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où il n'apportait évidemment que le concours de ses qualités éminentes *. Ce sont également ces qualités qui décidèrent de son mariage avec Khadîdja, sa cousine, riche veuve qui avait repoussé les plus grands partis, et qui, beaucoup plus âgée que Mahomet, de quinze ans au moins, jeta les yeux sur son jeune parent*. Il avait conquis sa confiance par la probité intelligente qu'il avait déployée dans la conduite d'une de ses caravanes. Il n'est pas impossible non plus que la personne même de Mahomet ait séduit Khadîdja. La tradition ne nous dit pas précisément ce qu'il était à vingt-cinq ans, au moment de son premier mariage; mais, d'après ce qu'elle nous apprend de son extérieur dans un âge plus avancé, on peut conjecturer ce qu'il devait être dans la fleur de sa jeuI1GSSG, D'une taille un peu au-dessus de la moyenne, il était fortement constitué; sa poitrine et ses épaules étaient larges; ses mains et ses pieds remarquablement solides, comme toute sa charpente osseuse; les jointures très-fines; les membres charnus sans être lourds; son cou était long, blanc et très-élégant; sa tête était excessivement grosse; le front était développé et toujours serein; le nez était fort et légèrement aquilin, avec le bout un peu relevé; la bouche était large avec des dents très-blanches, saines et éloignées; ses sourcils minces étaient séparés par une veine qui se gonflait dans les moments d'émotion; ses yeux noirs et brillants étaient ombragés par de longs cils; sa chevelure, épaisse et noire comme jais, tombait en boucles derrière ses oreilles et jusque sur ses épaules; sa barbe et ses moustaches étaient abondantes. Comme il arrive assez souvent chez les hommes très-vigoureux, il se tenait mal et il était voûté; sa démarche, quoique rapide et légère, avait, à l'apparence, quelque chose de pesant, et l'on eût dit qu'il descendait toujours une pente. D'ailleurs toute sa contenance, si elle était pleine de force, respirait la douceur et la bienveillance, bien qu'il regardât rarement en face les gens à qui il parlait. Sa physionomie générale était très-re

* M. Caussin de Perceval (Essai, etc. I, 334) lui donne vingt-cinq ans à cette époque; il m'est pas encore marié, mais c'est peu de temps avant son mariage. M. W. Muir, au contraire, croit pouvoir affirmer, d'après le secrétaire de Wâckidi (Kâtib al Wâckidi), que Mahomet n'avait alors que vingt ans. (The Life of Mahomet, II, p, 1o.) Cette différence de cinq ans ne laisse pas que d'avoir quelque importance pour démontrer la maturité précoce de Mahomet.—* Khadîdja était une Coraychite comme Mahomet, et elle descendait au même degré que lui du fameux Cossayy. Elle avait été mariée deux fois et elle avait eu deux fils et une fille. On ne sait pas au juste quelle différence d'âge il y avait entre elle et son troisième mari; mais elle avait au moins quarante ans quand il en avait vingt-cinq.

posée et très-tranquille; son teint, ni pâle ni coloré; sa peau, très-unie, quoique hàlée. En un mot, l'ensemble de sa personne, sans être précisément beau, avait un très-grand charme, et l'on se sentait attiré vers luii.

Le moral ne démentait pas l'apparence physique; c'étaient les mêmes qualités de puissance et de calme, de bonté et de droiture, de désintéressement et de gravité douce; il parlait peu et il écoutait plus volontiers ses interlocuteurs. Cependant, si l'occasion y prêtait, il ne se refusait point à l'enjouement ni à la plaisanterie. Même quand il fut arrivé au faîte du pouvoir, il ne se permettait pas de brusquer l'entretien avec qui que ce fût, ni de montrer aucun empressement à le finir. Comme le disent ses historiens, il ne retirait jamais le premier sa main de la main qu'un ami lui avait tendue. Ce n'est pas que sa nature ne fût très-passionnée; mais il avait une grande domination sur lui-même, et il ne souffrait pas que ses sentiments intérieurs s'exprimassent avec une spontanéité irréfléchie, que plus tard sa raison aurait pu blâmer. Grâce à cet empire qu'il exerçait sur toutes ses actions, il fut, durant sa vie tout entière, de la plus rare sobriété. Quoique très-simple dans ses vêtements, il soignait extrêmement sa personne; il était d'une propreté recherchée, et la moindre odeur mauvaise lui était insupportable. Habitué à se servir seul, jusqu'aux derniers moments de son existence, 'même pour les besoins les plus vulgaires, les aliments, les habits, la chaussure, il avait conservé dans tous ces détails mesquins autant de délicatesse que d'indépendance; et, comme il n'avait à réclamer l'aide de personne, il était toujours prêt à obliger autrui avec une facilité surprenante et une générosité qui ne s'est pas un seul jour démentie. Un de ses serviteurs, qui était resté dix-huit ans avec lui, affirmait qu'il n'avait jamais été grondé par son maître, et qu'il en avait reçu des services au moins aussi souvent qu'il lui avait donné les siens -. Il était d'une force de corps extraordinaire ; et, sans rechercher précisément la fatigue et les périls, il ne les craignait ni ne les fuyait sous aucune forme.

1 11 parait que Mahomet avait dans le dos une loupe assez développée, qui était entourée et recouverte de poils. C'est un accident assez fréquent, et qui n'a rien que de très-naturel; mais les dévots musulmans y ont attaché une importance tout à fait extraordinaire. Pour eux c'était là le signe manifeste de la prophétie et de la mission que Dieu avait confiée à son envoyé. Lorsque Mahomet, encore enfant, accompagna son oncle à Bosra, un moine de cette ville, nommé Bahira, prétendit reconnaîtrc entrc ses deux épaules le signe et le $ceau de la prophétie. (Voir M. Caussin de Perceval, Eiiai, etc. 1.1, p. 3ao.) — * M. Gustave Weil, Mohammed derprophct, p. 343.

Tel était l'homme qu'épousait Kbadîdja; et l'on comprend que, même beaucoup plus âgée que lui, elle faisait un choix très-raisonnable. Ce qui le prouve, c'est que l'union ne fut pas un instant troublée, et que Mahomet, qui devait plus tard provoquer tant de jalousies légitimes de la part de ses nombreuses femmes, n'en donna pas le moindre motif pendant plus de vingt ans à celle qu'il avait épousée en premières noces, et qui, par la différence de leur âge, aurait pu être aisément sa mère, il eut de Khadîdja sept enfants : trois fils, qui moururent tous en bas âge, et quatre filles, dont la plus célèbre fut Fâtima, la femme d'Ali. Devenu riche par son mariage, le jeune Mahomet ne changea rien à ses manières frugales, cl il ne profita de sa nouvelle aisance que pour faire du bien autour de lui. Son oncle Abou-tâlib, qui avait soigné son enfance, était tombé dans la gêne. Mahomet, plein de reconnaissance, se chargea, pour l'aider, de l'éducation de son dernier fils, Ali, à qui il donna plus tard Fâtima. Ce fut aussi vers le même temps qu'il adopta pour fils un jeune esclave chrétien, Zayd, fils de Hâritha, dans lequel il avait remarqué d'heureuses dispositions. Ces deux enfants aimaient passionncmentleur bienfaiteur 1, et, le consolant dt,s fils qu'ils avait perdus, ils ne cessèrent de lui prodiguer les témoignages du plus absolu dévouement.

Dans ce long intervalle de bonheur et de paix domestique, on ne cite guère qu'une seule circonstance où Mahomet joue quelque rôle, et où il se trouve signalé à l'attention de ses compatriotes. Il avait trentecinq ans environ, et, depuis dix ans, il était marié à Khadîdja, lorsque les Coraychites résolurent de rebâtir la Càba, qui avait besoin des plus urgentes réparations et qui menaçait ruine. Ce fut une affaire très-délicate de régler l'ordre des travaux, parce que chacune des familles les plus puissantes voulait pieusement y prendre sa part. On avait apaisé, non sans peine, tous les différends; mais ils se réveillèrent avec la plus extrême violence quand les constructions furent assez avancées, et qu'il s'agit d'y donner une place à la fameuse pierre noire. C'était ;*i qui revendiquerait ce droit, qui ne pouvait être divisé; et, comme les amours-propres ne voulaient pas céder, les travaux avaient été interrom

1 On connaît le fanatique attachement du jeune Ali pour son oncle; quant à Zayd, fils d'Hâritha, enlevé de très-bonne heure du sein de sa famille pan quelques guerriers d'une tribu ennemie, il fut retrouvé plus tard par son père, qui l'aimait tendrement, et qui n'avait cessé de le chercher. Mahomet le laissa libre de choisir et de retourner avec son père, s'il le préférait. Zayd n'hésita point, et il voulut rester avec le bienfaiteur qui l'avait affranchi et traité si généreusement. Mahomet l'adopta alors pour (ils.

pus; et, de toutes parts on avait couru aux armes. Toutefois, avant d'en ventraux mains, on tint une dernière conférence; et, sur la proposition du doyen d'âge, on s'accorda pour s'en rapporter à l'arbitrage de la première personne qui entrerait dans la salle où la délibération se passai!. Le hasard voulut que cette personne fût Mahomet. Dès qu'on le vit entrer par la porte des Béni Sheyba, chacun s'écria: « El-amîn, El-amîn! « l'homme sûr, l'homme fidèle! » et l'on attendit le jugement. Mahomet ne trompa point l'attente dont il était l'objet, et il trancha la querelle avec une présence d'esprit et une impartialité étonnantes. Il étendit son manteau à terre, mit la pierre noire dessus, et pria quatre des principaux chefs des factions ennemies de prendre les coins du manteau pour élever simultanément la pierre 1 à la hauteur qu'elle devait occuper, quatre ou cinq pieds au-dessus du sol. Il la prit alors lui-même, et il la posa de ses propres mains. L'assistance fut pleinement satisfaite, grâce à cette ingénieuse conciliation; et la paix, menacée depuis quelques jours, fut à l'instant rétablie. Ce service rendu au public et ce succès si facilement obtenu ne laissèrent pas que d'accroître encore l'estime dont jouissait Mahomet.

Cependant il approchait de la crise qui devait décider du reste de sa vie, et en faire un fondateur de religion; il avait, à cette époque, près de quarante-deux ans. Jusqu'alors il avait accepté le culte national; et, sans se signaler par une piété particulière envers les idoles, il n'avait jamais témoigné la moindre répugnance à les adorer comme chacun le faisait autour de lui. Il est à présumer cependant que des doutes sérieux s'étaient élevés dès longtemps dans son esprit, soit qu'ils lui vinssent spontanément, soit qu'ils lui fussent inspirés par les hanyfes qu'il connaissait, par VVaraca, le cousin de Khadidja, sa femme, soit même aussi par Zayd.fils de Hâritha, qui n'avait pas cessé d'être chrétien en devenant le fils adoptif de Mahomet. Il se plaisait à se promener seul dans les environs de la Mecque, livré aux pensées qui peut-être l'occupaient déjà lorsque jadis il gardait les troupeaux, et il se disait certainement que l'idolâtrie n'était pas la religion d'Abraham, et qu'on pouvait y substituer un culte plus raisonnable et plus pur. Chaque année, il se retirait, com me les personnages les plus dévots de la Mecque, sur le mont Hîra , pendant les mois sacrés de la trêve; et là, dans une grotte étroite, qui avait servi à bien d'autres ermites avant lui, il s'abandonnait à ses réflexions, peut-être même à ses extases, dans le silence le plus absolu et dans la tranquillité la plus profonde, sous un climat brûlant, au milieu d'une nature aride et desséchée par un soleil inaltérable. Il ne sortait de la solitude que pour aller de temps à autre chercher dans sa maison les aliments indispensables, et il se bâtait de revenir à ses chères méditations.

1 La pierre noire, d'après le témoignage des voyageurs qui l'ont rue, n'a pas plus de six ponces de haut sur huit pouces de long; c'est très-probablement un simple morceau de basalte, ou peut-être un aérolithe. (Voir M. W. Muir, The Life of Mahomet, t. II, p. 35, citant Ali-Bey, Burckardt et Burton; voir aussi le Tournai des Sarantt, cahier de juillet i863, p. 4o8.)

On peut concevoir quelles excitations ce régime de vie devait causer à une organisation telle que la sienne, et les dispositions d'esprit où il devait être quand il rentrait près de sa femme et de sa famille. Il paraît bien qu'il eut dès lors ces inspirations ardentes d'où plus tard il tira le Coran. Ce n'étaient pas celles d'un poète, car il se défendit toujours de l'être à l'exemple de plusieurs de ses contemporains; mais c'étaient les effusions d'une âme embrasée des sentiments qui l'agitaient et bouleversée par ses tempêtes intérieures. D'ailleurs les objets de ces méditations étaient les plus grands que l'esprit de l'homme puisse se proposer: Dieu, l'immortalité de l'âme, les châtiments et les récompenses de la vie éternelle. •

II semble bien constaté que c'est précisément dans un rêve que Mahomet crut avoir la première révélation de sa mission futuret. L'ange Gabriel lui apparut durant son sommeil, tenant et lui donnant un livre qu'il lui ordonnait de lire. Mahomet résista trois fois à cet ordre, et ce ne fut que pour éviter les violences de l'ange qu'il consentit enfin à lire ce qui lui était présenté. A son réveil, il sentit qu'un livre avait été écrit dans son cœur; c'est l'expression dont il se servait lui-même, si l'on en croit la tradition, pour rappeler cette apparition merveilleuse. Il en fut profondément troublé; et, après avoir raconté A Khadidja le rêve qu'il venait d'avoir, il retourna sur le mont Hîra, livré au désespoir et à l'égarement. Il se croyait possédé des esprits malins, et il allait peutêtre s'ôter la vie en se précipitant du haut d'un rocher pour se délivrer du mal affreux qu'il redoutait, quand une voix descendue du ciel et qu'il prit pour celle de l'ange lui dit : « Ô Mahomet, tu es l'envoyé de

1 Sur ce point si important, les historiens arabes sont généralement d'accord; c'est en rêve que d'abord Mahomet crut avoir vu l'ange Gabriel, lui apportant un rouleau couvert d'écriture et lui ordonnant de le lire. On peut consulter à ce sujet l'appendice du quatrième chapitre dans l'ouvrage de M. A. Sprenger, Dus Lcben, etc. tome I, p. 33o et suiv. Le témoignage vient surtout d'Ayésha, qui devait avoir entendu répéter mille fois cette curieuse circonstance. Mahomet lui-même paraît l'avoir racontée aussi de cette façon. (Voir M. A. Sprenger, itiW. page 887, si l'on en croit Ibn Ishâk cité par Tabari.)

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