorées:

. .. Les hommes ont voulu être illustres et puissants, pour que leur fortune reposât sur une base inébranlable, et qu'ils pussent achever de vivre au sein de l'opulence et du repos. Vaine pensée! Leurs luttes pour arriver au faite des honneurs ont rendu bien dangereuse la route de la vie; et, de ce faîte même, l'envie quelquefois, comme par un coup de foudre, les précipite dédaigneusement dans le noir Tartare. .. Laissez-les donc lutter vainement, s'épuisant en cfibrts, se couvrant d'une sueur de sang, dans l'étroit sentier de l'ambition, puisque c'est sur ces hauteurs, sur ces sommets qui dépassent tout le reste, que se rassemblent, pareils aux vapeurs de la foudre, les traits de l'envie"...

1 A. Gell. Noct. Attic. XX, x. — * Cic. Pro Murena, XIV; Ad Attic. III,

XIII.

Il y a, par avance, quelque chose de ce ton de Lucrèce dans d'autres passages, où Ennius, soit en son nom, soit par la bouche de ses acteurs, d'Annibal, par exemple, traitant avec Scipion, * moralise gravement sur les vicissitudes de la fortune :

La fortune a quelquefois fait descendre un mortel du faîte des honneurs au rang des plus vils esclaves.

... Mortalem summum fortuna repente Reddidit e summo regne ut famul infimus esset*.

En un seul jour, à la guerre, bien des entreprises s'accomplissent, et aussi bien des fortunes que le sort avait élevées sont précipitées par lui. Jamais la fortune n'a suivi personne jusqu'au bout.

.. . Multa dies in bello conficit unus :
Et rursus multae fortunae forte recumbunt.
Haudquaquam quemquam semper fortuna secuta est*.

Ailleurs est exprimée bien éloquemment, et avec une grande hardiesse d'expression, la vanité de la gloire humaine et des efforts pour y atteindre.

Les rois, par les actes de leur règne, poursuivent des statues, des tombeaux ; ils s'épuisent en efforts pour se bâtir un nom.

Reges, per regnum, statuas sepulchraque quaerunt;
MEdificant nomen; summa nituntur opum vi*.

Comme les poëtes épiques et les historiens de l'antiquité, en cela fort épiques, Ennius aime à répéter des conversations, à reproduire des harangues, des conversations : par exemple, au VII°livre, le consulServilius Geminus, faisant la guerre en Sicile contre les Carthaginois, conversait

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