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lettres adressées au tsar par des gentilshommes polonais, toutes avec des fautes d'étiquette, comme omission de litres, formules irrespectueuses, et autres énormités semblables. Le tsar demandait que les coupables fussent punis de mort, mais les ambassadeurs ajoutèrent quelque chose de plus effrayant encore, c'est que leur maître consentirait à faire grâce aux délinquants, a condition que la Pologne cessât les hostilités contre les Cosaques, qu'elle leur rendît les églises usurpées par les Grecs-unis, enfin qu'elle observât exactement les articles du traité de Zborow. C'était la première fois qu'Alexis Mikhaïlovitch intervenait en faveur de l'Ukraine. Quoi de plus significatif que ces propositions rapprochées des ouvertures de Chmielnicki au cercle de Tarnopol? Pour les moins clairvoyants il ne pouvait être douteux que le tsar et l'Ataman n'agissent de concert. Mais la diète et le roi n'en persévérèrent pas moins dans leur déplorable politique. Sous les yeux mêmes des ambassadeurs, l'armée s'achemina vers Kaminiec, afin de donner la main aux confédérés valaques et transilvains, et de fermer à Chmielnicki la route de Moldavie, ou même d'envahir l'Ukraine. Les ambassadeurs prirent congé, laissant voir que la guerre était inévitable. Une armée moscovite campait déjà sur la frontière de Lithuanie. Le roi écrivit à l'hetman du Grand-Duché qu'il s'en reposait sur lui du soin de défendre ses Etats. Au lieu de lui envoyer des hommes ou de l'argent, il allait employer ses dernières ressources au plaisir de châtier des rebelles.

Cependant la forteresse de Soc/awa résistait à tous les efforts des confédérés, et, malgré les renforts qu'ils recevaient de plusieurs côtés, ils ne faisaient pas de progrès. Parmi les volontaires venus de Pologne, se trouvait le prince Démétrius Wiszniowiecki, celui-là même qui, peu d'années auparavant, avait demandé la main de Domna Rosanda. Il n'avait jamais vu son rival, et était impatient de se mesurer avec lui, ou plutôt de s'en défaire d'une facon peu chevaleresque. Des gentilshommes polonais, naguère prisonniers de Timothée et bien traités par lui, le lui montrèrent au moment où il faisait sa ronde sur le rempart. Le prince fit aussitôt pointer contre lui une couleuvrine, dont le boulet, frappant l'affût d'un canon sur lequel Timothée s'appuyait, fit voler des éclats de bois qui blessèrent gravement le jeune Cosaque à la tête et à la jambe. Ses blessures d'abord ne paraissaient pas mortelles, mais un érésipèle s'y joignit et l'emporta au bout de quatre jours. Sa belle-mère cacha sa mort aux soldats, qui, sous les ordres du colonel Ivan Fedorenko, continuèrent à se battre avec le plus grand courage; mais, lorsqu'enfin la vérité fut connue, les Cosaques, qui se seraient fait tuer gaiement pour le fils de leur Ataman, déclarèrent qu'ils ne devaient rien à des étrangers, et qu'ils voulaient capituler. Alors la femme de i'hospodar, vêtue de deuil et les yeux baignés de larmes, se présenta devant leurs rangs. «Vous vous êtes conduits en braves gens, dit-elle, tant u que Timothée a vécu. Irez-vous maintenant trahir sa gloire? Abanu donnerez-vous une pauvre femme qui vient de perdre son fils? Souve« nez-vous que je suis la mère 4e celle qui porte dans son sein un hé< ritier du nom de Chmielnicki. Encore quelques jours de patience, et H Bogdan viendra vous délivrer. Déjà, je le sais, il est à Lman. • Sa douleur et ses prières émurent les Cosaques, qui l'avaient vue panser leurs blessés et partager courageusement leurs privations. Tous, levant la main droite, lui jurèrent de la défendre jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Ils tinrent parole, malgré les tourments de la faim et de la soif, malgré les assauts réitérés de l'ennemi. Enfin la femme de l'hospodar, voyant la garnison réduite à la dernière extrémité, dégagea ellemême Fedorenko de son serment, et l'engagea à capituler. Il obtint des conditions honorables pour ses Cosaques, qui retournèrent en Ukraine, emmenant la femme de l'hospodar et son fils; mais on dit qu'Etienne Boudrouts lit fendre le nez à cet enfant, pour que cette hideuse blessure l'empêchât de monter sur le trône de son père.

Au moment où Timothée fut blessé, un courrier était parti de Soczawa. Il trouva Chmielnicki à la tête d'une armée de soixante mille hommes, couvrant sa frontière. Le premier mouvement de l'Ai aman. en apprenant le danger de son fils, fut de courir en Moldavie, mais les anciens s'y opposèrent d'une voix unanime, disant qu'ils avaient pris les armes pour défendre leur pays et non pour les intérêts de l'hospodar. Dans la chaleur de la discussion, Chmielnicki mit le sabre à la main et blessa au bras le colonel Vorotchenko; mais, à la vue du sang qui coulait, rappelé à lui-même, il s'agenouilla trois fois devant ses officiers, et leur demanda pardon de sa violence. Puis il fit donner de l'hydromel à ses gens, en leur disant, les larmes aux yeux : «Enivrez-vous, mes enfants, « mais ne m'en donnez pas à moi. » Ravis de cette humilité, les Cosaques jetèrent leurs bonnets en l'air, en s'écriant: « Seigneur Ataman, mène« nous où tu voudras. nous serons toujours avec toi. » Les vices de Chmielnicki étaient ceux de ses Cosaques, qui l'en aimaient peut-être davantage. parce qu'il était aussi brutal qu'eux dans l'ivresse. Profitant des bonnes dispositions de ses soldats, l'Ataman laissa Zolotarenko avec trois régiments à Tchernigof pour défendre l'Ukraine, et luimême, avec l'élite de ses forces, se dirigea vers la Moldavie. Il était trop tard. Après quelques jours de marche, arrivé à la frontière, il rencontra les Cosaques sortis de Soczawa, qui rapportaient le corps de son fils. Le vieillard contempla le cadavre d'un œil sec, et dit: «Loué soit « Dieu, mon Timolhée est mort en Cosaque, et n'est pas resté aux mains «de l'ennemi!» Puis il envoya le cercueil à Czehrin, pour être déposé dans l'église, ajournant les funérailles jusqu'à la fin de la guerre. Les restes du jeune guerrier furent reçus, le 22 octobre, par Domna Rosanda, qui venait d'accoucher de deux jumeaux, et par la femme et les filles de Chmielnicki, tandis que l'Ataman marchait résolûment contre l'armée polonaise.

Elle l'attendait devant Zwancew, aux bords du Dniestr, retranchée dans une position naturellement très-forte. Le roi avait sous ses ordres plus de soixante mille hommes, dont vingt mille Allemands et huit mille Moldaves ou Valaques. De l'autre côté du fleuve, Ragoczi avait rassemblé plus de quinze mille hommes, Hongrois ou Transilvains. Chmielnicki était trop habile pour les attaquer. Observant toujours à distance le camp polonais, il s'appliqua à dévaster le pays aux environs, et à intercepter les convois, au moyen de petits corps de Cosaques et de Tartares, qui, ne se laissant jamais joindre, tenaient l'ennemi dans une inquiétude continuelle. L'hiver approchait. Les fourrages, les vivres devenaient rares, les troupes étaient sans solde et sans abri contre le mauvais temps, et, selon l'ordinaire, des maladies épidémiques vinrent s'ajouter à tous les maux que souffrait le soldat. De jour en jour on s'attendait à voir arriver le kan avec toute sa horde pour donner le coup de grâce à l'armée polonaise, réduite et démoralisée par la disette, le froid et les maladies. Les Hongrois, bien que mieux payés que les autres, désertèrent en masse, alléguant qu'ils ne pouvaient pas faire campagne faute de vêtements d'hiver. Peu de jours après les Valaques imitèrent leur exemple. Sans avoir tiré un coup de canon, Chmielnicki voyait ses adversaires plus qu'à demi vaincus. L'armée royale était en effet dans la même position qu'à Zborow. Pour expliquer cette périodique répétition des mêmes fautes, il faut se rappeler l'usage des Polonais de traîner après eux un immense bagage. Un camp devenait une ville, et un gentilhomme avait autant de peine à quitter sa tente qu'un citadin à laisser sa maison. Bientôt les fourrages étaient épuisés autour du camp, les chevaux mouraient par milliers, et les mouvements devenaient de jour en jour plus difficiles; qu'on ajoute à cela l'imprévoyance des chefs, l'indiscipline des soldats, leur manque de patriotisme etleurs habitudes de pillage! Chmielnicki avait dit un jour à un envoyé polonais : «Si un de mes Cosaques emmène un chariot de bagage, je lui fais «couper le cou.» Il avait bien compris que, pour détruire une armée polonaise, il suffisait de tenir la campagne, et d'éviter une bataille.

Jean Casimir sortit de ce coupe-gorge comme il s'en était tiré à Zborow, en achetant les Tartares accourus au bruit de sa détresse; mais, cette fois, l'humiliation fut plus grande que jamais. Islam Ghereï n'aimait pasChmielnicki, et, probablement, selon la politique ordinaire de la Porte, il était toujours disposé à protéger le plus faible de ses voisins contre le plus puissant, afin d'entretenir entre les différents princes chrétiens cette division qui faisait sa force. En ce moment la Pologne était trop affaiblie pour lui donner de l'inquiétude. Les tentatives des Cosaques sur les provinces danubiennes l'avaient alarmé; leurs négociations avec la Moscovie, qu'il soupçonnait peut-être, le décidèrent encore une fois à se séparer de son ancien allié. Malgré tons les efforts de Chmielnicki, le Tartare accorda la paix. Outre des présents considérables au kan et à ses ministres, Jean-Casimir s'engagea à payer un tribut annuel de i00,000 ducats. Il fitplus,il autorisa les Tartares à piller, pendant quarante jours, le pays russien et à y enlever des esclaves, pourvu, cependant, qu'ils épargnassent les gentilshommes et les catholiques. Par une sorte de pudeur, à l'égard de son ancien allié, peut-être aussi pour empêcher l'union de l'Ukraine avec la Moscovie, Islam Ghereï stipula en faveur des Cosaques l'observation du traité de Zborow. Aussitôt après la conclusion de ce honteux marché, Jean-Casimir alla passer l'hiver à Lwow, et Chmielnicki, sans vouloir revoir le roi, retourna en Ukraine. Libres de toute contrainte, les Tartares se répandirent en bandes sur la Podolie, brûlant hameaux et villages, rançonnant les villes et enlevant partout hommes et femmes sans s'inquiéter de leur condition ou de leur croyance. On assure que plus de cinq mille personnes, appartenant à des familles nobles, furent ainsi traînées en Crimée, pour être vendues comme esclaves. L'Ukraine elle-même, du moins ses districts de la rive droite du Dniepr, eurent cruellement à souffrir du passage des barbares.

L'intervention d'Alexis Mikhaïlovitch en faveur des Cosaques avant la dernière campagne, la délibération provoquée par Chmielnicki à Tarnopol semblent prouver que, dès l'année ifi53, l'Ataman était résolu à mettre l'Ukraine sous la protection moscovite; maintenant il ne songeait plus, vraisemblablement, qu'à stipuler pour son pays et pour lui-même l'indépendance de fait qu'il n'avait jamais pu obtenir de la Pologne. Le i" octobre i653, le tsar tint à Moscou le grand conseil du pays [aencKan Ayiwa], où furent convoqués tous les ordres de l'Etat. Un secrétaire lut à l'assemblée une sorte de manifeste où étaient énumérés tous les griefs que le tsar avait contre la Pologne, et son intention de lui déclarer la guerre. Il ajouta que l'armée zaporogue avait pris les armes pour la défense de la foi orthodoxe, qu'elle implorait la protection moscovite et demandait à devenir sujette du tsar. Refuser cette protection, c'était obliger un peuple généreux à recourir aux Turcs et aux Tartares. L'assemblée, consultée pour la forme, approuva les résolutions du souverain, et la guerre contre la Pologne, ainsi que l'annexion de l'Ukraine comme province de l'empire, furent décidées par acclamation.

Plus de trois mois après, et lorsque déjà les Moscovites allaient fondre sur la Lithuanie, l'armée zaporogue se rassembla à Péréïaslaw pour se choisir un souverain. Depuis quelque temps Chmielnicki s'était concerté avec les Anciens, et s'était assuré leur concours. I l se leva au milieu du cercle pour inviter chacun à exprimer librement son vœu. «Seigneurs colonels, capitaines, soldats de l'armée zaporogue, et vous •i tous chrétiens orthodoxes, vous comprenez que nous ne pouvons vivre «plus longtemps sans un souverain. Je vous ai réunis pour que vous « choisissiez entre les quatre que je vais vous nommer. Le premier est «le sultan, mais c'est un infidèle [ôycypMairb], et vous savez tous les « maux qu'endurent les chrétiens sous son empire. Le second est le kan «de Crimée, un infidèle aussi. Nous avons été contraints d'accepter «son amitié, mais nous n'avons eu que trop d'occasions de nous en «repentir. Le troisième est le roi de Pologne, mais je crois inutile de « vous rappeler ce que nous avons souffert sous le gouvernement de ces «seigneurs, qui font plus de cas d'un chien que d'un de nos frères or« thodoxes. Le dernier enfin est le grand tsar d'Orient, qui professe « comme nous la religion grecque. La Moscovie et nous ne faisons «qu'une Eglise, qu'un seul corps, dont la tête est Jésus-Christ. Auprès « de ce grand prince nos prières ont trouvé grâce, et son cœur impé«rial nous est acquis. Que celui qui ne veut pas lui obéir sorte et aille « où il voudra. Le chemin est libre. »

L'assemblée poussa une acclamation, et le colonel de Péréïaslaw, élevant la voix, demanda à la foule : «Est-ce là ce que vous voulez tous? »

« — Oui tous ! » répondirent les Cosaques. « Ainsi soit-il, s'écria l'Ata« man, et que Dieu vous protége dans la forte main du tsar! » On lut alors un projet de traité, ou plutôt une convention déjà revêtue de l'approbation impériale. Les principales dispositions portaient que les franchises et priviléges de l'armée zaporogue, tels que les avait fixés le traité de Zborow, seraient maintenus, notamment le droit d'élire les atamans et tous les fonctionnaires publics, et l'application des impôts aux dépenses de l'armée et de l'administration nationales. L'Ukraine ferait annuellement un don gratuit au tsar, mais la perception aurait lieu sans

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