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familièrement avec cet honnête, docte et agréable confident, dans lequel Ennius, dit-on J, s'est plu à se peindre lui-même. Au VIIIe, le prudent Paul Emile disputait, la veille de la bataille de Cannes, contre le téméraire Varron. Au Xe, le consul T. Quinctius Flamininus, chargé de la guerre de Macédoine, et fort préoccupe, fort inquiet du succès de cette expédition, avait un entretien, dont Cicéron nous a conservé les premiers mots2, non pas, comme le dit bien légèrement Columna, avec Ennius, ou, comme le veut Merula, avec son collègue Sextus /Elius Pœtus, lequel commandait alors en Italie, mais, selon une conjecture adoptée et rendue très-vraisemblable par M. Vahlen, avec un berger proposant au général romain de le conduire, par certains défilés, jusqu'à une hauteur qui domine le camp ennemi3. •

En second lieu, des harangues : il est resté quelque chose de celle que le VIe livre prêtait à Appius Claudius Cœcus, opinant, dans le sénat romain, contre la paix proposée par Pyrrhus:

Où s'égarent follement vos esprits, jusque-là si droits et si fermes?... Mais pourquoi m'abandonner à ces plaintes?...

Quo vobis mentes, rectae quae stare solebant
Antehac, dementes sese flexere viaï *.

Sed quid ego hic animo lamentor 5?

Cicéron nous apprend que le discours véritable, le plus ancien monument de l'éloquence latine, existait encore de son temps, et qu'Ennius n'avait fait que le mettre en vers6. Cbcz Ennius donc avait commencé, cela est à noter, l'usage de ces discours transcrits, arrangés, souvent suppléés par les historiens latins. Avait-il traduit de même avant Tite-Live1, mais dans un langage plus voisin de l'énergique rudesse de l'orateur, le discours de Caton, réclamant le maintien de la loi Oppia? On l'a conclu, généralement, de quelques débris du XIe livre, peu significatifs d'ailleurs, et sans autre intérêt que la conclusion qu'on en tire.

1 A. Gell. Noct. Att. XII, iv. Voy. ce portrait cité Journal des Savants, cahier de juin i855, p. 3g i. — J De Senect. I. — 3 Voir la narration de Tite-Live, XXXII, ut, x, xi, rapprochée par M. Vahlen des fragments du Xe livre, n" v, vi. — 4 Cic. De Senect. VI. Cf. Brut. XIV, XVI.— s Donat. in Terent. Phorm. V, iv, 2. — * Appien (De reb. Samn. X, n) et Plutarque (Vit. Pyrrh. XIX) en ont aussi reproduit quelque chose, et Niebuhr s'est heureusement inspiré des uns et des autres pour le recomposer. — * Hist. XXXIV, H; cf. Zonar. Ann. IX, i7.

Ce n'est pas, comme Merula, à Caton exhortant ses soldats dans son expédition d'Espagne, mais à L. Scipion parlant, le jour de la bataille de Magnésie, aux vainqueurs d'Antiochus, que M. Vahlen attribue ce débris de harangue militaire, transporté du livre XI° au XIV" :

Le jour est venu où s'offre à nous une grande gloire, que nous vivions ou que nous mourions.

Nunc est illa dies, cum gloria maxima sese
Ostendat nobis, si vivimu', sive morimur ".

Ennius ne répétait pas seulement les discours, prononcés à Rome ou par des Romains, dont il pouvait avoir le texte sous les yeux; il faisait aussi parler, sans doute d'après la tradition, des personnages étrangers, mêlés à l'histoire de Rome; au VI° livre, par exemple, et bien noblement, bien éloquemment, Pyrrhus rendant à Fabricius, sans rançon, les priSOIlIl16TS 1'OII181I1S :

Je ne demande point d'or, je n'accepte point de rançon. Ne trafiquons point de la guerre, mais combattons, et que le fer, et non l'or, décide de notre vie. L'empire est-il pour vous ou pour moi ? Que fera de nous le sort, ce maître souverain ? cela dépend de notre courage. Recevez de moi cette parole : ceux d'entre vous dont le sort du combat a protégé la vie, je veux protéger leur liberté. Emmenez ces captifs, je vous les rends, je vous les donne, si c'est la volonté des dieux.

Nec mi aurum posco, nec mi pretium dederitis :
Non cauponantes bellum, sed belligerantes
Ferro, nom auro, vitam cernamus utrique.
Vosne velit an me regnare, hera quidve ferat Fors,
Virtute experiamur. Et hoc simul accipe dictum :
Quorum virtuti belli fortuna pepercit,
Eorundem libertati me parcere certum est.
Dono, ducite, doque, volentibu'cum magnis dis*.

Paroles bien dignes d'un roi et du sang des Éacides, s'écrie Cicéron, qui les cite. Il est honorable pour le poëte de les avoir trouvées, et, pour le Romain, d'en avoir ennobli le rôle d'un ennemi. Ennius avait

' Priscian. X. Il y a dans Tite-Live (Hist. XXIV, xIII), allégué par Merula, une harangue militaire de Caton, commençant à peu près de même : « Tempus, quod « sœpe [oplastis, venit, quo vobis potestas fieret virtutem vestram experiri. » * Cic. De Offic. I, xII. Cf. Serv. in AEn. X, 532; XII, 7o9. Voir aussi E. Egger, Mém. d'hist. anc. et de philol. 1863, p. 316.

encore prêté des discours, livres VIII !, XIII*, XIV*, à Annibal, à Antiochus, et, au premier, des discours éloquents, si l'on en juge par ce passage* d'un tour si vif, et qui paraît surtout tel, rapproché de la paraphrase de Silius Italicus * :

Qui frappera l'ennemi sera pour moi Carthaginois.

Hostem qui feriet mihi erit Carthaginiensis.

Ainsi dans cette œuvre, où l'histoire tenait une si grande place, l'intelligence, le sentiment du caractère de l'ancienne Rome, de ses actes, de ses grands hommes; les graves moralités, les sérieuses prévisions de l'avenir; les portraits, les entretiens, les discours; une éloquence, écho de l'éloquence réelle, répétant, ou peu s'en fallait, les paroles des acteurs eux-mêmes; tel était le fond principal des récits. A côté se plaçait une imagination de poëte colorant vivement les choses du passé ou du présent. Il s'en est conservé quelques traits frappants; le suivant, entre autres, appartenant, on n'en doute pas, au passage du II° livre qui retraçait l'atroce supplice de Mettius Fuffetius, le dictateur des Albains, écartelé par ordre de Tullus Hostilius.

Un vautour dévorait, parmi les ronces, le malheureux, ensevelissant, hélas! ses membres dans quel cruel sépulcre !

Volturus in spinis miserum mandebat homonem,
Heu! quam crudeli condebat membra sepulcro"!

Cette image, d'une énergie quelque peu hasardée, se retrouve chez un grand admirateur d'Ennius, qui, avant Virgile, lui a dû beaucoup, chez Lucrèce, quand il peint les premiers humains surpris, sans défense, par les bêtes sauvages, leur offrant une proie vivante, et voyant leurs membres palpitants s'ensevelir dans un sépulcre animé :

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Quant à ce qui précédait, Virgile, à son tour, on l'a cru et c'est aussi l'opinion de M. Vahlen, en avait reproduit quelque chose, lorsque, parmi les représentations prophétiques du bouclier d'Enée, il retraçait le trépas du perfide mais malheureux Albain, son corps déchiré en lambeaux par des chars.rapides, poussés en sens contraire, Tullus dispersant dans les bois ses entrailles, et les ronces dégouttant de son sang.

Raptabatque viri mendacis viscera Tullns

Per svlvîrn et sparsi rorabant sanguine yepres1.

Cette vivacité, cette énergie de pinceau, sensible encore dans presque tous les fragments des Annales, devait surtout animer les descriptions de bataille de l'ancien centurion. Nous n'avons pas ces descriptions, mais seulement leurs pièces éparses et en grand nombre. Elles rendent présent véritablement à ce qui y est exprimé, et que peignait d'original le poète d'après lequel2, ainsi que d'après Homère, Virgile a peint les mêmes choses. C'est, donnant le signal, la trompette qui se répand en sons aigus,

Inde loci lituiu sonitus effundit acutos;,

i c'est un cri qui s'élève au ciel, s'échappant à la fois des deux armées,

Tolhtur in cœlum clamor exortus utrimque ';

c'est la cavalerie qui s'avance, et le pas des chevaux qui ébranle et fait retentir la terre,

It eques, et plausu cava concutit ungula campum*;

ce sont les lances pressées dont la plaine semble se hérisser, Densantur campis horrentia tela virorum ';

1 JEn. VIII, 'l'r.'. — * i Enniana est ista qtnnis ambitiosa descriptio.i dit Servais des vers 608 et suiv. du XI- livre de l'Enéide. Il signale, ainsi que Macrobe, dans les batailles de Virgile, bien d'autres emprunts faits à celles d'Ennius. — 3 Fest. v. Ultuu. * Macrob. Sat. VI, i. — * Macrob. ibidem. — * Priscian. IX.

ce sont les javelots qu'on lance et qui tombent comme une pluie de fer,

Hastati spargunt hastas , fit ferreus imber 1;

'c'est la mêlée, le pied pressant le pied, les armes s'entrechoquant, ..... pes premitur pede et armis arma teruntur*.

Ce sont quelquefois , parmi ces grands traits , ces images générales , des actions particulières, comme chez Homère, et même à son exemple. L'héroïsme d'Ajax 3, combattant seul contre des ennemis sans nombre , avant de se reproduire, comme un lieu commun épique, dans le Turnus de Virgile4, le Scéva de Lucain5, le Tydée de Stace6, le Soliman du Tasse7, avait inspiré àEnnius, souvent témoin d'ailleurs, dans les armées romaines, d'exploits de ce genre, une belliqueuse peinture. Elle n'était point imaginaire; elle retraçait un fait de la guerre d'Istrie, sujet du XVIIIe livre des Annales, le dévouement héroïque d'un tribun, queTiteLive8 nomme M. Licinius Strabo, Macrobe, citant les vers d'Ennius9, Celiusou Cœlius, et Merula, C. /Eliuspar une conjecture approuvée de M. Vahlen, qui s'accorde avec l'indication de Macrobe et avec la présence dans l'armée romaine 10 de deux tribuns de ce nom , T. et C.

De toutes parts, comme une grêle, les traits tombent sur le bouclier transpercé, sur le casque d'airain du tribun, qui retentissent à la fois d'un bruit aigu et sourd. Nul, toutefois, m al gré tant d'efforts, ne peut déchirer son corps avec le fer. En vain se multiplient les javelots, il les brise, il les arrache. Son corps se fatigue et se couvre de sueur; il ne peut respirer, car les Istriens ne cessent de faire voler sur lui leurs traits rapides.

Undique conveniunt velut imber tela tribuno:
Configunt parmam, tinnit hastilibus umbo
liraii! sonitu galeae; sed nee pote quisquam
Undique nitendo corpus discerpere ferro.
Semper abundantes hastas frangitque quatitque;
Totuin sudor habet corpus, multumque laborat;
Nee respirandi fit copia : praepete ferro
Istri tela manu jacientes sollicitabant.

Ennius, disciple d'Homère, a dû, comme lui, interrompre souvent le cours du récit épique, par ces comparaisons qui y font intervenir,

1 Macrob. Sat. VI, i. — * Hirt. Bell. Hispan. c. xxxi. — 3 Iliad. XVI, toa. — "JEn. IX, 806. — 5 Pharsal. VI, i86. — « Theb. II, 668. — * Gerus. lib. IX, 97. — * Hist. XLI, a. — ' Sat. II, 3. — 1" T. Liv. Hist. XLI, i, 4.

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