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Puis Rabîa s'adressant à la foule par l'ordre du Prophète : «0 peu«ples, répondez, l'envoyé de Dieu vous interroge : Savez-vous dans « quel mois vous êtes? dans quel lieu? dans quel jour? »

La foule ayant répondu : «Nous sommes dans le mois sacré; nous « sommes dans l'enceinte sacrée; c'est aujourd'hui la fête du saint pèle« rinage. » Mahomet ajouta : «Dis-leur, Rabîa, que Dieu leur ordonne, « jusqu'au jour où il les rappellera à lui, de tenir le sang et le bien de « leurs frères pour aussi sacrés que ce mois, ce territoire et ce jour. » A la fin de son discours, Mahomet, faisant un retour sur lui-même, s'écria: « 0 Dieu, ai-je rempli mon message et terminé ma mission 1? » La foule qui l'entourait répondit, comme si elle parlait au nom de Dieu lui-même: «Oui, tu l'as accomplie;» et Mahomet s'écria de nouveau : «O Dieu, «daigne recevoir ce témoignage. » Alors il congédia l'assemblée, et Abou-Becr versait des larmes en pensant que, si la mission du Prophète était terminée, sa mort devait être prochaine.

En se retirant, Mahomet, fatigué, entra dans la maison d'un marchand de nabîdz, c'est-à-dire d'eau de dattes préparée pour les pèlerins2; et, comme pour montrer qu'il n'avait rien perdu de sa simplicité, il voulut boire dans le gobelet commun. Son cousin, fils d'Abbâs, lui représenta qu'il valait mieux se rendre à la maison de son père, où l'on aurait à lui offrir une eau et un vase plus purs; mais Mahomet insista, et il but dans le gobelet où se désaltérait la foule.

Tel fut Mahomet dans cette solennité, la dernière où il ait figuré et une des plus extraordinaires dont puisse se glorifier l'histoire des hommes. Je le trouve encore plus grand, s'il est possible, dans son agonie contre une mort prématurée et presque violente.

M. Caussin de Perceval et celle de M. W. Muir. Les différences sont d'ailleurs à peu près insignifiantes. La pensée et le caractère du sermon ne sont pas changés. (Voir enfin la traduction île M. Gustave Weil, Mohammed der Prophet, p. 3i i et suiv.) — 1 Je ne sais pourquoi M. William Mnir suspecte la vérité de cette grande scène. Il est bien difficile, sans doute, de démontrer que ce n'est pas la tradition supersti* tieuse qui l'a inventée; mais il n'est pas plus aisé de démontrer que ce ne soit là qu'une tiction. Logiquement, on doit croire que Mahomet a fait une allocution de ce genre, dont les termes exacts importent fort peu. Son voyage à la Mecque ne pouvait pas avoir un autre objet que de fixer les cérémonies du pèlerinage en les adaptant au nouveau culte, et il était impossible que le Prophète ne parlât pas de sa mission. (Voir M. William Muir, IV, a4a.) — * II n'y a pas aujourd'hui de dévot pèlerin qui n'imite le Prophète dans cette action insignifiante, et qui ne boive aussi du nabidz. Le pèlerinage serait moins complet et moins efficace, si l'on négligeait cette sainte imitation. (Voir M. William Muir, the Life of Mahomet, t. IV, p, a43.)

Depuis qu'il avait été empoisonné à Khaybar1, sa santé, jusque-là si robuste, ne s'était jamais complètement remise, et le dérangement devint visible à tous les yeux quelques jours après sa rentrée à Médine. Il y préparait une nouvelle expédition en Syrie, pour venger contre les Romains la défaite de Moûta, quand il ressentit les premières atteintes du mal auquel il devait succomber. Une nuit qu'il était dans la maison d'Ayésha, il se releva dévoré par la fièvre, et, suivi d'un serviteur, il alla dans le principal cimetière de Médine (Baki-el-Gharkad). Là, il resta longtemps dans une méditation profonde, et il se mit ensuite à prier à haute voix pour les musulmans inhumés en ce lieu : « Habitants «des tombeaux, dit-il, vous et moi nous avons obtenu l'accomplisse« ment des promesses que le Seigneur nous avait faites. Vous êtes bénis, « et votre partage vaut mieux que le partage de ceux qui vous ont sur« vécu. Si vous saviez ce que la bonté de Dieu vous épargne! Les u épreuves vont se succéder comme se succèdent les parties d'une «sombre nuit toujours de plus en plus sombres. Seigneur, accorde ton « pardon à ceux qui sont enterrés ici. »

Les jours suivants, le mal ne cessant pas, il fit assembler ses femmes chez Maymouna, où il se trouvait alors; et il leur demanda leur agrément pour demeurer désormais chez une d'entre elles. Il choisit Ayésha, dont les soins lui étaient les plus doux. Il pouvait cependant encore se rendre à la mosquée pour diriger les prières publiques, et il fit un jour un assez long discours au peuple pour justifier le choix d'Ocâma, commandant, quoique fort jeune, l'expédition de Syrie2. I l eut aussi quelques paroles pleines de tendresse pour Abou-Becr, son futur successeur, et, se rappelant l'asile que Médine lui avait assuré onze ans auparavant, il ajouta:

« ô vous qui êtes venus ici de la Mecque et des autres parties « de l'Arabie, écoutez-moi. Votre nombre s'accroît tous les jours, et vous « remplissez de plus en plus la ville. Mais le nombre des hommes de « Médine ne peut jamais s'accroître, et ils resteront éternellement ce « qu'ils étaient quand ils m'ont accueilli et qu'ils m'ont donné un refuge. «Ils me sont particulièrement chcrs; car ils ont été ma famille, et ils «m'ont rendu une patrie. Honorez qui les honore, et défendez-les tou

1 C'était, à ce qu'il paraît, la conviction personnelle de Mahomet; elle pouvait être assez fondée; mais il suffit do se rappeler les fatigues qu'il avait supportées dans les dernières années pour comprendre que ses forces pouvaient être épuisées, sans oublier les effets probables de son harem. — * Oçâma était lils de Zayd, l'affranchi de Mahomet et le compagnon de presque toute sa vie. Zayd était mort à la bataille de Moûta, trois ans auparavant.

«jours contre leurs ennemis ". » C'était une digne récompense pour les

fidèles Ansâr. Puis, s'adressant à l'assistance entière : « Musulmans, dit-il, si j'ai « frappé quelqu'un d'entre vous, me voici; qu'il me frappe à son tour. « Si je l'ai blessé dans son honneur, qu'il me rende à cette heure injure « pour injure. Si j'ai enlevé à quelqu'un ce qui lui appartenait, qu'il « reprenne son bien sur tout ce que je possède, et qu'il ne craigne pas « d'irriter ainsi ma haine, car la haine n'a jamais été dans mon cœur*. » Chacun gardant le silence, Mahomet répéta ce qu'il venait de dire; et, comme un homme de la foule lui réclama une légère somme d'argent jadis prêtée, Mahomet la lui fit restituer aussitôt, en ajoutant : « Il vaut « mieux avoir à rougir dans ce monde-ci que dans l'autre. » Il parut encore une ou deux fois dans la mosquée pour assister aux prières, qui étaient conduites d'après ses ordres par Abou-Becr*. Mais ses forces s'épuisaient de plus en plus; il avait de fréquentes défaillances, et, quand il revenait à lui, on l'entendait répéter : « Mon Dieu, « fortifie-moi contre le trouble de l'âme à l'approche de la mort. » Dans un instant de délire, il avait voulu écrire un nouveau livre, qui devait préserver les musulmans de toute erreur, comme si le Corân n'avait pas été écrit. Enfin, après une dernière visite à la mosquée, il eut un évanouissement plus long que les autres. En recouvrant ses sens, il vit Ayésha, qui lui frottait les mains en récitant des prières, comme il avait l'habitude de le faire lui-même en soignant les malades à l'extrémité : « Cesse tes soins, lui dit-il, et retire tes mains; tu ne peux plus rien pour « moi; » puis, la tête appuyée sur les genoux de la jeune femme, il expira en prononçant ces mots entrecoupés : « Que le Seigneur me par« donne; qu'il me rejoigne à mes compagnons d'en haut. .. Éternité « dans le paradis. .. Pardon. .. Oui. .. avec le compagnon d'en haut. » Il désignait ainsi l'ange Gabriel. Mahomet était alors âgé de soixantetrois ans, et il mourait le lundi 8 juin 632.

* Voir M. Gustave Weil, Mohammed der Prophet, p. 326 et suiv. M. William Muir, The life of Mahomet, t. IV, p. 262 et suiv. et M. Caussin de Perceval, Essai sur l'histoire des Arabes, t. III, p. 318 et suiv. — * Dans des vers qui ont été conservés, Waraka disait de Mahomet : « Plein d'indulgence et de pardon, il ne rend «jamais le mal qu'on lui fait; il réprime sa colère et son ressentiment quand on « l'insulte. » (Voir Maçoudi, livre I, page 1 43 de la traduction.) — * C'était une manière de désigner Abou-Becr pour son successeur; et ce ne fut pas sans peine que Mahomet maintint ce choix. Ayésha voulait que ce fût Omar qui remplaçât le Prophète à la mosquée; Omar put en effet remplir une fois cet office; mais Mahomet l'entendit de ses appartements, et il fit cesser les prières en attendant l'arrivée d'Abou-Becr. (Voir M. W. Muir, ibid. p. 265.)

ll pouvait se dire, en quittant la vie, que son œuvre était faite, et que ses deux grands successeurs, Abou-Becr et Omar, n'avaient qu'à continuer la religion et l'empire fondés par leur maître et leur ami.

BARTHÉLEMY SAINT-HILAIRE.

(La suite à an prochain cahier.)

Etude Sur Malebranche d'après des documents manuscrits, par l'abbé Blampignon 1.

DEUXIÈME ET DERNIER ARTICLE2.

Si les nouveaux documents découverts par l'abbé Blampignon contiennent de curieux détails sur la vie et la personne de Malebranche, ils nous en donnent qui ne sont pas d'un moindre intérêt sur ses relations avec les plus illustres de ses contemporains, sur l'histoire de ses ouvrages et sur les diverses luttes qu'il eut à soutenir.

L'amie et l'élève de Descartes, la princesse Elisabeth, lut et admira, dans son abbaye d'Hervorden, la Recherche de la vérité. «Depuis Descaries, dit le P. André, elle n'avait rien vu de si beau; elle en voulut '• connaître l'auteur. Pour cela, elle s'adressa à madame l'abbesse de Maubuisson, princesse palatine, sa sœur. Elle se résolut à honorer le P. Ma: lebranche d'une lettre de compliment, dans laquelle cette grande ( princesse lui témoignait une estime, une confiance, une bonté extraordinaires. Malebranche, touché, lui répondit en exprimant sa reconnaissance dans les termes les plus tendres, parlant de philosophie, passant de la philosophie à la religion, pour essayer de la convertir. » Ces deux lettres, auxquelles nous renvoie le manuscrit de Troyes, sont perdues, ainsi que quelques autres qui suivirent entre la princesse et le philo

1 Un vol in-8°, Paris, chez Charles Douniol, rue do Tournon, ag. — J Voir, pour le premier article, le cahier d'août, p. 5aa.

sophe. Toujours préoccupée des questions de morale, sur lesquelles elle avait, on le sait, entretenu une correspondance avec Descartes, la princesse obtint de Malebranche ce qu'elle avait vainement demandé à son ancien maîtrei, un traité complet de morale2.

Comme la princesse Elisabeth, le prince de Condc lut et goûta les ouvrages de Malebranche. A Chantilly, ce héros, dit Fontenelle, entouré de gens d'esprit et de savants, vivait comme César oisif3. Il aimait à s'entretenir avec des physiciens, des chimistes, des mathématiciens, des philosophes. On sait qu'au milieu de la guerre et des soins du commandement, il avait donné, pendant la campagne de Hollande, un rendez-vous à Spinosa. Il avait protégé Rohaut; il appelait souvent Régis auprès de lui pour causer de la philosophie de Descartes. Il n'est pas étonnant qu'en i683, après le grand succès de la Recherche, après l'éclat du Traité de la nature et de la grâce, il ait mandé à Chantilly Malebranche, qui était alors à Raray, où il achevait son Traité de morale.

Si nous en croyons le P. André, il aurait dit que, de sa vie, il n'avait lu un livre qui lui eût fait plus de plaisir que le Traité de la nature et de la grâce. Il nous sera permis de conjecturer que la généralité des voies de la Providence, dans l'ordre de la nature, l'avait sans doute plus charmé que la nouveauté théologique de Jésus-Christ cause occasionnelle de la distribution de la grâce, dans la nouvelle loi, ou bien la Michaélocratie, comme dit Faydit,c'est-à-dire l'imagination, plus bizarre encore, de l'archange Michel jouant le même rôle, dans l'ancienne loi, et permettant à Dieu, par ses désirs, d'opérer des miracles pour le salut do son peuple, sans recourir à des volontés particulières. Mais, pour mieux comprendre le système, il voulut en causer avec l'auteur lui-même. Citons encore le P. André : « Le P. Malebranche le trouvant instruit « des principes de la Recherche, n'eut pas beaucoup de peine à résoudre «ses difficultés, ni à répandre la lumière dans un esprit si ouvert. Le c prince y prit tant de plaisir, qu'il le retint plusieurs jours auprès de «lui. Le philosophe, de son côté, ne voulant point perdre son temps, «ne l'employa qu'à lui parler de la religion, de la justice divine, de la

1 «Messieurs les régents, écrivait Descaries à Chanut, sont si animés contre 'moi, à cause des innocents principes de physique, que, si je traitais après cela de « la morale, ils ne me laisseraient aucun repos. » Cela était à craindre en effet, surtout s'il y eût fait la part du physique aussi grande que semble l'indiquer l'importance qu'il attribue à la médecine pour le perfectionnement de la morale.r2 Malebranche composa son traité de morale à l'instigation de la princesse Elisabeth. —' Eloge de Lémery.

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