Images de page
PDF
ePub

ou la contrarie, ce qui, en l'exaltant par la résistance ou par la satisfaction , lui tient lieu d'aliment. Loin de chercher l'universalité dans les principes et dans les faits, elle ramène tout à une expérience non-seulement personnelle, mais exceptionnelle. «J'ai dit quelquefois, écrit Saint-Mar« tin ', que Dieu était ma passion. J'aurais pu dire, avec plus de justice, «que c'est moi qui étais la sienne, par les soins continus qu'il m'a pro« digues et par ses opiniâtres bontés pour moi, malgré toutes mes ingra«titudes; car, s'il m'avait traité comme je le méritais» il ne m'aurait « seulement pas regardé. » Presque tous les grands mystiques se sont bercés de cette illusion.

Le mysticisme n'est pas une effervescence passagère qu'on remarque seulement de loin en loin dans quelques natures privilégiées. Il a ses racines dans les profondeurs de l'âme humaine; on le voit éclore dans toutes les races, sous l'empire des croyances et des civilisations les plus opposées, pourvu que le temps nécessaire à sa maturité ne leur manque point. Il appartient également à l'Inde brahmanique et bouddhiste, à la Chine convertie au culte de Fô et à la doctrine de Lao-tseu, à la Grèce païenne, lorsqu'elle mêle aux enseignements de Platon les inspirations de l'Orient, à la Judée attentive aux mystères de la cabale, et aux nations chrétiennes <!•,. l'Occident. Il sait se faire sa place dans la religion comme dans la philosophie, quoiqu'il diffère essentiellement de toutes deux. Les siècles de foi et d'incrédulité, de soumission et de libre examen, de ferveur catholique et de propagande protestante, ne lui sont pas plus étrangers les uns que les autres. Mais c'cst aux époques de décomposition et de révolution générale, quand l'âme ne sait plus où se reposer, quand toutes les idées et toutes les croyances sont mises en question , quand la philosophie, la religion et la société elle-même, ébranlées dans leurs fondements, remises au creuset pour être purifiées, n'offrent plus aucun abri aux cœurs timides et pacifiques, c'est dans les temps qui préparent la tourmente révolutionnaire, dans ceux qui précèdent et qui suivent la naissance du christianisme, qu'il se déploie avec une vigueur particulière, avec une variété de formes presque infinie, et que son action a le plus d'étendue.

Ou ne se figure pas tout ce que le dix-huitième siècle a vu s'élever en Europe de sanctuaires mystiques, dont chacun avait son grand prêtre et son culte séparé. On distinguait l'école de Lyon, fondée et gouvernée par Cagliostro; celle d'Avignon, qui fut plus tard transportée à Rome; celle de Zurich, suspendue aux lèvres éloquentes de Lavater; celle de Co

1 Portrait historique, 90i, dans le toine l"des Œuvres posthume».

penhague ou du nord, qui ne jurait que par le nom de Swedenborg; celle de Strasbourg, uniquement nourrie des écrits de Jacob Bœhm; celle de Bordeaux, attentive aux oracles de Martinez Pasqualis; celle des Philalèthes de Paris, qui, cherchant sa voie entre Martinez et Swedenborg, empruntait également ses inspirations à l'un et à l'autre. Au sein même de la Terreur, était venue éclater l'aventure de dom Gerle et de Catherine Théot; le mysticisme avait tissé sa toile autour de l'cchafaud, et, quelques années auparavant, le mesmérisme donnait le vertige à toute la France. De tous les chefs de secte que je viens de citer, Martinez Pasqualis n'est pas celui qui a jeté le plus d'éclat, mais c'est celui qui a laissé les traces les plus profondes; c'est lui principalement qui a créé Saint-Martin.

Le nuage qui enveloppe sa vie n'est pas complétement dissipé par le livre de M. Matter, ni même par les documents inédits que M. Matter a eu la libéralité de mettre à ma disposition. Nous savons qu'il était le fils d'un Israélite portugais, qui est venu, on ignore à quelle date et pour quel motif, s'établir à Grenoble. Je suis assez porté à supposer qu'à l'exemple de ses coreligionnaires restés en Portugal après les édits de bannissement rendus contre eux, il professait extérieurement le catholicisme, tout en restant juif dans son intérieur. C'est ainsi qu'on s'explique l'isolement dans lequel il éleva son fils, et qui ne lui permit qu'à un âge assez avancé d'apprendre la langue de sa nouvelle patrie, et encore de l'apprendre d'une manière assez imparfaite. C'est ainsi qu'on peut également se rendre compte de la manière toute judaïque, toute cabalistique, dont il entendait les dogmes du christianisme; car, j'en demande pardon à M. Matter, il m'est impossible de ne pas reconnaître les éléments essentiels de la cabale dans la doctrine enseignée plus tard par Martinez Pasqualis, et la forme même sous laquelle il l'a développée dans son traité De la Réintégration; ces discours placés dans la bouche des principaux personnages de l'Ancien Testament ne sont qu'une imitation des midraschim, ou commentaires allégoriques et mystiques de l'Ecriture sainte, par les plus anciens docteurs de la synagogue. 1 1 faut remarquer d'ailleurs que les principaux cabalistes étaient d'origine espagnole, et que leurs traditions secrètes se prêtaient à merveille au mystère qui devait envelopper la vie et la pensée de ces tristes victimes de l'inquisition, obligées, pour sauver leurs têtes, de dissimuler leur foi.

Je ne puis donc partager l'opinion commune qui fait de Martinez Pasqualis un israélite converti au catholicisme; on n'a jamais cité un seul fait qui démontre cette prétendue conversion; il n'a jamais prononcé ni écrit un seul mot qu'on puisse interpréter comme une profession de fui catholique. Toute sa vie se passe à l'ombre des loges ou associations secrètes fondées dans l'intérêt d'un mysticisme libre. Il s'y présente, non comme un disciple, mais comme un maître, quia sa provision de vérités toute faite, et qui la tient de plus haut. Il y apporte des projets de conciliation , de fusion, et sans doute aussi de domination personnelle. Telle est la cause de ses courtes et mystérieuses apparitions, tantôt à Paris, tantôt à Lyon, tantôt à Bordeaux. A ces tentatives générales, il joignait, à l'occasion, la propagande individuelle : car il avait son cénacle particulier, qui, sans être assez nombreux pour former une secte, était initié directement à sa pensée. L'abbé Fournié, un de ces élus, nous raconte de quelle manière il abordait ceux qu'il jugeait dignes de ses soins. Une fois assuré qu'il avait gagné leur confiance ou frappé leur imagination: « Vous devriez, leur disait-il, venir nous voir; nous sommes de braves « gens. Vous ouvrirez un livre, vous regarderez au premier feuillet, au 'centre et à la fin, lisant seulement quelques mois, et vous saurez tout "ce qu'il contient. Vous voyez marcher toutes sortes de gens dans la rue; < eh bien, ces gens-là ne savent pas pourquoi ils marchent, mais vous, « vous le saurez. »

Martinez Pasqualis n'atteignit pas le but qu'il poursuivait. Au lieu de devenir, comme il l'avait rêvé, l'hiérophante suprême de toutes les sociétés mystiques de la France et peut-être de l'Europe, il ne vit jamais autour de lui qu'un petit nombre d'adeptes, qu'on a appelés à tort la secte des Martinézistes; car ils n'ont jamais eu entre eux une assez grande conformité de pensées ni de relations assez suivies pour constituer une loge distincte. Découragé ou résigné, et n'aspirant plus qu'à l'obscurité et au repos, Martinez disparut un jour du milieu de ses amis, et l'on apprit qu'il était mort à Port-au-Prince, en i779.

Pour exposer son système, il faudrait avoir sous les yeux le document précieux dont M. Matter est l'heureux possesseur, le Traité sar la réintégration des êtres dans lears premières propriétés, vertus et puissances spirituelles et divines. C'est le titre véritable de l'ouvrage de Martinez. J'espère bien que M. Matter le publiera quelque jour; je l'en conjure au nom de la philosophie et dans l'intérêt de sa propre renommée; ce sera un des plus grands services qu'il aura rendus à l'histoire du mysticisme, qui lui en doit déjà tant d'autres, et particulièrement du mysticisme au dix-huitième siècle. Mais, en attendant, l'analyse qu'il nous donne de ce singulier livre nous permet d'en reconnaître l'esprit et l'origine. Il découle tout entier du principe cabalistique de l'émanation, conservé par Saint-Martin comme la partie la plus précieuse de l'enseignement de son premier maître, celle qui n'était communiquée qu'aux disciples les plus avancés et les plus pénétrantsi. Au principe de l'émanation vient se rattacher le dogme de la chute, entendu dans un sens qui le distingue entièrement du dogme chrétien et le fait rentrer dans le système métaphysique du Zohar. Selon la doctrine de Martinez Pasqualis, l'homme n'est pas le seul être qui porte en lui les traces et qui subit les conséquences d'une défaillance première; tous les êtres sont tombés comme lui; ceux qui peuplent le ciel ou qui entourent le trône de l'éternité, comme ceux qui sont exilés sur cette terre; tous sentent avec douleur le mal qui les tient éloignés de leur source divine, et attendent impatiemment le jour de la réintégration. Rien n'est plus facile à comprendre; car, avec le principe de l'émanation, la seule naissance des intelligences finies est une décadence, puisqu'elle les éloigne de l'intelligence infinie, de l'existence souveraine et parfaite avec laquelle elles étaient primitivement confondues.

Le traité de Martinez, comme nous l'apprend M. Matter, s'étant arrêté précisément à la venue de Jésus-Christ, nous ne savons pas par luimême de quelle manière il expliquait la réhabilitation; mais nous pouvons nous en faire une idée d'après le témoignage de l'abbé Fournié, incapable de rien ajouter de son propre fonds à la doctrine qu'il avait reçue. Or voici ce que l'abbé Fournié nous assure avoir entendu de la bouche de Pasqualis. « Chacun de nous, en marchant sur ses traces, peut «s'élever au degré où est parvenu Jésus-Christ. C'est pour avoir fait la « volonté de Dieu que Jésus-Christ, revêtu de la nature humaine, est de"venu le fils de Dieu, Dieu lui-même. En imitant son exemple ou en con« formant notre volonté à la volonté divine, nous entrerons comme lui « dans l'union éternelle de Dieu. Nous nous viderons de l'esprit de Sa« tan pour nous pénétrer de l'esprit divin ; nous deviendrons un comme «Dieu est un, et nous serons consommés en l'unité éternelle de Dieu «le Père, de Dieu le Fils et de Dieu le Saint-Esprit, conséquemment « consommés dans la jouissance des délices éternelles et divines 2. »

Tous les mystiques, sous une forme ou sous une autre, ont eu la même pensée; mais ici elle se présente comme une suite nécessaire des deux principes précédents. Certainement, si toute existence renfermée dans ce monde est une émanation, et si toute émanation est une déchéance, c'est-à-dire un amoindrissement de la substance infinie, il faut chercher notre réhabilitation dans l'anéantissement des limites qui

1 Correspondance avec le limon de Ltebisdorf, p. i6 de l'édition de M. Schauer. M. Matter, Saint-Martin, p. a5. —' Voyez M. Matter, ouvrage cité, p. 35-37.

déterminent notre être, dans la destruction de notre conscience et de notre volonté individuelle, dans le retour de notre âme au sein de l'esprit universel. La preuve que Martinez, en comprenant de cette façon la réparation de la première faute, ne cédait pas simplement à la pente générale du mysticisme, mais à une tradition positive, héréditaire dans sa race, c'est que la réintégration, selon lui, ne s'arrêtera pas à l'homme; elle s'étendra à toute la nature, et jusqu'au principe même du mal, à cette puissance indéfinie que nous appelons l'Esprit des ténèbres. « Martinez Pasqualis, dit Saint-Martin t, avait la clef active de » tout ce que notre cher Bœhm expose dans ses théories; mais il ne nous « croyait pas en état de porter ces hautes vérités. Il avait aussi des points «que notre ami Bœhm ou n'a pas connus ou n'a pas voulu montrer, « tels que la résipiscence de l'être pervers, à laquelle le premier homme* u aurait été chargé de travailler. » La résipiscence de l'esprit pervers est à la fois un dogme persan et une idée cabalistique. Mais, si l'on songe que le Zend-Avesta n'a été publié qu'en i77i,3 une époque où Martinez était retiré de la scène du monde, et que, d'ailleurs, il est resté toute sa vie complétement étranger au mouvement scientifique de son temps, il faut bien admettre l'intervention de la cabale.

Avec ces doctrines seules, Martinez n'aurait été qu'un métaphysicien ou un mystique spéculatif; mais nous savons qu'il était quelque chose de plus. A l'œuvre purement spirituelle de la parole, il joignait les actes matériels de la théurgie. Reconnaissant entre l'homme et le principe absolu des êtres une foule d'existences intermédiaires, spirituelles comme notre âme, mais déchues comme elle, quoique restées en possession de facultés supérieures, il pensait qui! y avait des moyens de les intéressera notre régénération, étroitement unie à la leur, et de les mettre en communication avec nous, de nous placer sous leur tutelle, d'en obtenir les secours ou les lumières indispensables à notre faiblesse. Ainsi s'expliquent les noms de majeur et de mineur appliqués, le premier aux esprits célestes, le second à l'âme humaine. Quant aux moyens employés par Martinez Pasqualis pour amener les relations qu'il désirait, et auxquelles, sans aucun doute, il croyait sincèrement, aucun de ses disciples ne s'est cru permis de les dévoiler; mais une parole de SaintMartin peut nous tenir lieu de tout autre renseignement. Comme il assistait un jour à ces opérations, probablement des actes d'évocation précédés de grands préparatifs, il lui arriva de s'écrier : «Comment

1 Correspondance inédite, édit. Schaoer, |,. 272, — * Très-certainement l ' Adam Kadman; car (elle est la traduction littérale de ces deux mois hébreux.

« PrécédentContinuer »