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sol s'élève considérablement; il y a là un plateau qui, dans tous les temps et dans toutes les saisons, a dû rendre impossible l'écoulement du lac Tritonis dans la mer. C'est un point d'hydrographie désormais incontestable, grâce aux explorations de notre voyageur.

Celui-ci continua sa route au sud de la sebkha, jusqu'à une petite ville arabe appelée Telmina, où il remarqua des débris de l'époque romaine. Il y trouva un piédestal engagé au milieu d'un mur et offrant les caractères que voici (p. 2 44):

HADRIANO
CONDITORI
MVNICIPI
D • D • P • P •

(decurionum decrete, pecunia publics.)

Le nom du municipe n'est point indiqué. Mannerti place aux environs l'Agarsel de la Table théodosienne; la conjecture de M. Guérin, qui croit retrouver dans Telmina la Turris Tamalleni de l'Itinéraire d'Antonin, nous paraît plus probable. Quoi qu'il en soit, nous sommes ici à l'extrémité des possessions romaines, dans la région où commandait un preepositus limiti s Thamallensis^ , à soixante et dix lieues au sudouest de Carthage. Comme les grands Etats modernes, l'empire des Césars éprouvait le besoin inhérent à tout pouvoir, de se dilater pour se défendre et se conserver plus sûrement.

Une langue de terre s'avançant en pointe allongee sépare ce que Ptolémée appelle les lacs Tritonis et Pallas. M. Guérin parcourut cette espèce de promontoire dans toute sa longueur, et le 29 mars, à neuf heures du matin, il commença à traverser la sebkha Faraoun. Presque à sec, elle ressemblait alors à une plaine immense. Une atmosphère lourde et écrasante semblait peser sur sa surface, que recouvrait une couche épaisse de sel cristallisé (p. itij}. Ce sel, étendu en vastes nappes argentées, offrait l'apparence de la neige; les yeux en étaient éblouis.

Nous ne nous arrêterons pas aux bourgs visités par notre voyageur après avoir heureusement traversé le marais. Appelés aujourd'hui Tozer

1 Geographie, etc. vol. X, part, n, p. 3/jg. — * Notitia dignitatum et administrationum omnium, tam civilium quam militarium, vol. II, p. 76 de l'éd. de M. Bôcking.

etNefta, ces bourgs ont probablement remplacé Thusuros et Selnepte, villes romaines mentionnées dans la Table théodosienne. M. Guérin n'y trouva point d'inscriptions, mais il fut amplement dedommagé à Gafsa, l'ancienne Capsa, qu'il atteignit le 5 avril, après une marche forcée de quatorze heures, ayant franchi un désert où rien ne défend le voyageur des rayons d'un soleil de feu, et où nulle part la moindre source d'eau douce ne permet de calmer les tortures de la soif. Salluste, qui dédaigne les détails minutieux de la géographie, qui marque à peine les lieux des événements et n'indique jamais la marche ou la direction des armées, Salluste parle cependant de ce désert brûlant qui était, en outre, infesté de serpents venimeux 1 ; M. Guérin les évita en cheminant pendant la nuit. Les inscriptions qu'il recueillit à Gafsa avaient été déjà publiées, en partie, parSbaw, par MM. Berbrugger, Pellissier et par sir Grenville Temple, mais il en découvrit aussi d'inédites, qui peuvent faire naître quelques réflexions générales, et justifieront, nous osons l'espérer, l'étendue que nous donnons à notre analyse.

L'épigraphie latine nous fait connaître en détail la vie intime des populations devenues romaines: branche éminente des études philologiques, elle nous transmet des documents authentiques et précieux. Toutefois, si l'on jugeait uniquement d'après ces documents sans consulter les textes des historiens, on risquerait de se tromper sur beaucoup de points. Les inscriptions en l'honneur d'Auguste, de Trajan, de MarcAurèle sont comparativement rares, surtout en Afrique, tandis que le nom d'aucun empereur romain ne paraît plus souvent sur les marbres de la Mauritanie et de la Byzacène que celui de Caracalla. L'historien jetant un regard ferme jusqu'au fond des événements comprend sans peine que l'intérêt et la peur, qui obscurcissent et rétrécissent tout, ont pu dicter des éloges aussi emphatiques qu'imposteurs, et maintenir des millions d'hommes dans une position dégradante; mais le moraliste rigide s'attristera de ce concert de louanges prodiguées à un insensé dont la vie déshonorait la nature humaine, et dont le règne sanguinaire prouve la patience des Romains. Ajoutons toutefois, pour être équitable,

1 Jugurtha,ch. Lxxxix. Les harangues quel'on trouve dans Salluste à chaque pas, et qui n'ont jamais été prononcées, sont remarquables par l'éclat du style, par un coloris brillant, par une touche énergique; mais, parmi les savants qui s'occupent de géographie comparée, plusieurs peut-être seraient tentés de donner quelques-unes de ces harangues contre une relation détaillée de la marche longue et difficile de l'armée romaine que le consul Marius conduisit d'Utique à Capsa. Il est plus aisé de remplacer la perte d'un discours imaginaire que celle d'une narration simple, circonstanciee et authentique.

que, pendant les six ans que dura ce règne, de grands travaux d'une utilité incontestable furent entrepris en Afrique, et, pour n'en citer qu'un exemple, que la grande voie militaire qui reliait Thelepté à Tacapé, fut sinon construite au moins réparée par les ordres de Caracalla. A Gafsa, sous une voûte soutenue par huit colonnes ornées de chapiteaux corinthiens, M. Guérin découvrit une borne milliaire portant l'inscription

suivante (p. 274) '•

IMP- CAES

M • AVRELIVS
ANTONINVS
PIVS AVGVSTVS
PART- MAX-

BRIT.MAX-GERM-
MAX-TRIB-POT-
XV1III, CONS-

RESTITVIT

C'est en i98 que Septime Sévère avait donné le titre d'Auguste à l'aîné de ses deux fils; c'est donc en 2 i 6 que commença la dix-neuvième année de ]a puissance tribunitienne de Caracalla. Il fut tué le 8 avril 2i7.

A trois lieues de Gafsa, M. Guérin, continuant sa marche vers le nord, découvrit un mausolée romain très-remarquable. Comme il n'aperçut aucun vestige de ville alentour, on peut supposer que ce monument, bâti en belles pierres de taille et décoré d'élégants pilastres, est le seul reste d'une vaste maison de campagne, dont les autres constructions, plus frêles, ont disparu depuis longtemps. L'épitaphe suivante, gravée en magnifiques caractères sur l'une des façades du monument, nous apprend que Lucius, citoyen de la Byzacène, s'était livré, à* Rome, à un négoce dont la réussite était due à la participation active et à la sage économie de sa femme Urbauilla; qu'il la ramenait dans sa patrie lorsque la mort frappa sa compagne arrivée à Carthage, et qu'il fit déposer ses restes dans un sarcophage de marbre. Les lignes que nous allons transcrire, et dont on a voulu faire des vers hexamètres sans y réussir, représentent peut-être la langue telle qu'elle était parlée en Afrique, au second siècle de notre ère, par les personnes qui, sans être complétement lettrées, appartenaient néanmoins aux classes aisées de la société. On remarquera, ligne 7, l'élision de l'idans quescit, l. 9, le mot daremur, forme verbale assez rare, et, lignes 9 et li, la suppression dcl'fcdans hanci etdans l'interjection de plainte hau (p. 289):

VRBANILLA MIHI CONIVNX VERECVNDIA PLENA HIC SITA EST ROMAE COMES NEGOTIORVM SOCIA PARSIMONIO FVLTA BENE GESTIS OMNIBVS CVM IN PATRIAM MECVM REDIRET AV MISERAM CARTHAGO MIHI ERIPVIT SOCIAM 9 5 NVLLA SPES VIVENDI MIHI SINE CONIVGE TAU

ILLA DOMVM SERVARE MEAM ILLA ET CONSILIO IVVARE LVCE PRIVATA MISERA QVESCIT IN MARMORE CLVSA LVCIVS EGO CONIVNX HIC TE MARMORE TEXI ANC NOBIS SORTE DEDIT FATVM CVM LVCI DAREMVR

Deux villes antiques, l'une desquelles doit être le Viens Gemellse marqué sur la Table théodosienne, existaient à une certaine distance au nord de ce mausolée. M. Guérin en décrit les vestiges; puis, continuant sa route toujours en se dirigeant vers Tunis, il arriva, à environ treize lieues de Capsa, aux ruines immenses de Thelepté (p. 297). Les archéologues s'étonneront sans doute que cette colonie romaine, ayant un théâtre, des temples, des palais, ville où non-seulement les monuments publics mais encore les maisons particulières étaient bâtis avec des matériaux de grande dimension, que cette cité, disons-nous, n'ait fourni à notre voyageur, malgré ses actives recherches, qu'un seul fragment d'inscription. Mais les destinées des populations ont leurs vicissitudes, et les coutumes sont changeantes. On verra plus bas que, selon quelques savants, Thelepté s'est élevée sur les ruines de la Thala de Salluste et la nouvelle colonie romaine ne devint peut-être florissante qu'au siècle d'Alexandre Sévère et de Dioctétien, peut-être même plus tard, sous Justinien, qui entoura la ville de très-fortes murailles2; et, dans ces temps peu lettrés, l'empressement de graver sur la pierre soit les événements du jour soit les regrets laissés par les défunts, semble avoir singulièrement diminué en Byzacène. Cette hypothèse, si on l'adoptait, expliquerait aussi pourquoi Ptolémée, si abondant en détails dans cette partie de sa géographie, ne parle ni de Thelepté, qui n'existait pas encore, ni de Thala, ou entièrement détruite ou ne comptant plus parmi les villes notables de la province.

1 Sur l'omission de l'A dans les différents cas du pronom démons!ratif hic (ic, oc, uju.s, etc.), omission si fréquente dans les inscriptions, on peut consulter Conrad Léopold Schneider, Elementarlehre der lateinischenSprache, vol. I, p. i84.— * Ts/

Si les vastes ruines dont il s'agit sont donc à peu près dépourvues d'inscriptions, celles de Scillium, aujourd'hui Kazrin, à six lieues plus au nord, en offrent au contraire une moisson abondante, et nous regrettons que les bornes qui nous sont prescrites nous forcent de n'en faire connaître qu'une seule. Elle se trouve sur un mausolée décrit déjà par Sbaw, par M. Pellissier et sir Grenville Temple. Sur la façade principale de ce mausolée une épitaphe en prose, de trente-quatre lignes, annonce que le monument fut élevé par Titus Flavius Secundus à son père, à sa mère et à d'autres personnes de sa parenté; ce qu'on y lit aussi, non sans quelque étonnement, c'est l'âge avancé auquel seraient parvenus plusieurs membres de cette famille. Le père de Secundus mourut à cent douze ans, d'après la copie publiée par sir Grenvillei, ou à cent dix ans d'après M. Guérin (p. 3 i a ), dont la transcription nous paraît être de la plus scrupuleuse exactitude; la mère, Flavia Urbana, n'acheva sa carrière que dans sa cent cinquième année. Les épitaphes africaines offrent souvent des exemples de longévité2; toutefois on a dû remarquer cette longue durée d'union conjugale à Scillium, ville située dans une plaine jadis fleurie, aujourd'hui inculte et peu salubre, où des tribus arabes, dans un état presque sauvage, promènent leurs tentes.

Dans la même ville personne probablement ne possédait le noble et rare talent de la véritable poésie, mais on y faisait des vers, et le monument dont nous parlons fournit une nouvelle preuve de l'éducation toute romaine des classes élevées de la Byzacène et de la Numidie; leur goût pour la littérature de la métropole s'y montre sous un aspect extrêmement curieux. On voit qu'en Afrique comme dans la Gaule, comme en Espagne, la force expansive de Rome avait su former entre les peuples divers de l'Occident ce lien d'où résulte l'identité nationale, perpétuant, avec la langue, le caractère propre, le génie particulier des races dominantes, état permanent d'où sortent les croyances, les opi

Xeaiv èxvpoîs âjatv. ( Procope, De œdif. VI,vi.) — 1 Excursions, etc. vol. Il, p. 33o, n. i08, ligne 6. — * On peut consulter, dans l'Annuaire de la Socu'té archéologique de la province de Constnntine, année i860-i86i, p. i82-i87, un mémoire fort curieux de M. Leclerc intitulé : De la longévité en Algérie et liarticulèrement dans la Numidie sous la domination romaine. Dans la seule province que nous venons de nommer, M. Leclerc compte 55 centenaires; beaucoup d'nutres, hommes et femmes, dépassèrent même cet âge. Il y en a sept morts à io5 ans, cinq à 1i0, quatre à ii5,deux à ia5; il y en a même un qui, si l'épitaphe a été bien lue. prolongea sa carrière jusqu'à l'âge de i3a ans. M. Leclerc ajoute que plusieurs de ces cas d'extrême longévité, déposant hautement en faveur du climatdela Numidie, appartiennent à la sous-division de Constantine.

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