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épisodiquement, les scènes variées de la nature ou de la vie sociale. Il s'en rencontre dans ses fragments quelques-unes, empruntées des Grecs, et qu'il a en quelque sorte dégrossies pour de plus élégants imitateurs. Il y a exprimé, bien rudement encore, ce qui a été ensuite rendu par Lucrèce, par Varius, par Virgile, dans des vers qui, rapprochés de ce' point de départ, rendraient sensible la croissante perfection de la poésie latine : ceux-ci, par exemple, sur le chien de chasse tenu à la chaîne, qui, tout à coup, si quelque émanation de bête sauvage se fait sentir à son odorat subtil, pousse d'abord quelques petits cris, puis de perçants hurlements:

Sicut si quando vinclis venatica velox
Apta solet canis, forte feram si nare sagaci
Sensit. voce sua nictit ululatque ibi acute1.

ces autres vers, où le choc de deux armées est comparé à celui des vents, quand le pluvieux Auster, l'Aquilon à la puissante haleine, s'efforcent à l'envi de soulever les flots de la vaste mer:

Concurrunt veluti venti quum spiritus Austri
Imbricitor, Aquiloque suo cum flamme contra
Indu mari magno fluctus e* t0liere certant*.

Telles ont été, autant qu'il est permis de se représenter le monument d'après quelques ruines, quelques débris, les Annales d'Ennius, composition plus vaste encore que grande, de cette grandeur du moins qui résulte de l'unité du dessin et de la régularité des proportions; inégalement partagée entre la fiction poétique et l'histoire; grave, éloquente, colorée; de formes certainement énergiques et hardies, mais où, avec le temps, devaient choquer, rebuter, le retour fréquent d'expressions devenues surannées et barbares; l'altération violente des mots par séparation ou suppression de syllabes; l'étrangeté de certaines onomatopées, telle que le fameux taratantara3; la recherche de ces res

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scmblances verbales, de ces consonnances, de ces allitérations, comme on les appelle, agrément grossier d'un art encore novice; une versification trop constamment dépourvue de la variété, de la souplesse, de l'harmonie, que produisent l'habile mélange des pieds et le jeu des césures. Un moment devait venir où les Annales, longtemps chères au patriotisme romain, seraient abandonnées pour des productions plus capables de satisfaire, avec les sentiments publics, les besoins nouveaux du goût et de l'oreille; où, recherchées désormais, presque exclusivement, des grammairiens, des critiques, elles descendraient, mais non sans honneur, au rang de curiosité philologique et littéraire.

PATIN.

Petri Ab<elardi Opera, hactenus seorsim edita nunc primum in anum coUegit, lextumadfidemlibrorum editorum scriptotunique recensait, notas, argumenta, indices adjecit Victor Cousin, adjuvantibus C. Jourdain ei E. Despois, philosophiœ et litterarum in academia parisiensi professoribus. Tomus prior, i8^9. Tomus posterior, i869. — Parisiis prostant apud A. Durand.

TBOISnhtE ET DERNIER ARTICLE 1.

(Suite et fin.)

On l'a vu dans le long fragment que nous avons traduit ci-dessus -, Abélard considère l'espèce comme la matière de ses individus, le genre comme la matière de ses espèces, et enfin le genre suprême ou pure substance, comme la matière de tous les genres. Est-ce à dire pour cela qu'il affirme l'existence d'une matière universelle, indéterminée, substance et support de tout ce qui est, et pouvant exister à l'exclusion de toute forme? Point du tout. Il est dit, dans les GlossulœsaperPorphyrium, que la substance divine diffère de toute autre substance. Il y est dit encore que, si la même substance convenait à toutes les formes, la contradiction se réaliserait dans un même sujet; qu'on ne pourrait distinguer une substance simple d'une substance composée, qu'enfin une •

1 Voir les cahiers de juin et juillet i862 et celui d'avril i863. —* Cahier d'avril, page a43.

àme éprouvant de la joie ou de la douleur, toutes les autres âmes, confondues avec celle-là dans l'unité d'une même substance, éprouveraient à la fois cette joie ou cette douleur. Le réalisme aboutirait donc à l'identité universelle. Abélard n'y consent pasi, et Bayle le loue avec raison de n'y avoir pas consenti2. Mais ce n'est pas tout : selon Abélard, la pure essence elle-même a une forme, qui est la susceptibilité des contraires, et nous avons lu dans la Dialectique que le Créateur, quand il produisit de rien la matière, la fit non point indéterminée, mais revêtue de la forme des éléments. Donc, point de matière indéterminée commune à tous les êtres.

Toutefois il demeure acquis, d'après des textes nombreux, que, dans les êtres, la matière est précisément, pour Abélard, l'élément général. Il n'y a pas à s'y méprendre; les mots sont clairs : l'humanité est le sujet qui soutient la platonité; l'animalité est le sujet qui soutient l'humanité. La matière homme étant donnée, la forme individuelle ou platonité advient à cette matière, et voilà Platon constitué. La matière animale étant donnée, la forme spécifique, par exemple l'humanité, advient à cette matière, et l'homme naît.

Abélard ne s'aperçoit pas que cette ontologie périlleuse le rejette dans le piége de la substance universelle, qu'il a vu, et qu'il a juré d'éviter. Comme que l'on s'y prenne, le général est ce qu'il y a au monde de plus séparé de tout sujet et de plus vide de toute matière. Procédez-vous logiquement? vous montez l'échelle de l'abstraction, et chaque pas que vous faites vous rapproche de l'abstrait pur et vous éloigne du concret; c'est-à-dire de la matière. Procédez-vous métaphysiquement? vous ne rencontrez de substance, de sujet, de matière, que dans l'être particulier ou individuel. Si l'espèce, comme le professe Abélard, est matière et forme, elle est une substance réellement vivante, et, dans ce cas, l'homme en général existe, vit quelque part. Si le genre est matière et forme, l'animal en général existe également, au même titre que l'individu. Et voilà Abélard revenu par un détour au réalisme de Guillaume de Champeaux. Ce n'est assurément pas là ce qu'enseigne Aristote. Qu'Abéiard eût eu la Métaphysique sous les yeux, il y aurait lu que « chaque « principe est différent pour les différents individus. Ta matière, ta forme, « ta cause motrice ne sont pas les mêmes que les miennes; mais, sous le «point de vue général (ou analogique) il y a identité3. » Or Abélard n'entend point cette identité au sens purement analogique. Il tient que l'humanité est, à la lettre, la matière de Platon; de sorte que, malgré qu'il en ait, tous les hommes ont même substance. Et, par malheur, cette substance ou matière n'est qu'une abstraction.

1 M. de Rémusat, Abélard, t. II, p. 99. —* Dictionnaire de Bayle, article Abélard. — 3 Métaphysique, XII, v.

Il semble qu'Abélard l'ait senti. C'est un spectacle attachant pour le philosophe que celui de cette intelligence ardente et infatigable, aux prises avec le plus formidable des problèmes, avançant, reculant, tombant, se relevant, et jamais ne jetant bas les armes. Voyez plutôt. Décidé à réserver à tout prix les conditions essentielles de l'individualité menacées par sa théorie, voici le biais qu'il imagine.

L'animal ou l'homme qui est Socrate, dit-il, n'est pas ailleurs que dans Socrate1. Cette essence d'homme qui soutient la socratité dans Socrate n'est qu'en lui*. Sans doute, cette multitude tout entière qu'on appelle humanité est la matière de Socrate et de tous les autres 3; cependant il n'y a que la portion d'humanité inhérente à Socrate qui soit informée par la socratité4. Je dis donc que l'humanité est inhérente à Socrate, non en ce sens que l'humanité tout entière s'épuise dans Socrate, mais en ce sens qu'une portion seulement de l'humanité reçoit la socratité comme forme*. C'est ainsi que l'on dit que je touche un mur; non que toutes les parties de mon être soient adhérentes au mur, mais on dit que je le touche, alors peut-être que ce n'est que du bout du doigt*.

La conséquence de ces textes, c'est que l'espèce n'est totalement dans aucun de ses individus, quoiqu'elle s'individualise dans chacun d'entre eux. Cela serait incontestable et nous nous hâterions de l'accorder, si l'espèce était effectivement la matière de l'individu. Nous avouons sans peine qu'aucun individu n'absorbe en lui-même toute la quantité de substance répartie entre les divers autres individus de l'espèce. Mais nous avons montré que d'aucune façon l'espèce n'est matière. Il reste donc qu'elle soit forme ou ensemble de caractères se retrouvant constamment dans l'universalité des individus d'un même groupe. Or telle étant l'espèce, en tant qu'elle pénètre l'individu et le caractérise, il n'est pas vrai que l'individu ne la contienne que partiellement. On est homme, ou on ne l'est pas; on n'est pas une moitié d'homme ou un quart d'homme. Tous les caractères essentiels de l'homme sont en moi, comme dans Socrate, comme dans Descartes, comme dans mon lecteur. Ainsi, à la prendre comme elle est, la nature spécifique est dans mes semblables autant qu'en moi; elle est tout entière en moi, tout entière dans chacun de mes semblables. Guillaume de Champeaux avait peut-être entrevu cette vérité; il la compromit et en fit une erreur, parce qu'il ne sut pas la défendre. En la niant, Abélard s'est trompé.

1 De Generibuset Speciebtu, p. 6i9. — * Ibidem, p. 5a4. — 3 Ibidem, p. 5a6. — 'Ibidem. 5 Ibidem. — * Ibidem.

Cette première méprise, causée par la confusion de la matière et de la,nature spécifique, est accompagnée de plusieurs autres dont l'origine est la même. Nous ne saurions, sans tronquer ce travail, négliger de les faire connaître.

De sa théorie de la pure essence considérée comme matière supportant toutes les formes, Abélard voit sortir deux objections qu'il tente de résoudre. Voici ces deux difficultés.

Premièrement : toute chose étant suffisamment constituée par la matière et par la forme; toute substance individuelle étant constituée par son espèce ( comme matière ) et par sa forme propre; toute espèce étant constituée par -son genre (comme matière) et par la différence comme forme; d'où proviennent les éléments qui sont le fond des substances corporelles?

Secondement : si l'âme a pour sujet la substance, comme la substance se ramène à la pure essence, laquelle n'est que l'universel, il en résulte nécessairement que l'âme a pour substance l'universel.

En face de la première de ces difficultés, Abélard n'est pas sans crainte. Voilà, dit-il, un rude terrain ; dura est hœcprovincia. Mais, ces quatre mots prononcés, il reprend courage, s'élance en avant, et propose la solution qui lui paraît vraisemblable.

Les physiciens, remarque-t-il, cherchant la nature des choses, ont tout d'abord étudié les choses visibles. Ne pouvant les bien connaître à cause de leur composition , ils les ont décomposées, jusqu'au point où leur intelligence a rencontré des parties résistant par leur petitesse même à toute nouvelle division. Parvenus là, ils se sont demandé si*la molécule indivisible (essentiola) était encore composée de matière et de forme. Cette méthode leur a prouvé que ces petits corps étaient froids ou chauds, ou revêtus de quelque autre forme. Ils ont fait abstraction de ces formes, et, d'abstraction en abstraction, ils sont arrivés jusqu'à la matière suprême dépouillée de toute forme; cette matière, support de toutes les formes visibles, ils l'ont appelée l'universel, c'est-à-dire l'informe , non qu'il ne puisse recevoir aucune forme, mais parce qu'aucune forme ne le constitue1.

Que nous apprend cette description plus ou moins exacte de la physique ancienne? que les éléments, ainsi que les êtres vivants, sont constitués par certaines formes, comme le froid, le chaud, et autres semblables, et par la pure essence supportant ces formes. Or ce n'est pas là une solution de la difficulté : ce n'est que la répétition, sans preuve

1 De G attribut et Speciebus, p. 538.

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