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colonnes. Les architectes employèrent un système de remblais, de plans inclinés, de levées de terre, qui atteignaient les chapiteaux et disparaissaient ensuite, système qu'ils avaient emprunté certainement aux Égyptiens. Malgré cela, le peuple voulait croire à un miracle, et l'on répétait que Diane elle-même avait placé d'une manière surnaturelle l'immense linteau qui surmontait la porte. Ce vaste édifice fut brûlé à son tour l'année de la mort de Socrate, l'an 4oo avant J. C.t

Le septième temple lut élevé alors avec une magnificence telle, qu'elle inspira à Erostrate l'idée d'immortaliser son nom en incendiant le monument, folie digne d'une âme grecque, amoureuse de la gloire à tout prix. Ce malheur arriva l'année même de la naissance d'Alexandre (l'an 356). Le huitième temple devait durer plus longtemps. On sait que les Ephésiens et les autres Ioniens firent de grands sacrifices pour le bâtir, et qu'ils refusèrent l'offre que leur faisait Alexandre de se charger des frais de la reconstruction. Les siècles qui suivirent l'ornèrent à plaisir, et l'on en vint à ce point d'émulation, que des rois, des villes, des particuliers, tinrent à honneur d'offrir des colonnes monolithes, sculptées, et sur chacune desquelles leur nom était inscrit.

Avant de parler de ce temple définitif, il convient de revenir sur le sixième, œuvre de Chersiphron et de Métagène. Vitruve raconte que les colonies ioniennes, parties de la Grèce pour s'établir en Asie Mineure, bâtirent en commun le temple de Neptune Panionien. Ce temple était semblable à ceux de la mère patrie, et dorique, par fidélité à la tradition. Plus tard, quand on se proposa d'élever à la Diane d'Ephèse un monument immense, national, auquel contribuaient toutes les cités ioniennes, on voulut que ce temple fût national, même par son architecture, et l'on chercha un ordre nouveau : cet ordre, créé et adopté par les Ioniens, fut nommé l'ordre ionique.

Que faut-il croire du récit de Vitruve? Faut-il tout adopter ou tout rejeter ? J'y trouve d'abord des indications non moins plausibles que curieuses. Le dorique n'eut un nom que le jour où un ordre différent fut inventé; auparavant, il était unique : c'était l'ordre grec, pratiqué par les Achéens aussi bien que par les Doriens, qui les dépossédèrent. Comme ce fut à l'époque où les Doriens dominaient qu'un nom lui fut donné pour le distinguer de l'ordre nouveau, il reçut naturellement le nom des antagonistes des Ioniens. En second lieu, aux yeux des anciens, l'ordre ionique était plus jeune que l'ordre dorique. Ils croyaient qu'on l'avait appliqué pour la première fois à un grand édifice au milieu du

1 Euseb. Pamph. Citron. Can.l, a34.

vi* siècle, quand le temple d'Ephèse fut bàti. Pline joint son témoignage à celui de Vitruve : «C'est dans le temple d'Ephèse, dit-il, que l'on « donna aux colonnes des bases et des chapiteaux (avec volutes). et que «l'on choisit, pour la largeur de la colonne, la huitième partie de sa « hauteur. »

II est impossible de ne point prendre en considération sérieuse le temoignage de deux écrivains qui avaient sous les yeux tant de traités composés par les architectes grecs, bien plus, par Chersiphron et par Métagène eux-mêmes. Cependant, l'ordre ionique a-t-il été révélé, pour la première fois, en lonie, et le temple d'Éphèse marque-t-il son apparition? Un seul homme, d'un seul effort, est-il arrivé tout à coup à une formule qui semble demander le travail, les hésitations, les progrès de plusieurs générations ? On voit sur les émaux et les ivoires trouvés à Ninive des rosaces, des trèfles, des palmettes, des volutes. Dans le palais de Sargon. que les inscriptions placent à la fin du vin* siècle, on remarque un bas-relief avec des colonnes qui ressemblent beaucoup à l'ionique par leurs bases et leurs petites volutest. On a noté depuis longtemps des passages de la Bible où les soutiens des portes sont appelés ad ^ bélier), aïlim (béliers), et Plutarque, qui parle d'un autel construit arec des cornes, fournit un rapprochement intéressant. Que dire du chapiteau trouvé par M. de Saulcy dans la Moabitide, des tombeaux de Théra, où les pilastres, semblables à l'ionique, attestent un travail très-ancien, de Sélinonte, la ville à demi phénicienne, qui nous montre des éléments ioniques mêlés au dorique, avant que la définition précise des deux ordres fût établie? Bien d'autres indices nous apprennent que l'ordre ionique n'est point né d'un seul jet, et que ses éléments existaient dans le vieil Orient. Nous rencontrons, dans les colonies grecques, des monuments ioniques antérieurs à la construction du temple d'Ephèse, tels que certains tombeaux de l'Asie Mineure et de la Cyrénaïque. Pausanias signale un édifice ionique construit l'an 648. un siècle avant Chersiphron* : c'était le trésor que Myron, tyran de Sycyone, avait fait élever à Olympie, et qui contenait deux chambres, l'une dorique, l'autre ionique.

L'architecture est le plus impersonnel, le plus complexe de tous les arts, celui qui représente le mieux l'ensemble d'une civilisation : on conçoit qu'un seul homme n'ait point suffi pour créer un ordre d'architecture. L'ionique existait déjà, à l'état latent pour ainsi dire; il y avait des éléments dispersés, de petits monuments, des détails, des essais

1 Consultez l'ouvrage de Botta, pi. CXIV. — * VI, xix.

malheureux ou heureux. Un architecte de génie, Chersiphron, que l'on a appelé en Allemagne l'Homère de l'architecture, présenta dans de grandes proportions, et avec des formules arrêtées, tout le travail des générations précédentes : il résuma leurs découvertes, les mit en une belle et simple ordonnance, marqua l'œuvre de son cachet individuel, et lui donna l'unité. Voilà dans quel sens le temple d'Ephèse fut l'apparition de l'ordre ionique; voilà avec quelles restrictions nous accepterons les témoignages de Vitruve et de Pline. C'est ainsi que, sous Justinien, après la longue transformation de l'art, en présence de besoins nouveaux, après de nombreux essais d'architecture religieuse et l'appropriation successive de la basilique romaine ou des thermes au culte chrétien, Anthémius et Isidore, deux Ioniens (rapprochement digne d'être noté), bâtirent Sainte-Sophie, et résumèrent tout le mouvement des siècles précédents. Ils arrêtèrent le type de l'architecture byzantine: mais, avant Sainte-Sophie, il y avait eu un long et secret enfantement de l'art byzantin.

Après l'incendie d'Erostrate, il fallut recommencer pour la huitième fois la construction, ou, si l'on y avait consenti, la restauration du temple, car le feu, qui ne pouvait s'établir que dans les charpentes et les parties hautes, ne devait point anéantir complétement le monument. Si l'intérieur était perdu, par la chute des poutres enflammées, si le marbre éclatait par l'action de la chaleur, les colonnes du péristyle devaient être protégées, jusqu'à un certain point, par l'interposition des murs de la cella. L'indignation causée par l'acte insensé d'Erostrate fut telle, que les femmes elles-mêmes firent le sacrifice de leurs parures, tandis que les hommes aliénaient de leurs propres biens : en outre, on tira un profit considérable de la vente des colonnes épargné.es et des matériaux (ce qui prouve que cette fois on voulut rebâtir à neuf). En vain Alexandre offrit plus tard de se substituer aux Ëphésiens dans cette entreprise : on lui répondit par un refus flatteur, en protestant « qu'il n'était point juste qu'un dieu élevât des temples à d'autres dieux. »

Le temple avait 425 pieds de long, 220 de large; il était exhaussé sur i0 degrés. Wilkins suppose, non sans vraisemblance, qu'il ne faut point réunir ces i0 degrés, mais en séparer 7 pour le péribole, et en garder 3, selon l'usage, pour le temple proprement dit. Une difficulté beaucoup plus grande, c'est de se rendre compte de la place occupée par les i27 colonnes que mentionnent les auteurs. Faut-il comprendre dans ce nombre les colonnes intérieures, qui supportaient les portiques et bordaient l'hypèlhre? M. Falkener, gêné comme tous les archéologues par ce chiffre impair, qui ne se prête point à une répar

et architecturale, propose de corriger le teite de Pline, et d* Lr*: * c*«l rin^t colonnes, dont sept furent donnees par des rois. , Ko eflet, aîttâ qu'on peot feu convaincre par le plan reslitnë qu'il publie. i20 colonnes *e distribuent de la façon la plus naturelle, en donnant au double portique qui entoure la ceila 19 colonnes de longueur cur i o de façade, en ne faisant porter que par i o colonnes finUjrieur du naot; s-t cependant M. Falkener, en ajoutant i colonnes dan» l'opitthodomc. manque lui-même à son programme, et produit un cninre total de ni. Il faudrait, pour être logique, que l'opisthodome n'eut point de colonnes ou qu'elles fussent cachées, renfermées de telle M/rte, que les auteurs anciens eussent pu n'v point songer. De tels problèmes occupent utilement et occuperont toujours l'imagination et la tcience des architectes. Ils n'obtiendront un résultat véritable, je ne 'rairj» pas de le répéter, que lorsque des fouilles méthodiques auront permis de s'appuyer sur des notions certaines et non plus sur des hypothèses.

Le nouveau temple était toujours d'ordre ionique; il était décastvle, ce qui veut dire qu'il avait i o colonnes sur sa façade. On ne peut se fier aux médailles qui représentent d'une manière singulièrement abrégée le sanctuaire de Diane. Tantôt elles nous montrent une façade de G ou 8 colonnes, tantôt de >.\ et même de z colonnes. Sur une surface aussi réduite que l'était celle des monnaies antiques, il était nécessaire de simplifier l'architecture, et d'en offrir plutôt le souvemr que l'imitation juste. La hauteur des colonnes était de 60 pieds, ce qui laisse supposer plus de 7 pieds de diamètre, en acceptant la règle indiqué; par Vitruve, qui affirme que les Ioniens donnaient à leurs colonnes pour diamètre la huitième partie de la hauteur. Je ne puis entrer dans le détail de toutes les mesures que M. Falkener essaye d'obtenir par des calculs hypothétiques et des déductions habiles. Je renvoie à son ouvrage; de même qu'il faut le lire, pour se faire une idée de la place que pouvaient occuper les 36 colonnes, ornées de couleurs, de sculptures, de métal, de dorures, et dont l'une avait été travaillée par le célèbre Scopas. M. Falkener met i8 de ces magnifiques colonnes en avant du pronaos, i8 en avant du posticum, distribution très-plausible, puisque la décoration devait être particulièrement riche auprès de chacune des entrées. C'est ainsi que, sur le temple de Phigalie, et sur un des temples de Sélinonte, les métopes du pronaos et du posticum étaient décorées de sculptures, tandis que les métopes extérieures restaient lisses; c'est ainsi qu'à Athènes le Théséion nous montre la frise du posticum rehaussée de reliefs, tandis que les métopes de la façade extérieure qui précède le posticum restent sans sculptures. On pourrait citer bien d'autres exemples, et le temple de Jupiter à Olympie, et le temple de Minerve à Sum'um, qui prouvent que l'on s'appliquait surtout à orner ces parties des sanctuaires grecs. Quant à la richesse de ces 36 colonnes, on ne peut trop s'en faire une idée, même d'après les colonnes déjà si riches de l'Erecnthéion d'Athènes. Il y avait là comme un défi entre les rois, les villes et les particuliers de l'Asie. Peut-être le bon goût et la sobriété propres à l'esprit grec avaient-ils été sacrifiés à l'ostentation.

Le temple d'Ephèse avait un hypèthre, c'esf-à-dire que l'intérieur de la cella était découvert et entouré d'uu double rang de colonnes superposées. Les dimensions mêmes de l'édifice imposaient ce mode de construction, si familier, du reste, aux Hellènes. A l'extérieur, une série de statues était disposée sur les degrés du péristyle, au pied de chaque colonne : c'est ce que nous apprend une monnaie d'Ephèse publiée par Venutii, et où l'on croit reconnaître que ces statues étaient des Canéphores. J'ai remarqué un système semblable de décoration sur un des longs côlés du Parthénon; mais la nature du travail, le caractère des scellements et des encastrements qui portent encore témoignage, ne laissent point douter que ces additions ne fussent l'œuvre d'une époque postérieure aux beaux siècles, peut-être même de l'époque romaine.

Les portes du temple étaient en bois de cyprès, et, ûoo ans après leur construction, elles semblaient encore neuves. On avait choisi le cyprès, parce qu'il garde toujours sa beauté et son poli, et l'on avait eu soin de tenir les bois plongés pendant h ans dans une préparation qui devait les pénétrer et les rendre immortels. Les modernes devraient apprendre des Grecs cette prévoyance merveilleuse qui embrasse l'avenir et veut assurer aux moindres détails de chaque monument, nonseulement la perfection, mais la durée.

Les plafonds du portique étaient en bois de cèdre, ornés de peintures probablement, et enfin l'escalier était fait de ceps de vigne séculaires qui venaient de Chypre, tant renommée pour ses vins.

Dans le sanctuaire, on remarquait d'abord la statue de la déesse, bien connue par de nombreuses représentations (la plus belle est au Musée de Naples), avec ses mamelles multipliées et tous les animaux dont l'antiquité se plaisait à couvrir la gaine égyptienne qui formait son corps. A côté de la statue conforme à la tradition, reine du sanctuaire,

1 Miu.Alb. I. xin, 3.

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