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que la décoration primitive, celle qui devait aussi porter la trace du style des catacombes, eût disparu dans les temps barbares, et ne fût plus là pour servir de modèle, soit que toute autre cause ait conseillé un système différent; vous êtes en plein moyen âge, sans mélange d'antiquité. Costumes, expressions, ornements, tout appartient à l'époque où le travail a été fait. L'abside de Saint-Clément est une immense miniature d'un manuscrit du xm° siècle.

On le voit donc sur quelques mosaïques de cette seconde série, il y aurait encore lieu de faire ici plus d'une observation qui ne manquerait pas d'intérêt, mais qui serait presque étrangère au but' que nous nous proposons. Ajoutons qu'à partir de l'œuvre de Cavalini, dès le milieu du xiv* siècle, une semblable étude se bornerait à constater un déclin de plus en plus rapide. Le réveil de la mosaïque au cœur du moyen âge, au moment où l'Eglise tendait à se séculariser et où commençait déjà l'éclosion des idées modernes, ce réveil était une méprise, et la supériorité passagère sur la peinture proprement dite que nous venons de , constater devait se transformer bientôt en infériorité radicale. Cet art majestueux, cette façon de peindre, lente et traditionnelle, suppose une constance, une fixité d'idées, une unité de goût et de principes, qu'on ne rencontre guère que dans des sociétés presque sacerdotales, ou bien encore dans les époques où l'art, après avoir jeté le feu de sa jeunesse, commence à se calmer et à s'éteindre. C'est en Asie, c'est en Egypte, dans ces patries des dogmes immobiles, que la mosaïque a pris naissance : elle ne s'est acclimatée en Grèce qu'assez tard, lorsque le grand mouvement des écoles de peinture touchait presque à son terme; et lorsqu'il s'agissait, à défaut de nouveaux chefs-d'œuvre, d'honorer les anciens, d'en multiplier les images, d'en perpétuer le souvenir. A Rome, c'est seulement vers le temps de Sylla, nous dit Pline \ qu'on en vit les premiers essais, et pour les pavages seulement. Elle ne passa du sol sur les murailles que grâce aux folies de Scaurus. Mais bientôt le luxe impérial et la stérilité de l'art en firent le revêtement habituel des palais et même des maisons, la décoration nécessaire de tout édifice public. Aussi, quand les barbares veulent singer l'Empire, ils s'emparent de la mosaïque, ils la conservent avec respect, ils s'y attachent avec superstition. Plus l'art languit et devient infécond, plus ce signe de richesse, de grandeur, de puissance, est recherché, plus il se multiplie. Mais le jour où la lumière renaît, où la sève bouillonne, où le printemps, le vrai printemps commence en Italie, au xive, au xv° siècle, lorsque la peinture

1 xxxvi, 60, I. — Ibid. 64, I.

chaque jour invente, imagine, improvise, alors la mosaïque est impuissante à la suivre, ou, si l'envie lui prend de lutter avec elle, d'imiter ses dégradations, ses insensibles nuances, il faut qu'elle descende aux tours de force, aux procédés microscopiques, qu'elle abdique sa vraie puissance, qu'elle s'amollisse, s'effémine, et tombe à ces froids trompe-l'œil qu'on vous montre à Saint-Pierre de Rome comme les miracles du genre. C'est à cet emploi subalterne qu'est réduit aujourd'hui ce grand art. Mais, si, quant à présent du moins, son rôle actif semble achevé, il lui en reste un dans le passe encore plein de grandeur. Plus résistant et plus durable que tout autre genre de peinture, lui seul peut dire à l'archéologie certains mystères à jamais perdus. Nous n'avons ici soulevé qu'un faible coin du voile qui le couvre: nous avons fait seulement pressentir le genre de révélations qu'on peut s'en promettre encore, en le suivant de près sur tous les points où jadis il brilla. L'étude de la mosaïque, aussi bien dans les temps modernes que dans l'antiquité, est une des premières assises et des pierres angulaires de toute histoire de l'art.

L. VITET.

The Life Of Mahomet, wilh inlroductory chapters on the original sources for the biography of Mahomet, and on the pre-islamite history ofArabia, by William Muir, esq., Bengal civil service. London, i861, in-8°. — La Vie De Mahomet, précédée d'une introduction sur les sources originales de sa biographie et sur l'histoire de l'Arabie antérieurement à l'Islam, par M. William Muir, esq., du service civil au Bengale. Londres, 4 vol. in-8°, avec des cartes et des tableaux.

Das Leben Vnd Die Lehre Des Mohammad, nach bisher grôsstentheils unbenutzten Quellen, bearbeitet von A. Sprenger, erster Band, xvi-583; zweiter Band, 548. Berlin, i86i, i862. — La Vie Et La Doctrine De Mahomet, d'après des sources la plapart inédites, par M. A. Sprenger. Berlin, in-8°, les deux premiers volumes.

TROISIÈME ARTICLEi.

Je ne prétends pas faire une biographie de Mahomet, même fort

1 Pour le premier article, voir le Journal des Savante, cahier d'avril, p. ao5; pour le deuxième, ]e cahier de juillet, p. 4oi.

abrégée; ce serait un soin inutile, et peu convenable ici; la vie du prophète est assez connue pour qu'il n'y ait point à en rappeler de nouveau les détails; et, si l'on désire les retrouver tout au long, c'est à ses récents historiens qu'il faudrait recourir. Mais je veux m'arrêter au caractère de ce grand homme, et l'étudier suffisamment pour bien comprendre, par ce qu'il a été réellement, l'influence extraordinaire qu'il a exercée sur ses contemporains et sur la postérité. Je voudrais prouver, et je crois n'y avoir pas trop de peine, que Mahomet a été le plus intelligent, le plus religieux, le plus clément des Arabes de son temps, et qu'il n'a dû son empire qu'à sa supériorité; je voudrais prouver que la religion monothéiste prêchée par lui a été un immense bienfait pour les races qui l'ont adoptée, et que cette religion, tout inférieure qu'elle est au christianisme, mérite beaucoup plus d'estime qu'on ne lui en accorde généralement.

Seulement il ne faut jamais isoler Mahomet du milieu dans lequel il a paru; et l'on doit se souvenir toujours qu'il s'agit de l'Arabie au vn* siècle de notre ère, et non plus de ce monde gréco-romain, qui est sans doute un incomparable modèle, mais qui ne peut pas être cependant le type exclusif de l'humanité. Rien n'égale le monde chrétien; mais on peut encore être très-grand, tout en restant fort au-dessous de lui, par une imitation louable quoique incomplète.

L'enfance de Mahomet paraît avoir été très-malheureuse; il ne connut jamais son père Abdallah, mort deux mois environ avant sa naissance. Sa mèreÀmina ne put l'allaiter elle-même que quelques jours, et elle dut le confier à une nourrice qui consentit à s'en charger, non sans difficulté parce qu'il était orphelin, et qui l'emmena dans le désert assez loin de la Mecque. Mais à peine était-il sevré, vers l'âge de deux ans, que cette femme, inquiète de certains accidents dans la santé de l'enfanti, dut le rapporter à sa mère. Amina reprit son fils avec la plus vive tendresse, et elle le soigna à l'aide d'une esclave noire Oumm-Ayman, pour qui Mahomet conserva toujours un profond attachement. Il avait

1 D'un accident assez mal constaté qui était arrivé à l'enfant, on a conclu que Mahomet avait eu dès lors une attaque d'épilepsie, prélude de deux ou trois autres qu'il paraît avoir éprouvées plus tard dans son âge mûr. Là-dessus la légende mahométane a bâti la fable des deux anges qui auraient ouvert le ventre de l'enfant, et auraient purifié son cœur en lui enlevant la tache noire, signe du péché originel. Pour justifier cette invention absurde les commentateurs musulmans alléguent la sourate xciv, verset i, qui commence ainsi : « N'avons-nous pas ouvert «ton cœur, et été le fardeau de tes épaules? • Ceci montre une fois deplus comment se forment les légendes populaires.

six ans environ quand il perdit sa mère, morte au retour d'un voyage à Yathrib, où elle était allée présenter son fils à une partie de sa famille. L'enfant fut recueilli par son grand-père Abd-el-mottalib, qui lui montrait une alTection toute particulière, et qui se plaisait souvent à lui prédire de hautes destinées. Mais cette protection même devait bientôt, comme les autres, manquer à l'orphelin; Abd-el-mottalib mourait trois ans plus tard; et Mahomet, âgé de neuf ans, était remis à la garde de ses oncles, et spécialement à celle d'Abou-tâlib, qui jouissait d'une grande considération, comme chef du Rifâda ou administration des secours à donner aux pèlerins.

Ainsi la vie de Mahomet commença par de rudes épreuves, qu'augmentait encore la pauvreté. A la mort de sa mère, il ne reçut pour tout héritage que sa fidèle esclave, un troupeau de moutons et cinq chameaux; et, tout en appartenant à une famille illustre et puissante, il passa sa jeunesse, après son enfance, -dans un état voisin de la misère. De là sans doute ces habitudes de simplicité et de tempérance désintéressée qu'il observa toujours rigoureusement et qui lui concilièrent le respect de tous. On sait peu de traits de cette époque de sa vie; il accompagnait ses oncles dans leurs voyages et dans leurs expéditions guerrières i. Il y prenait part sans grande activité, avec beaucoup plus de docilité que d'ardeur, sachant se faire aimer de tout le monde et inspirant le plus vif intérêt aux hommes distingués avec qui il se trouvait en rapport2. A vingt ans, il gardait encore les troupeaux, fonction presque humiliante pour les hommes, et qu'on laissait habituellement aux jeunes filles des tribus. Mahomet se plaisait à rappeler plus tard que Moïse et David, tous deux prophètes, avaient été des bergers comme lui; et il est probable que ces occupations nonchalantes convenaient à l'esprit méditatif et rêveur du jeune homme. Elles ne faisaient d'ailleurs qu'ajouter à la solidité de son caractère, qui était d'une maturité précoce; et il donnait déjà tant de confiance à tous ses com

1 Il paraît que, dans une de ces expéditions faites à l'occasion des guerres de Fidjâr ou guerres sacriléges, le jeune Mahomet ramassait les flèches de ses oncles, pendant le combat de Nakla, et les leur remettait. Ceci se comprend, s'il n'avait alors que quatorze ans, comme le croit M. Caussin de Perceval (Essai sur l'histoire des Arabes, t. I, p. 307); mais ce serait la preuve d'un courage bien peu ardent, s'il avait en effet vingt ans, comme le soutient M. W. Muir, d'après les auteurs arabes les plus autorisés. ( The Life of Mahomet, t. II, p. 6.) Aussi M. Muir croit-il pouvoir dire que « le courage physique et l'audace martiale sont des vertus qui ne « distinguèrent jamais le prophète à aucune des périodes de sa vie. « — s Témoin la prédiction du moine de Bosra, sans parler de celle de son grand-père Abd-elinottalib; voir M. Caussin de Perceval, Eitai, etc. t. I, p. 3ao.

pagnons, qu'ils lui décernaient le surnom d'El-amin, • l'homme sûr, * l'homme fidèle.» Loin des trop faciles plaisirs de la ville, ses mœurs restèrent irréprochables, et sa jeunesse se passa dans une chasteté qui parait avoir été absolue, bien qu'elle ne fût pas sans combatsi.

La preuve de l'estime qu'on lui accordait c'est que, pauvre, solitaire et jeune comme il l'était, on ne l'en convoquait pas moins aux actes les plus importants de sa tribu. Afin de prévenir les désordres qui avaient amené les guerres longues et sanglantes de Fidjâr, quelques-unes des principales familles coraychites s'étaient unies rt engagées par serment à protéger les faibles et à leur faire rendre justice. C'était une ligue des honnêtes gens contre les perturbateurs de la paix publique, et elle avait d'autant plus d'utilité, qu'elle suppléait à l'absence de tribunaux réguliers qui fussent assez forts pour faire respecter leurs décisions. Mahomet fut appelé à faire partie de cette société, qui subsista longtemps même après sa mort, et il se fit toujours gloire d'y avoir concouru. Il s'en vantait dans les dernières années de sa vie, et il se croyait même alors étroitement lié par le serment des Fodboùl2, qu'il avait prêté bien des années auparavant en compagnie des enfants de Hâchim. des enfants de Zohra et des enfants de Taym. Il disait à Ayésha, la plus chère de ses femmes, «qu'il était prêt à répondre immédiatement à l'appel que « lui ferait l'homme le plus obscur au nom de ce serment, et qu'il ne «voudrait pas, pour les plus beaux chameaux de l'Arabie, manquer à la » foi qu'il avait jurée, il n'y avait pas moins de trente ans3. n Mahomet n'était pas encore marié, quand il entra dans cette ligue honorable,

1 On peut lire dans M. W. Muir (The Life of Mahomet, t. II, p. i4) le récit de deux courses nocturnes que fit le jeune homme pour aller à la Mecque sa tis faire les passions de ton âge. Arrêté les deux fois par quelque cause imprévue, il sut se dompter et ne succomba plus à la tentation. Cette tradition, qu'en fait remontera Mahomet lui-même, est rapportée par Tabari, et elle n'a rien que de Irès-vrjisemblable. C'est une grande domination de soi-même; mais elle se conçoit dans une nature délicate et réfléchie comme celle de Mahomet. Il faut njouter que physiologiquement cette chasteté des premiers temps s'accorde bien avec les besoins perMstanls de l'âge avancé et même de la vieillesse. — * La Fédération des Fodhoùl. ou Hilf-el-Fodhoâl. avait été ainsi appelée en souvenir d'une ancienne association formée sous les Djorhom par quatre personnages de ce nom, et qui avait eu le même objet La seconde association parait avoir eu plus de durée et plus d'efficacité que la première. — * Par ce serment les associés juraient devant une divinité vengeresse qu'ils prendraient la défense des opprimés, et qu'ils poursuivraient la punition des coupables, tant qu'il y aurait une goutte d'eau dan* l'Océan. Les historiens arabes citent plusieurs faits qui attestent que ce n'était pas un serment vain; et, quand un acte criminel avait été commis, il suffisait de la menace de l'association pour que le grief fût redressé autant qu'il pouvait l'rtre.

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