Images de page
PDF
ePub

nouveau semble animer et rajeunir les traditions de l'art romain. Ce n'est plus, à vrai dire, un tableau que nous avons devant les yeux; les lois de la composition pittoresque sont mises en oubli; sept personnages occupent la voûte bémisphérique de cette abside : ils sont sur le même plan, ou peu s'en faut, symétriquement distribués, trois d'un côté, trois de l'autre, et le Christ au milieu. A sa droite est saint Paul, saint Pierre est à sa gauche; après saint Paul, saint Cosme; après saint Pierre, saint Damien, portant, comme son frère, une couronne à la main, la couronne du martyre; puis, aux deux extrémités, saint Théodore et le pape Félix, le donateur de l'église, tous deux comme adossés à un palmier, souvenir et symbole de la terre de Judée. Ces personnages sont tous debout : le Christ les domine, il marche sur des nuages, il est entre le ciel et la terre, la main levée pour bénir. Son visage est triste et morose, plutôt sévère que miséricordieux. L'aspect général de la mosaïque est sombre, imposant, presque terrible. Par bien des points elle se rattache encore à l'art des siècles précédents, notamment parle style des ornements qui lui servent de bordure. Ce large encadrement, où des cornes d'abondance accouplées s'entremêlent à de riches enroulements, rappelle les monuments de la grande époque impériale : c'est cette même opulence un peu lourde, cette majestueuse régularité. Les personnages eux-mêmes, malgré leur pose symétrique, n'ont rien de trop roide dans leurs gestes, rien d'excessif dans leurs proportions; leurs draperies sont assez bien jetées et d'une souplesse suffisante; supprimez les visages, il n'y aura rien qui vous étonne. Tout l'imprévu, tout l'insolite est dans les physionomies, surtout dans celles des deux saints, Cosme et Damien. La coupe de ces figures est ce qu'on peut voir de plus éloigné du vieux galbe romain. Les traits sont allongés, anguleux, les yeux démesurément ouverts, les regards fixes, les sourcils d'une épaisseur peu commune et d'une forme oblique qui les fait brusquement retomber vers le nez. D'où viennent ces bizarreries? l'artiste n'a-t-il cherché qu'à exprimer à sa facon, rudement et sans mesure, l'ascétisme, l'excès de la vie spirituelle? ou bien a-t-il reproduit naïvement, et presque malgré lui, les visages de ces hommes du Nord qui trois fois depuis un siècle avaient envahi l'Italie et encombré les rues de Rome? Est-ce un reflet des Goths d'Alaric, des Vandales de Genséric, des Hérules d'Odoacre que nous trouvons gravé sur cette mosaïque? On ne saurait le dire, mais ce qu'on peut affirmer, c'est qu'à parlir de l'époque où nous voilà parvenus cette manière nouvelle d'interpréter et de rendre la figure humaine va devenir générale. Dans toutes les mosaïques qu'il nous reste à examiner, nous la retrouverons. à quelques variantes près, et avec cette circonstance aggravante qu'elle ne sera plus associée, comme ici, à certains restes encore vivants des anciennes traditions. La barbarie sera partout, dans les corps comme dans les têtes, dans les proportions, dans les gestes, dans les draperies, dans les encadrements, aussi bien que dans les physionomies. Avec le vie siècle, avec les dernières lueurs de civilisation qui signalent la courte domination des Ostrogolhs en Italie et en particulier le règne de Théodoric, on voit s'évanouir successivement jusqu'à la moindre trace des règles, des préceptes, des exemples de l'antiquité.

Pour conslater les progrès de cette métamorphose il suffit d'entrer à Sainte-Agnès, sur la.voie Nomentane, et de regarder la mosaïque qui revêt la voûte de l'absidei. Une inscription en lettres d'or, sur fond bleu lapis,' nous donne exactement la date de cette peinture : Prœsul Honorius hœc vota dicata dcdit. C'est donc sous le pape Honorius, c'est-à-dire de 626 à 638, que cette église, fondée par Constantin, fut en parlie réédifiée, puis restaurée et décorée. La mosaïque est par conséquent postérieure, d'environ cent ans, à celle des Saints-Cosme-et-Damien. Or, dans ce laps de temps, l'oubli des proportions les plus nécessaires du corps humain paraît s'être ajouté à la transformation des visages. La sainte Agnès et les deux saints pontifes, Symmaque et Honorius, qu'on voit à ses côtés, sont, par rapport à la grosseur de leurs têtes, d'une longueur prodigieuse. Autant les figures du v* siècle, à Sainte-MaricMajeure, nous ont semblé épaisses, courtes et trapues, autant ces trois personnages, dans l'abside de Sainte-Agnès, sont démesurément allongés. Avec moins de roideur, et sous des vêtements moins étroits et moins adhérents, mais dans un sentiment conventionnel non moins excessif, ils rappellent les statues de l'ancien porche de l'église de Corbeil, véritables fuseaux de pierre parés à l'orientale, qu'on retrouve, chez nous, sur quelques monuments romans du xi* et du xn* siècle. Cette donnée

1 Avant de parler de Sainte-Agnès nous aurions dû dire quelques mots de Saint-Laurent-hors-les-Murs, qui appartient au pontificat de Pélage, pir conséquent encore au vi* siècle (de 677 à 5go). La mosaïque de cette basilique porte les traces de restaurations si multipliées, qu'il y a peu de chose à en dire. Néanmoins, malgré tant de reprises et de transformations, on voit clairement, par ce qui subsiste, que le style des figures, et même les ornements de la bordure, commencent à être beaucoup moins classiques que dans l'église des Saints-Cosmeet-Damien, antérieure d'un demi-siècle. Le Christ, assis sur le globe du monde, vêtu de brun, la barbe et les cheveux noirs, l'air farouche, ascétique, est une vraie figure de moine d'Orient. Les saints qui l'entourent ne sont ni très-roides ni très-allongés, mais conservent à peine quelques traces de l'ancien caractère romain.

contre nature une fois acceptée, elle n'est pas sans élégance et sans noblesse. L'impression qu'elle produit est incomparablement moins plate et moins prosaïque que celle qui résulte de l'excès opposé, du défaut de hauteur dans les corps. Aussi, tout en souriant à la vue de ces trois figures, aux proportions inadmissibles, on se sent sous un certain charme. Cette austère sévérité, ce calme presque immobile, la gravité des attitudes, la sobriété des gestes, ces grands yeux attentifs, très-ouverts et cependant très-fendus, comme ceux des statues grecques des temps les plus archaïques, les habits sombres et la simplicité monacale des deux papes, la parure de la sainte, à la fois éclatante et sévère, son brillant diadème, sa robe tout unie et de couleur foncée, mais couverte, par devant et sur la poitrine, d'or, de perles et de chatoyantes pierreries, tout, dans cette mosaïque, est d'un effet extraordinaire et saisissant. La barbarie sans doute avait fait de grands pas pendant ces cent années, du vi° au vu* siècle; l'extravagance des proportions ne nous permet pas d'en douter; mais cette barbarie, se produisant ici sous un aspect oriental, a des séductions de couleur et des élégances de détail qui dissimulent et excusent les aberrations du dessin.

Pour le dire en passant, et sans anticiper sur une question que tout à l'heure nous devrons aborder, l'exécution de la mosaïque de SainteAgnès correspond à l'époque où Rome, momentanément soustraite aux influences de ses premiers envahisseurs, des hommes du Nord, était, par exception, devenue grecque en quelque sorte, ou, du moins, soumise à l'autorité et aux influences de l'Orient. Depuis le milieu du vi* siècle, depuis les conquêtes de Narsès et la chute des successeurs de Théodoric, elle n'était plus qu'une dépendance de l'Exarchat, une province de la Pentapole, une succursale de Ravenne, cette nouvelle et vivante capitale de l'Italie et de l'Occident. Ce n'était qu'à son corps défendant, et pour un court délai, que Rome s'était résignée; dès le commencement du vn* siècle, sa subordination avait cessé de fait; les influences latines et septentrionales avaient repris le dessus, et les papes, devenus par la force des choses les vrais souverains de la cité et de la province, avaient commencé à résister aussi bien aux exigences des empereurs d'Orient qu'aux menaces des Lombards, nouvellement survenus et déjà maîtres de la haute Italie. Mais, malgré cette réaction, il n'en restait pas moins à Rome, même au temps des pontifes Symmaquc et Honorius, les restaurateurs de Sainte-Agnès, un certain courant d'idées grecques qui se manifeste clairement dans cette abside, et qu'on retrouve, à des degrés divers, dans tout ce qui nous reste des autres mosaïques exécutées vers cette même époque, c'est-à-dire au vu° siècle.

Ainsi, dans l'oratoire de Saint-Venance, attenant au baptistère de Saint-Jean-de-Lafran, l'arc et la voûte de l'abside, décorés sons le pontificat de Jean IV, de 639 à 6bi, sont couverts de figures non moins roides et non moins allongées que celles de Sainte-Agnès, sans que le côté disgracieux de ce parti pris soit racheté par un aspect aussi grandiose et aussi imposant. C'est le même style, avec un degré de plus de barbarie 1.

Au contraire, à Saint-Etienne-le-Rond, bien que la date soit à peu près la même2, le caractère des figures est bien moins rude et moins grossier. C'est à peine si la stature en est trop élevée. Il y a même une certaine ampleur dans quelques draperies; les plis en sont moins secs et moins anguleux que dans les peintures de Saint-Venance ou même de Sainte-Agnès. Les têtes sont d'un type moins étrange, ou, si l'on veut, moins exotique. En un mot, si l'influence orientale se fait encore sentir ici, c'est dans des conditions un peu plus conformes aux lois fondamentales de l'art antique.

Il faut en dire autant de cette image de saint Sébastien, conservée comme tableau d'autel dans l'église de Saint-Pierre-aux-Liens, et dont l'origine bien établie remonte à l'an 680. Cette mosaïque mérite, à plus d'un titre, une attention particulière. Sans l'inscription en lettres superposées qui nous donne le nom du personnage, on ne se douterait jamais qu'il s'agit d'un saint Sébastien. Au lieu de ce beau jeune homme entièrement nu et percé de flèches, qui apparaîtra plus tard, au moyen âge, et que les écoles de peinture du xv° et du xvie siècle prendront en si grande afleclion, comme un des rares prétextes d'introduire des études de nu dans les sujets de sainteté, le saint Sébastien du vu* siècle est âgé, il porte une longue barbe, ses cheveux sont blancs; ou dirait un saint Pierre. Il est drapé dans sa chlamyde agrafée sur l'épaule

1 II faut remarquer dans cette mosaïque la figure de la sainte Vierge, très-simplement vetue, plus simplement que la sainte Agnès, et dans une pose moins majestueuse. Elle n'a ni or ni pierreries; sa robe est sombre. Elle est dans l'attitude de la prière, c'est-à-dire debout et les bras étendus,^les mains en l'air, comme les crantes des catacombes. — * La mosaïque de Saint-Etienne-le-Rond doit avoir été exécutée de 6ia à 669, par ordre du pape Théodore, lorsque les corps des saints Prime et Félicien furent transportés dans cette église. Ces deux martyrs sont représentés sur la mosaïque. Ils sont debout des deux côtés d'une grande croix richement décorée et plantée sur le sol. Au-dessus de la croix est une image en buste du Sauveur dans les nuages; et, au sommet de la composition, une main sortant du ciel et tenant la couronne des martyrs.

droite; il tient à la main sa couronne de martyr. Son costume est celui des hommes nobles de Constantinople, ses jambes sont vêtues et ses pieds sont chaussés. Il y a dans sa contenance une certaine noblesse, et les saillies de ses draperies sont exprimées par des ombres et des lumières, sorte d'artifice presque oublié à cette époque. On peut dire, en un mot, que, dans cette figure, il reste quelques éclairs de style, quelques lueurs de pensée.

Ajoutons un dernier exemple de ces souvenirs confus et effacés de l'art grec. Dans la sacristie de l'église de Sainte-Marie-in-Cosmedin, on voit une mosaïque provenant d'un édifice beaucoup plus célèbre, l'ancien Saint-Pierre de Rome, et transportée dans cette sacrislie, seulement en i63g, sous le pontificat d'Urbain VIII. Elle décorait primitivement, dans la vieille basilique du Vatican, une chapelle érigée, en l'honneur de la sainte Vierge, par le pape Jean VII, et représentait l'adoration des mages. Elle est aujourd'hui mutilée. Les mages ont disparu : il n'en reste que la moitié d'un bras et une main offrant un coffret précieux à l'Enfant Jésus. La Vierge, au contraire, est à peu près intacte : elle est assise et porte sur ses genoux l'enfant divin; saint Joseph est debout, à ses côtés; un ange, tenant à la main un long bâton, est en face de saint Joseph. Rien de plus négligé et de moins finement exécuté que ces figures : les cubes de la mosaïque sont d'une dimension qui exclut toute finesse de travail, et les joints qui les relient sont épais et grossiers. Mais, sous cette apparence un peu barbare, on sent, dans la manière dont les figures sont groupées, un art de composition tout à fait grec. Aussi attribue-t-on ce fragment à des artistes de Constantinople réfugiés à Rome, dès le début des persécutions iconoclastes, avant même l'avénement de Léon l'Isaurien.

On voit donc qu'à tout prendre, pendant le vu* siècle, .et même aussi vers le commencement du vin*, puisque le pape Jean VII a régné de 7o5 à 708, la décadence à Rome n'était pas parvenue à sa limite extrême. Elle était comme entravée dans sa marche par ces réminiscences qui de temps en temps arrivaient d'Orient, ou, pour mieux dire, de Grèce et d'Ionie. Il n'en faut pas conclure que, dans l'archipel et sur les côtes de l'Asie, le goût fût resté pur. Là, comme ailleurs, comme dans le monde entier, les barbares avaient pénétré et leur contact était contagieux; seulement ils rencontraient plus de résistance dans les instincts naturels du pays. La barbarie, en Orient, avait pris un caractère à part, elle était plus subtile que grossière; elle n'avait pas tout envahi, tout altéré, tout transformé. De là quelques restes de style, quelques vivants vestiges des antiques traditions.

« PrécédentContinuer »