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pas que Mahomet soit changé quand il joint au prophète le politique et le fondateur d'Etat. Il n'y a de modifié en lui que la situation. L'homme est demeuré le même; et, sans nier les actes qu'on doit désormais lui reprocher, on peut dire qu'il a cédé aux nécessités de la politique bien plus encore qu'à ses passions; qu'il a été aussi clément qu'il lui était permis de l'être; et que, malgré les circonstances toutes nouvelles où il était placé, il a conservé la meilleure partie des vertus que nous avons jusqu'ici admirées en lui, et qui étaient trop réelles pour qu'il put si facilement s'en dépouiller. Mais ce n'est plus uniquement le prophète que nous avons à considérer, c'est l'homme de guerre au milieu d'un peuple féroce, quoique intelligent, dont il ne partage pas les fureurs, mais dont il doit plus d'une fois assouvir les vengeances.

BARTHÉLEMY SAINT-BILAIRE.

( La suite au prochain cahier.}

Étude Sur MÂlebranche d'après des docnments manuscrits, par l'abbé Blampignoni.

PREMIER ARTICLE.

Les documents manuscrits découverts par l'abbé Blampignon contiennent des faits entièrement nouveaux sur la personne de Mak,branche, sur l'histoire de ses ouvrages, sur ses rapports avec les personnages les plus illustres de son temps, sur les diverses contestations dans lesquelles il a passé sa vie tout entière. Ici, comme dans tontes les autres branches de l'histoire de la philosophie, c'est de M. Cousin qu'est venue l'impulsion des travaux et des recherches. Son introduction aux œuvres du P. André, attachant récit des infortunes de ce disciple enthousiaste de Descartes et de Malebranche, égaré chez les jésuites, nous avait révélé

Un vol. in-8*. Paris, chez Charles Douniol, rue de Tournon, 29.

l'historien, en même temps que le courageux confesseur, du grand philosophe de l'Oratoire. Pendant six ans, au milieu de tracasseries et de disgrâces de toute sorte, le P. André travailla en secret à une histoire de Malebranche, qui, par le talent de l'auteur, comme par la grandeur du plan, devait l'emporter de beaucoup sur la vie de Descartes par Baillet.

Dans sa correspondance avec les anciens amis de Malebranche, avec le P. Lelong, avec l'abbé de Marbeuf, avec M. Larchevêque, nous le voyons recueillir pieusement les détails les plus intimes sur la personne et sur la vie de son maître, et rassembler de toutes parts les matériaux nécessaires pour une histoire de sa philosophie, qui devait embrasser l'histoire de la philosophie et d'une partie de la théologie de la seconde moitié du xvne siècle. Nous suivons, pour ainsi dire, pas à pas, dans les lettres du P. André, les progrès de ce grand travail; nous apprenons qu'il a terminé, à tel jour, l'analyse de tel ou tel ouvrage, qu'il en est au portrait de l'Oratoire ou des jésuites , qu'il va commencer l'histoire de telle ou telle guerre ou controverse. Mais il venait à peine de mettre la dernière main à son ouvrage, quand ses papiers furent saisis et confisqués par ordre de ses supérieurs, et lui-même enfermé à la Bastille.

Personne, depuis vingt ans, ni jésuite, ni janséniste, ni érudit, ni philosophe, n'avait répondu à l'éloquent appel de M. Cousin; tout espoir semblait perdu de retrouver un manuscrit si précieux pour l'histoire de la philosophie française, quand l'abbé Blampignon a annoncé au public qu'il avait découvert une Vie de Malebranche dans les manuscrits de la bibliothèque de Troyes. Le nom de l'auteur n'y est pas, mais, a l'élégance ingénieuse et facile du style, à l'enthousiasme pour Malebranche, et surtout à la conformite parfaite avec toutes les indications recueillies par M. Cousin et par M. Charma t, on ne peut douter que ce ne soit l'œuvre du P. André.

Malheureusement ce manuscrit incomplet s'arrête en i7i 3, à l'affaire du P. de Tournemine. Non-seulement il n'est pas achevé, mais il a des lacunes très-considérables. On n'y trouve aucune de ces analyses étendues dont le P. André faisait précéder l'histoire de chacun des ouvrages de Malebranche. Mais combien plus ne faut-il pas regretter les lettres échangées entre Malebranche et le prince de Condé, la princesse Élisa

Le P. André, jésuite. Documents inédits, publiés par M. Clmrma et par M. Mancel'. a *0^ 1n-ia, Paris, i867. Le commencement du manuscrit est celui-là même qu indique M. de Quens, qui avait l'original dans les mains : • Depuis qu'il y a de» « nommes on a toujours philosophé. »

beth, Bossuet et Fénelon, et diverses autres pièces d'un grand intérêt, qui y sont simplement mentionnées? Voici, d'ailleurs, un renseignement qui nous permet d'apprécier toute l'étendue de ces lacunes : selon l'avocat de Quens, qui, vers la fin du xvm° siècle, possédait l'histoire de Malebranche écrite de la main même du P. André, le manuscrit n'avait pas moins de 999 pages in-folio, qui feraient plus de six volumes d'impression t, tandis que la copie trouvée par l'abbé Blampignon n'en a que i80 d'une écriture ordinaire.

Mais, en fouillant les Archives impériales, d'après les indications d'anciens oratoriens, l'abbé Blampignon découvrait encore une autre notice biographique de Malebranche. Cette notice, très-étendue, a été écrite, à la veille de la Révolution, par le P. Adry, dernier bibliothécaire de l'Oratoire2. Le P. Adry n'a pas sans doute l'élégance et l'esprit du P. André, mais il a le même culte pour l'auteur de la Recherche de la vérité, en un temps où il était presque oublié. A la différence du P. André, il insiste plus sur sa vie privée que sur sa vie publique, et il nous donne des détails qui peuvent suppléer à certaines lacunes du manuscrit de Troyes. Le P. Adry n'a pas eu connaissance de l'histoire du P. André , qu'il croyait perdue, mais il est facile de voir qu'il puise aux mêmes sources, c'est-à-dire dans les mémoires manuscrits du P. Lelong, du marquis d'Allemans et du conseiller Chauvin3, que possède M. Cousin, et qu'il nous a été permis de consulter.

1 Introduction aux œuvres philosophiques du P. André, par M. Cousin, p. 7. — * Archives impériales, n° 63o, en deux volumes iii-i2, ou deux parties : la première, de 4oa pages; la seconde, de 4og, d'une écriture peu serrée et avec un certain nombre de pages en blanc. On trouve, à la page i79 de la première partie, un catalogue complet de toutes les éditions des ouvrages de Malebranche. A la suite de la deuxième partie, il y a une correspondance inédite de Malebranche. Le nom du P. Adry n'est pas sur le manuscrit, mais il est certain que cette notice est de lui, par l'unanime tradition de tous ceux qui l'ont connu, et son nom est indiqué sur le catalogue des Archives. — * Voici, en effet, ce que dit le P. Adry dans une note, au bas d'une lettre où le P. André remercie avec effusion le P. Lelong des mémoires et des livrrs qu'il lui a Tournis pour la vie de Malebranche : « L'objet de cette lettre est une vie du P. Ma« lebranchc que le P. André préparait, et qu il a composée sur les matériaux que lui « fournissait le P. Lelong. Elle n a point été imprimée, et on ignore ce qu'est devenu « le manuscrit, i Je ne résiste pas au plaisir de donner au public la lettre charmante du P. André, que cette note accompngne: « Mon Révérend Père, je suis également « charmé de la beauté de vos mémoires et de la confiance que vous me témoignez «en me les envoyant, avec tous les livres nécessaires pour travailler à l'histoire de • voire illustre ami et confrère. C'est une nouvelle obligation que j'ai au R. P. Ma« lebranche, qui, en mourant, vous a laissé une partie de la bonté qu'il avait pour 'moi, et qui me procure, après sa mort, l'honneur de vous connaître; car je crois

Mais ce qu'il y a de plus précieux dans cette seconde découverte, c'est une correspondance inédite qui ne renferme pas moins de cinquante ou soixante lettres de Malebranche, quelques-unes remarquables par l'esprit et la grâce, quelques autres par la noblesse et la fermeté, quelques autres enfin d'un grand intérêt pour l'histoire de sa philosophie et de ses ouvragesi.

Ces trésors sont tombés dans d'excellentes mains, ni jésuites ni jansénistes. Ami sincère de la philosophie, admirateur passionné de Malebranche , sauf les réserves du sens commun et de la foi, l'abbé Blampignon s'est empressé d'en faire part au public dans un livre où il a fait passer, sans aucun esprit de parti, tout le meilleur de ces nouveaux documents. Grâce aux manuscrits que nous avons eus sous les yeux, nous sommes en mesure d'ajouter quelques détails curieux à ceux qu'a publiés l'abbé Blampignon, et de contrôler quelques-uns de ses jugements sur les faits rapportés par le P. André2.

Malebranche, comme le remarque Saint-Simon, naquit et mourut dans les années mêmes de la naissance et de la mort du roi. Il était d'une famille parlementaire. Son père avait été trésorier des cinq grosses fermes sous

• avoir vu, dans les mémoires que vous m'avez fait la grâce de m'envoyer, la meilleure partie de ce que vous êtes, puisque j'ai aperçu partout un homme d'esprit

et un honnête homme. Mais, permettez-moi de le dire, une des choses qui me « fait le plus de plaisir, c'est de voir qu'un Père de l'Oratoire se fie à un jésuite. Je u tâcherai, mon révérend Père, de faire en sorte que jamais vous ne vous en repen, 1iez. Dieu m'a fait la grâce d'être d'un corps sans en épouser les intérêts particu« liers qui pourraient être contraires à l'intérêt commun de la charité. J'aime mieux « n'être rien, en conservant cette vertu favorite de Noire-Seigneur, que d'être tout «en la perdant, ou en la blessant le moins du monde. C'est la disposition avec « laquelle je vais commencer notre histoire, bien résolu de ne rien dire au désavan« tage de personne, sinon ce que les faits déposeront eux-mêmes, et encore je sup« primerai tous ceux qui ne seront pas nécessaires pour faire connaître la vérité et « pour justifier son illustre défenseur contre les énormes calomnies de ses adver« saires. Priez le Seigneur qu'il me conserve toujours dans cette disposition; car, «je vous l'avoue, sans le secours de sa grâce, il me serait impossible de me retenir « à la vue des impiétés et des extravagances que certaines gens attribuent à ce grand

• homme, si sage et si chrétien en toutes choses. > (Deuxième partie de la Notice du P. Adry.) — * La plupart sont adressées à l'abbé Barrand, un des plus intimes amis de Malebranche. On y trouve un certain nombre de lettres du marquis d'Allemans à Malebranche. Jusqu'ici on ne connaissait que très-peu de lettres de Malebranche,.la plupart insignifiantes, sauf la correspondance avec Mairan. Cependant, selon le P. Lelong, Malebranche avait eu plus de cinq cents correspondants. M. Blampignon a publié toute la correspondance conservée par le P. Adry dans la seconde partie de son Etude. s C est à l'obligeance de M. l'abbé Blampignon que nous devons la communication d'une copie du manuscrit de Troyes.

Richelieu et secrétaire du roi; sa mère, Catherine de Lauzon, était alliée à la famille des Bochard de Champigny et parente de cette pieuse et mystique madame Acarie, qui seconda Bérulle dans l'œuvre de l'introduction en France et de la réforme des filles de Sainte-Thérèse. Les Lauzon étant originaires du Poitou, le P. Adry remarque que Malebranche, le second restaurateur de la philosophie en France, tirait son origine maternelle du même pays que Descartes.

Le dernier de nombreux enfants, Malebranche naquit, comme l'ont rapporté tous ses biographes, arec une complexion délicate et avec une conformation défectueuse, sur laquelle le P. Adry nous donne plus de détails que Fontenelle. Il avait l'épine du dos tortueuse dans toute sa longueur et très-enfoncée dans le bas; le cartilage xiphoïde n'en était pas séparé par plus de deux travers de doigt. Dès l'âge de trois ans, il avait eu plusieurs pierres, à la suite desquelles il avait subi l'opération de la taille. De là ce que dit Fontenelle, dans son Éloge, qu'il était appelé à l'état ecclésiastique par la nature et par la grâce. De vingt-cinq à quarante-cinq ans, son estomac se refusait à faire ses fonctions, et il eut de continuels vomissements. Au milieu de ces infirmités de toute sorte, au milieu de souffrances infinies, sa patience fut toujours inaltérable.

A cause de son tempérament maladif, il fit ses études à la maison paternelle, tandis que ses frères, tous les matins, traversaient la Seine pour aller au collége de la Marche. Il eut donc l'avantage de recevoir plus longtemps les soins, les caresses et les leçons de sa mère, femme de grande piété, de beaucoup de distinction, d'un goût délicat et sûr. C'est à l'influence de sa mère que le P. André attribue, non-seulement les sentiments religieux dont l'âme de Malebranche fut remplie, mais le naturel exquis et la grâce de ses écrits. « C'était, dit-il, une dame «d'un esprit rare et d'une grande vertu, qui s'était appliquée particulièrement à le former, et l'on peut dire que c'est à elle qu'il a la pre« mière obligation de ce langage brillant et naturel qu'on observe dans « ses écrits. »

A seize ans, le jeune Malebranche fait sa philosophie au collége de la Marche sous un zélé péripatéticien, M. Rouillard, depuis recteur de l'Université. Sous ce maître, il eut la même déception que Descartes au collége de La Flèche. «Après quelques jours d'exercice, dit André, «le jeune philosophe s'aperçut qu'on l'avait trompé, ne trouvant dans « la philosophie qu'on lui enseignait rien de grand, ni presque rien de « vrai, subtilités frivoles , équivoques perpétuelles , nulle raison, nul « goût, nul christianisme. » II crut cependant qu'il était de son devoir de

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