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cions de grand cœur à ce regret qui lui échappe : « Poussin, dit-il, ad« mirait beaucoup la mosaïque de Sainte-Pudentienne. Que n'a-t-il esusayé, pour l'un des chefs-d'œuvre de l'art chrétien, ce qu'une autre « admiration l'a porté à faire en faveur d'une peinture de l'antiquité! » Et, rappelant alors la célèbre copie des noces aldobrandines, copie qui a ce double mérite, comme il le dit très-bien, d'être à la fois une exacte reproduclion et une interprétation individuelle, il regrette de n'en pas rencontrer le pendant dans la galerie Doria, de ne pas voir, en face de cette étude inspirée par l'amour de l'antique, une autre étude toute chrétienne, un vivant souvenir de cette mosaïque, dont nul autre pinceau ne pourra jamais rendre aussi excellemment les sévères beautés. .j Ce que Poussin aurait pu si bien faire, il faut au moins le tenter aujourd'hui. Ce ne serait assurément pas trop, pour traduire dignement ce beau texte, du génie et de la main d'un maître. Mais on en peut donner une idée suffisamment exacte en ne cherchant, dans notre école, qu'un interprète même obscur, pourvu qu'il soit patient, habile et consciencieux. Si nous avions l'espoir d'être écouté de ceux qui président chez nous aux destinées des arts, nous leur dirions que, de tous les travaux qu'ils peuvent confier à l'ardeur de tant de jeunes gens qui implorent leur munificence, il n'en est pas un seul qui leur ferait autant d'honneur et qui rendrait tout à la fois, et à l'histoire et à l'enseignement de l'art, un plus signalé service, qu'une copie vraiment fidèle de la mosaïque de Sainte-Pudentienne. Nous voudrions que cette copie fût de même dimension que l'original; et, de plus, qu'elle fût faite en fac-simiie, c'est-à-dire qu'elle laissât voir, sans minutie, sans sécheresse, d'une façon naïve et discrète, mais suffisamment accusée, le travail dela mosaïque. Toute interprétation, toute simplification de ce travail ne serait qu'approximative et, par conséquent, arbitraire. Si vous ne tenez pas compte des petites irrégularités que produit l'agrégation des cubes, il n'est pas un contour, pas une ligne, qui ne soient modifiés tant soit peu, et qui ne changent de caractère. Voilà pourquoi nous demandons que la copie conserve la grandeur de l'original. C'est le seul moyen de ne pas altérer l'impression que produit la mosaïque elle-même. Dans une toile réduite, les cubes deviendraient si petits, qu'en cherchant à les indiquer on tomberait forcément dans la froideur microscopique, et que les omettre, au contraire, ce serait supprimer tout à fait l'aspect de la mosaïque et y substituer l'effet d'une peinture ordinaire. Enfin, pour être absolument fidèle, la copie devrait laisser paraître et les lacunes et les retouches qu'on remarque sur l'original. Il n'y a d'autres lacunes que cette bande, d'environ un mètre de hauteur, brutalement supprimée voilà bientôt trois siècles, dans le bas de la composition; suppression malheureuse, qui nuit à l'effet d'ensemble, et raccourcit outre mesure les figures à mi-corps placées au premier plan; quant aux retouches, elles sont assez nombreuses, mais partielles et de peu d'importance; on en voit dans quelques figures, dans celle de sainte Praxède, par exemple, tandis que la sainte Pudentienne en paraît complétement exempte. Il y en a même dans la tête de saint Pierre,'ce magnifique profil, et dans le personnage qui vient après lui. Le groupe que préside saint Paul semble avoir moins souffert, mais les restaurations se multiplient dans la partie centrale; on en trouve plusieurs traces dans les mains, dans la robe du Sauveur; et la décoration de son trône, ces perles, ces broderies, tout ce luxe oriental, pourraient bien être aussi quelque addition, quelque amplification du moyen âge; enfin, jusque dans la tête du Christ, on aperçoit un travail relativement moderne, qui a dû en affaiblir, en amollir l'expression; tout cela devrait être sincèrement exprimé. En un mot, ce qu'il s'agirait de nous donner, ce ne serait pas une grande toile qui jetât de la poudre aux yeux, qui fardât la vérité, mais une reproduction exacte et véridique de la mosaïque telle qu'elle est, de ses imperfections comme de ses beautés.

La copie, une fois terminée, tout ne serait pas fini; nous voudrions qu'elle eût sa place à l'Ecole des beaux-arts, dans une des salles qui restent à construire; qu'une abside fût préparée pour elle, et qu'elle y fût encastrée dans le mur. Ce n'est pas encore tout : nous demanderions qu'en regard de ce monument de l'art chrétien primitif un autre grand monument fût placé; ce serait encore une copie, la copie la moins imparfaite qui se pourrait trouver de la transfiguration de Raphaël. Ce rapprochement parlerait aux esprits, nous en avons fait l'épreuve. Il nous est arrivé, en sortant de Sainte-Pudentiennc, d'être pris du désir spontané de courir droit au Vatican, d'en monter rapidement les degrés, et de passer ainsi presque sans transition de l'une de ces peintures à l'autre à travers douze cents années. Qu'y a-t-il donc de commun entre les perfections d'un chef-d'œuvre immortel et les beautés tout au moins inégales d'une œuvre semée de fautes que relèverait un écolier? Il y a de commun le style, le grand style, le style de l'antiquité retrempé et rajeuni par la pensée chrétienne. Pour les deux œuvres le principe est le même; c'est aussi le même idéal : seulement, dans la mosaïque, l'art en déclin est vivifié par la foi triomphante, tandis que, dans la transfiguration, la foi chancelante est soutenue par l'art à son apogée. En dépit de cette différence, qui a bien sa gravité, et dont les conséquences pourraient être longuement déduites, ce qui ressort de ce rapprochement, c'est qu'en laissant peu à peu se transformer son génie à l'exemple de Léonard et sur les pas des anciens, Raphaël, quoi qu'on dise, n'est pas allé au paganisme, mais n'a fait que revenir au premier art chrétien, à la pure et légitime source de l'art moderne. Rien ne redresse les jugements un peu trop prompts portés souvent sur ce divin génie, rien ne rend respectueux envers ses derniers efforts, rien n'apprend à comprendre la transfiguration, comme la mosaïque de SaintePuden tienne.

En faisant cet aveu, renonçons-nous à notre prédilection maintes fois exprimée pour les jeunes années du maître, pour sa moisson florentine et pour les premiers fruits de son séjour à Rome? Non; pas plus que nous ne sentons faiblir notre amour pour le moyen âge en déclarant tout franchement, toujours au nom de notre mosaïque, qu'il doit renoncer désormais à cette sorte de monopole que d'imprudents amis voudraient lui conférer; .qu'il n'est pas, après tout, le seul berceau de l'art chrétien, pas plus qu'il n'est le christianisme tout entier : il en est un sublime épisode, ce qui est déjà quelque chose. Et, d'un autre côté, quelle leçon que ces dernières lueurs et cette régénération presque posthume de l'art antique, pour ceux qui nous le représentent comme inséparable de la mythologie, et qui réduisent l'art moderne à cette alternative ou de revenir au moyen âge ou de se faire purement païen! Ne voit-on pas comme l'horizon s'étend et s'éclaircit, pour toutes les questions esthétiques, par la seule influence de l'œuvre que nous cherchons à remettre en lumière? Voilà pourquoi nous supplions qu'on ne tarde pas trop à l'introduire dans notre enseignement.

Il serait bon que, sous les voûtes que nous sollicitons pour elle, on lui donnât, comme commentaire et comme accompagnement, un spécimen de l'art des catacombes, c'est-à dire un certain nombre d'imitations, aussi exactes qu'on pourrait les faire, de ces médaillons de verre travaillés à la pointe et couverts de figures dorées, qui furent trouvés près des sépultures dans les cimetières romains, et qui sont aujourd'hui conservés avec tant de soin dans les vitrines du Vatican. On sait par quelle délicatesse et quelle beauté de dessin ces médaillons se distinguent, soit qu'ils représentent le bon pasteur ou autres symboles favoris des premiers chrétiens, soit qu'ils reproduisent tout simplement les nobles traits des apôtres Pierre et Paul vus de profil; on sait aussi combien, dans ces fragiles monuments, la grandeur, la pureté des lignes et le sentiment tout antique se marient heureusement à une sorte de suavité chrétienne, et en font des œuvres absolument nouvelles et d'une exquise originalité. D'autres fragments non moins précieux, tirés de ces mêmes vitrines, devraient être aussi reproduits. Et, par exemple, il faudrait faire mouler un merveilleux médaillon de bronze représentant les deux apôtres, œuvre unique en son genre par la beauté du travail, par la noblesse des types, et qui l'emporte peut-être même sur les plus beaux verres gravés. I l faudrait ajouter enfin un choix des meilleures peintures tirées des catacombes, et les reproduire toutes à la grandeur d'exécution. Ce serait chose facile pour peu qu'on empruntât les calques que M. Savinien Petit a sans doute conservés après ses longues explorations de la Rome souterraine. L'exactitude de ces calques peut être certifiée par nous, car nous l'avons vérifiée sur place avec d'autant plus d'attention et de soins, que de légères et injustes critiques avaient été moins épargnées à l'ouvrage que cet habile artiste a, comme on sait, enrichi de sa collaboration.

La salle que nous demandons dans l'Ecole des beaux-arts, une fois meublée et décorée ainsi, serait déjà, pour notre jeunesse, pleine d'utiles révélations; mais le complément nécessaire, le couronnement de toutes ces nouveautés, encore un coup c'est notre mosaïque de Sainte-Pudentienne, puisqu'elle démontre, d'une manière plus éclatante et à une date postérieure, combien le christianisme, en s'emparant de l'art antique, avait tout à la fois interrompu la décadence et créé un mouvement nouveau, combien cette jeune greffe, en s'unissant à ce vieux tronc, pouvait en ranimer encore la puissance et la fécondité. Reste à voir maintenant ce que les barbares devaient en faire : ce sera le sujet des articles suivants.

L. VITET.

(La suite à un prochain cahier.}

LES MOINES D'OCCIDENT, DEPUIS SAINT BENOÎT JUSQU'À SAINT

Bernard, par M. le comte de Monlalcmbert, l'un des Quarante de l'Académie française, a vol. Paris, i860, chez Jacques I,ecoffre, rue du Vieux-Colombier, n° 29.

QUATRIÈME ET DERNIER ARTICLEi.
Les moines au moyen âge et après le moyen âge.

Le titre que M. de Montalembert a donné à son livre marque la limite où il a entendu se renfermer. L'histoire de saint Bernard y sera comprise, mais le temps de ce grand personnage ne sera pas dépassé. Il est, entre la chute de l'empire romain et l'établissement de la féodalité, un vaste intervalle, que je propose de nommer pré-moyen âge ou avant-moyen âge. Les bornes des époques sont toujours indécises; celle-ci, je l'étends jusqu'aux petits-fils de Charlemagne, aux premiers bégayements des langues romanes et à l'apparition des premiers grands fiefs. Mais, quelque idée qu'on s'en fasse, il est utile d'avoir un terme la séparant, et de l'antiquité, à laquelle elle n'appartient plus, et du moyen âge, auquel elle n'appartient pas encore. Dans ce pré-moyen âge, les institutions monastiques font de grands progrès et rendent de grands services. Spoliées par Charles Martel, mais bientôt indemnisées, au delà de leurs pertes, par le juste sentiment des besoins de l'époque, elles se consolident et prennent leur place définitive dans l'organisation sociale, qui arrive à son plein. La féodalité se fait partout, et le monastère féodal s'interpose partout. Cette transformation, concordant avec tout l'ordre social, ne diminue rien de la légitime autorité du monastère; il demeure la pépinière d'hommes pieux, savants, saints, éloquents; et, quand le moine Bernard se fait écouter des rois et des peuples, «il faut bien admettre, avec M. de Montalembert, l'ascen« dant que la solitude exerçait sur le siècle; il faut bien avouer que le ,imonde subissait l'empire de la vertu de ceux qui croyaient fuir le «monde, et qu'un simple religieux devenait, au fond de sa cellule, le

1 Voyez, pour le premier article, le cahier de septembre i862, p. 62i ; pour le deuxième, le cahierde novembre, p. 64g; pour le troisième, le cahier de décembre , p.

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