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grandis labor, celle de montrer que la différence, qui est une forme simple, n'est cependant pas l'une de ces choses simples qui, comme la pure essence et la susceptibilité des contraires, sont simples à ce point qu'elles ne sont rien de réel. Sa démonstration est courte et juste. Dégagée de son enveloppe scholastique, elle peut se traduire en ces termes : Toute différence spécifique s'affirme d'un sujet. Or la pure essence, la matière indéterminée, ne peut s'affirmer de rien, elle n'est pas prédicable; donc elle n'est pas identique à la différence spécifique*. Quant à la susceptibilité des contraires, elle se distingue également de la différence spécifique en ce qu'on ne saurait l'affirmer de rien qui soit un sujet, car cette susceptibilité n'est affirmée que de la pure essence, laquelle n'est pas un véritable sujet*. En outre, il n'y a de différence substantielle que celle qui divise le genre et constitue l'espèce. Or la susceptibilité des contraires n'a pas cette vertu*. Cette vertu n'appartient qu'aux formes simples. Vivantes dans l'individu, elles possèdent la puissance efficiente de varier le genre et de produire des espèces réelles. A concentrer la pensée d'Abélard dans une phrase brève, mais scrupuleusement exacte, les formes simples sont différemment créées et différemment créantes. Sont-ce donc des forces, et ne leur manque-t-il, pour égaler les formes d'Aristote, que d'être appelées des entéléchies ? Nous le croyons fermement. Dans ces quelques pages qui terminent le De Generibus et Speciebus sans l'achever, et qui s'interrompent elles-mêmes brusquement, il y a, nous le répétons, un éclair d'intuition métaphysique. Cet éclair brille une dernière fois quand Abélard répond à une objection sérieuse.Vos formes simples, lui dit-on, , sont toutes semblables, car, entre des choses absolument incomposées, nulle différence. — Qu'importe qu'elles soient simples, réplique Abélard ? Ce n'est pas par la matière qu'elles diffèrent, j'en conviens, puisqu'elles n'ont pas de matière. Elles diffèrent par la diversité de leurs effets, diversité qui résulte non de la matière, mais de la forme*. Ainsi, dirons-nous à notre tour, et sans violenter le texte, les formes diffèrent par leurs effets, c'est-à-dire comme diffèrent des forces. N'est-ce pas là, au moins indiquée en deux traits incisifs, cette seconde solution partielle du réalisme vrai, qui déclare l'espèce réelle dans l'individu comme forme, c'est-à-dire comme ensemble de caractères naturels, et, de plus, comme force de conserver et de transmettre ces caractères?Ce n'est pas tout. Abélard a encore entrevu et esquissé la troi

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sièmc solution partielle de ce réalisme. I l a aperçu confusément, lui qui avait combattu l'idéalisme de Bernard de Chartres, il a aperçu les genres et les espèces dans la raison divine, etles y a presque affirmés. C'est dans l'Hexameron que s'ébauche ce réalisme en Dieu ou conceptualisme divin, à propos du fat lax. Citons l'essentiel:

Fiat lax. Cette parole de Dieu lui-même est le Verbe du Père, que nous concevons comme sa sagesse coéternelle, dans laquelle tout est disposé primitivement

avant d'être accompli dans ses œuvres Comme s'il y avait eu deux créations

des choses : l'une primitive dans l'ordre de la divine providence, l'autre dans l'œuvre elle-même. Selon ces deux créations, les philosophes ont admis deux mondes, l'un intelligible, l'autre sensible. Ce qui ne répugne nullement à la doctrine évangélique, pourvu qu'on saisisse le vrai sens des mots au lieu de s'en tenir à la lettre... Aussi saint Augustin a-t-il dit : Platon ne s'est pas trompé en affirmant l'existence d'un monde intelligible, si toutefois nous considérons moins le mot peu usité dans l'Église, que la chose elle-même; car Platon a entendu par monde intelligible la raison même de Dieu, d'après laquelle il a fait le monde1.

Abélard adopte, avec saint Augustin, et d'après Platon, cette conception éternelle du monde et .des êtres. Quelques pages de plus sur les types et les genres éternellement présents à la divine pensée, et ce réalisme en Dieu devenait une théorie complète 2. Or, ce commencement de théorie idéaliste, Abélard ne le doit pas à Aristote dont, encore un coup, il ignorait la Métaphysique, et qui d'ailleurs lui eût enseigné, certainement sans le lui faire croire, que Dieu ne connaît pas le monde et qu'il n'a pas eu besoin des idées pour le créer.

I l est temps de nous arrêter et de conclure.

Nous pensons avoir montré dans cet article qu'Abélard est réaliste des trois façons dont on le doit être raisonnablement. Mais, précédemment, nous avions tâché de prouver aussi qu'il est raisonnablement nominaliste et conceptualiste. Est-il donc permis à un philosophe d'être tout cela en même temps sans se contredire?

1 Petri Abœl. op. tom. prior. Expositia in Hexam. p. 632,633. — * Nous lisons dans l'Introduction à la Théologie (édit. V. Cousin, p. i4), sinon quelques pages, au moins quelques lignes de plus, qui contiennent une adhésion très-explicite d'Abélard à la théorie platonicienne des Idées, types originaux des choses, résidant éternellement dans l'esprit divin. Voici le passage : « Sic et Mncrobius Platonemin« secutus, mentein Dei, quam Graeci vovv appellent, originales rerum species, qu» «Ideae dicte sunt.'continere meminit, antequam etiam, inquit Priscianus, in cor«pora promirent, hoc est in effecta operum prodirent. • Puisque, en cet endroit, comme dans l'Hexaméron, Abélard prend à son compte la doctrine qu'il cite, il est plus que difficile de soutenir qu'il repoussait l'universel unte rem. On a peu approfondi jusqu'ici ce platonisme d'Abélard. , .

Oui; car, ce nous semble, le genre et l'espèce existent: i* Grammaticalement dans les mots correspondant à des genres et à des espèces vrais; 2° logiquement, dans les idées correspondant à ces mêmes objets; 3° physiquement dans les groupes naturels d'individus semblables; 4° métaphysiquement dans la forme ou force générique et spécifique inhérente à tout individu; 5* idéalement, à titre de types, dans la raison divine.

Or, pour Abélard, le genre et l'espèce existent de ces cinq manières et rien que de celles-là. Ainsi l'un des noms de secte qui expriment soit une de ces solutions contenue dans sa juste mesure, soit une de ces solutions portée à l'excès, serait trop étroit pour caractériser sa pensée. Le vrai nom qui lui convient n'existe pas. Nous dirions volontiers qu'il fut nniversaliste, à entendre ce terme dans ce sens trèsfavorable , que le philosophe a essayé d'attribuer tant au genre qu'à l'espèce et à l'individu la part de réalité qui revient à chacun, sans, toutefois, réussir toujours dans cette difficile tentative. Ainsi, du moins, se trouveraient conciliés les jugements divers portés sur Abélard, et naturellement expliquée l'apparente contradiction de ces jugements. Par là seraient mis d'accord M. V. Cousin, qui, en voyant surtout dans Abélard le conceptualiste, n'a pourtant méconnu en lui ni un certain nominalisme, ni un certain réalisme 1, et M. de Rémusat, qui s'est demandé, comme nous, si toutes les solutions du problème n'etaient point par hasard dans l'œuvre du maître Pierre, mais qui, plus réservé ou plus sage que nous, s'est abstenu de conclure nettement, et de prendre à sa charge une réponse dogmatique à la question des universaux.

V.

La théologie et la morale d'Abélard confirmeraient au besoin notre appréciation. Nous ne saurions prolonger encore une discussion déjà très-longue. Disons cependant, en finissant, que le constant souci de la réalité du genre, et l'aperception, précoce à cette époque, des caractères essentiels de l'individu, accompagnent Abélard, ici dans ses méditations sur le mystère de la Trinité chrétienne, là dans ses pénétrantes analyses du péché, de l'intention morale, de la responsabilité et principalement de la volonté. Théologien, il affirme énergiquement la réalité du genre, lorsque, sous plus d'une réserve et au prix de plus d'un danger, il compare le genre à Dieu le Père, c'est-à-dire à un être' tellement réel, que, selon Abélard, aucune catégorie ne peut exprimer cette substance inexprimablei. Théologien encore, il est frappé si vivement de la réalité individuelle des attributs constitutifs de chaque personne divine2, que, malgré ses précautions et sa bonne foi, il prête le flanc aux terribles reproches d'hérésie que lui lance saint Bernard. Moraliste, il fouille dans l'âme jusqu'aux racines du pouvoir personnel, et met à nu l'élément le plus individuel de l'acte libre, l'intention3. Il va ainsi du ge^re à l'individu et de l'individu au genre, comme s'il avait à cœur d'opérer laborieusement la synthèse de ces deux extrêmes. Un merveilleux instinct le pousse vers tout ce qui reflète un rayon du vrai. Quand il oscille, c'est qu'il aspire à l'équilibre. Quand il semble se contredire, c'est que sa raison recule devant l'exclusif et le faux. On sent fermenter dans ses ouvrages tout ce que ses successeurs dans la scholastique diront de meilleur. Il méritait et son éditeur et son historien, car il eut, à un rare degré, le regard vaste qui embrasse tous les éléments d'un immense problème, et un commencement de cette force souveraine qui se plaît à les concilier. Bien des nuages, bien des ténèbres se mêlent encore à «es lumières et les empêchent de se fondre en un seul faisceau de vérités. Mais n'oublions pas que nous ne sommes ici qu'à l'aube de la pensée moderne. Le soleil levant ne plonge pas dans le fond des vallées; mais, du moins, il darde ses premiers rayons sur toutes les cimes de la même chaîne de montagnes, et fait entrevoir qu'une base unique et inébranlable les relie et les soutient.

1 Fragtn. de Philos, tchclast. p. 220. • II maintint sous un autre nom les droit* du

• nominalisme; il le sauva en le tempérant: et, d'un antre côté, sans le vouloir, en

• combattant le réalisme, il l'épura. •

Ch. LEVÊQUE.

1 Introd. ad Theolog. éd. Cousin, p. 88 et 98. — * Ibid. p. 96. Remarquez surtout la comparaison de la Trinité avec un homme doué de plusieurs facultés. — 'Ethica, seu liber dictus Scito te ipsam, passim.

NOUVELLES LITTÉRAIRES.

INSTITUT IMPÉRIAL DE FRANCE.

ACADÉMIE DES SCIENCES.

Dans sa séance du 18 mai, l'Académie des sciences a élu M. Edmond Becquerel à la place vacante dans la section de physique générale par le décès de M. Despretz.

ACADÉMIE DEs sCIENCES MORALES ET POLITIQUES.

Dans sa séance du 2 mai, l'Académie des sciences morales et politiques a élu M. Baudrillart à la place vacante, dans la section de politique, administration et finances, par le décès de M. Barthe.

LIVRES NOUVEAUX.

FRANCE.

De la noblesse et des récompenses d'honneur chez les Romains, par M. Naudet, membre de l'Institut, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres et de l'Académie des sciences morales et politiques. Paris, imprimerie de Pillet, librairie de A. Durand, 1863, in-8° de 236 pages. — Cette savante publication se compose de deux

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