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disposer de toutes ses forces pour écraser successivement chacune des divisions de l'assaillant. Par un mouvement de patriotisme sauvage, dont la Russie devait donner, deux siècles plus tard, un second et effroyable exemple, les habitants de Kiew mirent eux-mêmes le feu à leurs maisons, pour ôter à leurs ennemis, sinon l'honneur, du moins le fruit de la victoire, la possession d'une ville riche et florissante. Selon les récits des contemporains, l'incendie ne fut pas prémédité; il fut le résultat d'une de ces idées terribles qui, dans un moment de crise désespérée, frappent tout un peuple à la fois comme une commotion électrique. Le premier, un artisan mit le feu à sa maison et se jeta luimême dans les flammes. Peu de moments après soixante maisons brûlaient. La fuite des Cosaques porta à son comble cette rage de destruction : dans tous les quartiers s'élevaient des incendies isolés, qui bientôt, excités par un vent violent, se réunissaient en d'immenses foyers. Presque toutes les maisons, et plusieurs des églises les plus saintes aux yeux des Russiens, furent entièrement consumées. Sans asile et sans pain, les habitants de Kiew se disaient avec orgueil que les Polonais n'avaient plus rien à piller, et qu'ils allaient souffrir autant qu'euxmêmes.

La ruine de Kiew, loin de décourager les Russiens, n'avait fait que redoubler leur fureur; mais l'Ataman et la plupart des Anciens comprirent qu'il était impossible de soutenir la lutte dans l'état d'anarchie où l'Ukraine était plongée. Le 24 août, Chmielnicki écrivit à l'hetman de la couronne pour le supplier d'arrêter l'effusion du sang chrétien et de vouloir bien lui faire connaître à quelles conditions il accorderait la paix. Selon son usage, il renouvelait ses protestations de dévouement au roi et à la République. A l'entendre, Wiszniowiecki avait été le seul auteur de la guerre, et les Cosaques, poussés h bout par ses violences, n'avaient cherché qu'à se défendre; maintenant ils étaient prêts à déposer les armes, aussitôt qu'on exécuterait les bienveillantes promesses du roi. Il est probable que Potocki ne fut pas la dupe de ce langage, auquel il devait être accoutumé, mais il se sentait atteint mortellement par la maladie, et sa dernière espérance était d'emporter au tombeau la gloire d'avoir rendu à la Pologne ses plus belles provinces. D'ailleurs, même après sa jonction prochaine avec l'armée de Lithuanie, sa situation lui inspirait de sérieuses inquiétudes. Sans doute le désordre qui régnait dans toutes les opérations des Cosaques lui promettait de nouvelles victoires, mais l'opiniâtreté d'un peuple réduit au désespoir l'obligeait à une guerre d'extermination dont on ne pouvait prévoir la durée. Au centre d'un pays insurgé, avec des troupes fatiguées, travaillées par la famine et par une épidémie meurtrière, il pouvait d'un moment à l'autre avoir sur les bras les Tartares et les Turcs. Potocki reçut donc gracieusement les envoyés de Cbmielnicki, mais, avant de traiter avec eux, il les aboucha avec Kissel, qui venait d'arriver à son quartier général. Celui-ci déclara nettement aux Cosaques qu'ils n'obtiendraient rien à moins d'une soumission complète. « Cbassez les Tartares, leur dit« il, et livrez Chinielnicki ; à ces conditions seulement, vous obtiendrez « votre pardon du roi et de la République. » Potocki leur tint le même langage, et ajouta qu'il ne reconnaissait plus pour fataman de l'armée zaporogue un homme qui avait osé tirer l'épée contre son souverain. Le lendemain la cavalerie lithuanienne arrivait au camp de Potocki. On donna aux Cosaques le spectacle d'une grande revue, afin de leur inspirer une terreur salutaire; mais, tandis qu'ils promettaient la prompte soumission de leurs compatriotes, les compagnies noires, profitant du départ de Radziwill, essayaient encore une fois de pénétrer dans Kiew. Cette tentative n'eut pas plus de succès que la précédente. L'infanterie lithuanienne laissée à la garde de la ville repoussa vigoureusement l'attaque des insurgés, et Kalinowski, survenant avec un corps de cavalerie, acheva la déroute et fit un grand carnage des fuyards. Ces entreprises téméraires, formées sans ordres de l'Ataman et même maigre sa défense , n'arrêtèrent pas les négociations, mais elles persuadèrent à Potocki que Chmielnicki avait perdu toute autorité sur les Russiens, et, le croyant absolument discrédité, il n'insista plus pour qu'on lui livrât un homme qui avait cessé d'être dangereux.

Le 3 i août les deux hetmans envoyèrent au chef des Cosaques un gentilhomme nommé Machowski. Reçu avec empressement par Chmielnicki, il dut, selon l'usage du Nord, commencer les négociations en prenant part à un grand repas. Pendant le dîner on parla de la bataille de Beresteczko, et les colonels cosaques prétendirent que, sans la trahison des Tartares, ils auraient eu bon marché de l'armée royale. Chmielnicki leur imposa silence, et dit que c'était à la valeur et à la prudence du roi que les Polonais devaient la victoire. « Lui seul nous a vaincus, « ajouta-t-il. Nous poumons bien recommencer à nous battre, mais voilà «• trop de sang chrétien répandu. Il faut laisser respirer le pauvre peuple. u Savez-vous ce que vous devriez conseiller à M. l'hetman de la cou«ronne? Qu'il fasse comme moi, qu'il se marie. Alors nous serons <> bientôt d'accord. Quand j'étais veuf, je m'ennuvais tout seul à la mai« son, et l'envie me venait d'aller en guerre. »

Après le dîner, Machowski présenta la note des conditions dictées par son général. A la seule suscription de cette pièce, l Ataman fronça les sourcils et demanda avec vivacité pourquoi on ne lui donnait pas son titre de chef de l'armée zaporogue. Les colonels montrèrent encore plus d'indignation, et les conférences auraient été rompues sur-lechamp, si Machowski ne fûi parvenu à les calmer en les assurant qu'ils pouvaient tout espérer de la clémence du roi; le point capital de la négociation, dit-il, le seul sur lequel nulle transaction n'est possible, c'est l'expulsion immédiate des Tartares. — «J'ai fort à me plaindre de la «Horde, dit Chmielnicki, mais vous n'avez rien à craindre d'elle. Au « contraire, je me fais fort de rendre mon alliance avec les Tartares utile «à la République. Je les mènerai contre le Turc, et avec eux j'arbore«rai mon étendard sur les murs de Constantinople. » Ce qui rendait cette forfanterie un peu moins extravagante, c'est qu'en ce moment on pouvait supposer qu'à l'exemple de plusieurs autres vassaux de la Porte, le kan de Crimée voudrait profiter de la minorité de Mahomet IV pour se rendre indépendant.

La discussion dura plusieurs heures sans que Chmielnicki consentît à l'éloignement des Tartares, et Machowski, perdant patience, déclara qu'il considérait la conférence comme rompue, et qu'il allait repartir aussitôt. De son coté Chmielnicki se retira en le chargeant d'annoncer aux deux hetmans qu'il ne traiterait pas sur d'autres bases que celles de la convention de Zborow. Déjà la voiture qui devait ramener le commissaire polonais était attelée, quand Wygowski vint le supplier d'attendre encore quelques heures. «Chez nous, lui dit-il, on commence «par s'emporter, on rudoie les gens, puis on m'appelle, on m'écoute, « et tout s'arrange à la fin. » La prétention qu'affichait en toute occasion l'auditeur était de gouverner l'Ataman et son conseil; mais cette fois il trouva Chmielnicki inébranlable dans sa résolution de ne rien céder. Espérant avoir meilleur marché de Machowski, il vint lui proposer d'ajourner toute discussion au sujet des Tartares, et de régler cependant les autres articles. Pour le déterminer il n'hésita point à lui avouer la position où se trouvaient les Anciens : « Si notre canaille «apprend qu'on renvoie les Tartares, lui dit-il, nous aurons une sédi«tion; en outre, les Tartares se jetteront sur le pays pour le piller.» Machowski répondit que, puisque Chmielnicki était hors d'état de se faire obéir par son armée, le meilleur parti .qu'il pût prendre était de venir traiter dans le camp polonais; mais, à cette proposition, les colonels cosaques s'écrièrent qu'ils n'y consentiraient jamais et qu'ils n'avaient pas oublié le traitement fait naguèrei à Pavlouka Bayoun, un

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de leurs atamans, écartelé à Varsovie, où il avait été appelé pour pareille négociation. Après d'assez longs débats, il fut convenu que les conférences s'ouvriraient à Biela-Cerkow, forteresse occupée par une garnison de Cosaques réguliers, où l'on n'aurait pas à craindre, comme dans un camp, les emportements et les violences de la multitude.

Le 3 septembre, Kissel et trois autres commissaires, tous appartenant à la communion grecque, se rendirent dans cette ville, où Chiniel nirki les avait devancés. Ils apportaient comme ultimatum un projet de convention en vingt-quatre articles, dont les dispositions principales étaient: que l'armée zaporoguc serait réduite à i S.ooo bommes et n'aurait pour territoire qu*une seule voiévodie, celle de Kiew, au lieu de s'étendre comme auparavant sur trois, Kiew, Braclaw, Czernigow; que l'armée de la couronne pourrait être cantonnée dans cette province; que les Cosaques renonceraient à toute alliance particulière avec les Tartares; que la religion catholique pourrait être librement professée en Ukraine; enfin que les Juifs pourraient s'y établir et s'y domicilier comme par le passé. D'ailleurs il n'était plus question de livrer Chmielnicki, ni même de lui retirer le bâton d'ataman. Maintenant qu'il était devenu suspect, odieux même aux Russiens, les Polonais le regardaient comme personnellement intéressé au maintien de la paix. En réduisant à une seule voiévodie le territoire de l'armée zaporogue. le but de Potocki était de séparer matériellement les Cosaques des Tartares et des Moscovites, et de les isoler au milieu de provinces soumises à un autre régime; mais, si on évitait un danger, on en rencontrait un autre, celui de concentrer la milice cosaque dans les mains d'un chef poissant, dont l'influence demeurerait toujours considérable sur les provinces voisines. Au lien de réunir l'armée zaporogue dans une seule voiévodie, n'eût-il pas été plus prudent de la diviser en plusieurs provinces, dont chacune aurait eu son ataman? Mais les Polonais, bien qu'on les ait souvent accusés de légèreté, tenaient invinciblement à leurs anciens usages, et surtout aux formes si déplorables de leur administration. Créer de nouveaux atamans, c'est-à-dire de nouvelles charges de la couronne, c'eût été altérer ces antiques institutions entourées du respect de tous les partis, et, de plus. offrir un nouvel appât à des ambitions déjà si dangereuses pour le repos de l'Etat.

Les commissaires, en arrivant à Biela-Cerkow, durent traverser on camp de Tartares et de Cosaques, tous fort mal disposés à leur égard; et ce ne fut pas sans peine qu'ils parvinrent dans l'enceinte de la forteresse; sur leur passage s'élevaient des huées, on les menaçait, on les accablait d'injures et d'imprécations en turc et en russien. « Mes amis, di«sait Kissel, je ne suis pas un Liakh, mes os sont aussi russiens que les « vôtres. — Tu as trop de chair polonaise sur ta carcasse russienne, » répondaient les Cosaques. Le colonel Bogun fendit la tête d'un coup de sabre à un des plus insolents, et cet exemple permit aux commissaires d'arriver jusqu'à la porte du château, où Chmielnicki, entouré des Anciens, les reçut avec toutes les marques d'un profond respect. Le projet de traité fut lu à l'Ataman et à son conseil, et aussitôt accepté sans discussion, sauf deux articles, que les Polonais consentirent à modifier. Au lieu de i5,ooo hommes, ils accordèrent que l'armée zaporogue en comptât 20,000, et une exemption de logements militaires fut stipulée pour les bourgs et les villes du territoire cosaque; mesure sage, car il eût été très-dangereux de mettre en contact les Cosaques et les soldats de la République. Restait à obtenir la ratification du traité par le cercle, c'est-à-dire par tous les régiments réunis autour de Biela-Cerkow, et l'épreuve parut si hasardeuse, que l'état-major ne descendit point dans la plaine selon l'usage; l'Ataman et les Anciens demeurèrent dans le fort, et ce fut par une fenêtre haute que la lecture du traité fut faite à la multitude assemblée. Un peu choqués de cette innovation, irrités bientôt en apprenant les concessions souscrites par leurs chefs, les Cosaques soutenus par les Tartares éclatèrent en murmures; les paysans crièrent à la trahison, maudirent Chmielnicki et les commissaires polonais, et l'on put craindre un moment qu'ils ne donnassent l'assaut. On lança des pierres, on brisa les fenêtres, plusieurs coups de mousquet furent tirés sur les orateurs qui du balcon essayaient de calmer la multitude, et une flèche vint siffler à l'oreille de Kissel comme il voulait à son tour haranguer les mutins. Tout à coup le pont-levis du château s'abaissa. Chmielnicki, en grand costume d'ataman et suivi de ses colonels, se présenta le premier aux factieux, tenant la masse d'armes symbole de son autorité. Il y eut un moment de stupeur dans la foule, on lui fit place, on reculait devant lui. Chmielnicki, prenant sa masse à deux mains, se jeta au plus épais du rassemblement, frappant à droite et à gauche, tandis que Wygowski le suivait en criant: Respect aux ambassadeurs! Obéissance aux chefs! L'audace et la vigueur du vieil Ataman en imposèrent aux séditieux; pas un bras ne se leva contre le patriarche de l'Ukraine, à peine osait-on éviter ses coups. En un instant la multitude, poussée et battue par un seul homme, vida la place devant la forteresse et se retira en silence. Cependant Chmielnicki fit charger les canons, et toute la nuit, avec ses colonels, il veilla à la porte du château. Le lendemain, les commissaires en sortirent sous la protection d'une escorte nombreuse, qu'ils congédièrent presque en vue du camp polonais; c'était trop tôt; une troupe

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