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sonnement et de l'expérience, nous apparaissent comme l'expression fidèle des efforts de tous les esprits qui ont en quelque part à leur culture. Nous les acceptons telles qu'elles ont été distinguées et délimitées; nous ne prétendons qu'à nous rendre un compte exact de ce qu'elles sont et comment elles se sont formées, en cherchant, dans ce qu'elles laissent à désirer, l'influence de la faiblesse de l'esprit humain auquel nous en rapportons l'origine.

C'est conformément à ces idées que nous examinerons, dans le prochain article, la manière dont M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire envisage la classification des sciences en général, et la distribution des espèces zoologiques en séries qu'il appelle parallt-liques.

E. CHEVREUL.

(La suite à an prochain cahier.)

De L'origine Des EspÈces, oa des lois du progrès chez les êtres organisés, par Ch. Darwin.

PREMIER ARTICLE.

M. Darwin vient de publier un livre sur ¥ Origine des espèces.

L'ingénieux et savant auteur pense que l'espèce est muable. Malheureusement il ne nous dit pas ce qu'il entend par espèce, et ne se donne aucun caractère sûr pour la définir.

En second lieu, il voit très-bien la variabilité de l'espèce; qui ne la voit pas? mais il ne voit pas la limite de cette variabilité, et c'est précisément ce qu'il fallait voir.

Enfin l'auteur se sert partout d'un langage figuré dont il ne se rend pas compte et qui le trompe, comme il a trompé tous ceux qui s'en sont servis.

Là est le vice radical du livre.

On personnifiait la nature; on lui prêtait des intentions, des inclinations, des vues; on lui prêtait des horreurs (l'horreur du vide); on lui prêtait des jeux (les jeux de la nature). Les monstruosités étaient les erreurs de la nature.

Le xvme siècle fit mieux. A la place de Dieu il mit la nature. Buffbn disait à Hérault de Séchelles : «J'ai toujours nommé le Créateur, mais « il n'y a qu'à ôter ce mot et mettre à la place la puissance de la na» ture. »

«La nature, dit Buffbn, n'est point une chose, car cette chose serait « tout; la nature n'est point un être, car cet être serait Dieu ; » en quoi il a parfaitement raison, mais ce qui, comme on vient de voir, l'effrayait fort peu.

Il ajoute : «La nature est une puissance vive, immense, qui em« brasse tout, qui anime tout, qui, subordonnée au premier Être, n'a « commencé d'agir que par son ordre et n'agit encore que par son con«sentement... «

C'est de cette prétendue puissance que les naturalistes font leur nature, quand ils la personnifient.

Cependant M. Cuvier les a, depuis longtemps, avertis de tous les périls d'un pareil langage. « Par une de ces figures, dit-il, auxquelles toutes «les langues sont enclines, la nature a été personnifiée : les êtres exis«tants ont été appelés les œuvres de la Nature, les rapports généraux de «ces êtres entre eux sont devenus les loi s de la Nature, etc... C'est en « considérant ainsi la nature comme un être doué d'intelligence et de «volonté, mais secondaire et borné, quant à la puissance, qu'on a pu « dire qu'elle veille sans cesse au maintien de ses œuvres, qu'elle ne fait « rien en vain, qu'elle agit toujours par les voies les plus simples, etc... «On voit combien sont puérils les philosophes qui ont donné à la na«ture une espèce d'existence individuelle, distincte du Créateur, des «lois qu'il a imprimées au mouvement, et des propriétés ou des formes « données par lui aux créatures, et qui l'ont fait agir sur les corps avec «une puissance et une raison particulières. A mesure que les connais«sances se sont étendues en astronomie, en physique et en chimie, ces « sciences ont renoncé aux paralogismes qui résultaient de l'application « de ce langage figuré aux phénomènes réels. Quelques physiologistes « en ont seuls conservé l'usage, parce que, dans l'obscurité où la physio«logie est encore enveloppée, ce n'était qu'en attribuant quelque réalité «aux fantômes de l'abstraction, qu'ils pouvaient faire illusion à eux« mêmes et aux autres sur la profonde ignorance où ils sont touchant « les mouvements vitaux. »

Dans cet examen du livre de M. Darwin, je me propose deux objets : le premier, de montrer que l'auteur se fait illusion à lui-même, et peut-être aux autres, par un abus constant du langage figuré; et le second, de prouver que, contrairement à son opinion, l'espèce est fixe, et que, loin d'être venues les unes des autres, comme il le veut, les diverses espèces sont et restent éternellement distinctes.

M. Darwin commence par imaginer une élection naturelle; il imagine ensuite que ce pouvoir d'élire, qu'il donne à la nature, est pareil au pouvoir de l'homme. Ces deux suppositions admises, rien ne l'arrête; il joue avec la nature comme il lui plaît, et lui fait faire tout ce qu'il veut.

Le pouvoir de l'homme sur les êtres vivants est parfaitement connu.

L'espèce est variable. Elle varie de soi. C'est ce que savent tous les naturalistes, et ce que nul n'a mieux prouvé, dans ces derniers temps, que M. Decaisne, dans ses directes et décisives expériences.

Or, parmi les variations de l'espèce, les unes sont utiles aux vues de l'homme, et les autres y sont contraires. L'homme choisit les variations utiles, il écarte les variations contraires.

Ce n'est pas tout. Après avoir choisi les individus à variations utiles, il les unit ensemble; et par là il accumule ces variations, il les accroît, il les fixe; il se fait des races. C'est encore là ce que savent tous les naturalistes.

A propos du chien, Bulïbn dit : «L'homme a créé des races dans «cette espèce, en choisissant et mettant ensemble les plus grands ou les «plus petits, les plus jolis ou les plus laids, les plus velus ou les plus « nus, etc. n

Dans l'histoire du pigeon, il dit: « Le maintien des variétés et même «leur multiplication dépend de la main de l'homme. Il faut recueillir «de celle de la nature les individus qui se ressemblent le plus, les sé« parer des autres, les unir ensemble, prendre les mêmes soins pour «les variétés qui se trouvent dans les nombreux produits de leurs des« rendants, et, par une attention suivie, on peut, avec le temps, créer «à nos yeux, c'est-à-dire amener à la lumière une infinité d'ètres nou« veaux, que la nature seule n'aurait jamais produits. »

Voilà les faits que Buffon a vus, et que chacun connaît. M. Darwin n'en a pas vu d'autres. Seulement il mêle à tout cela un langage métaphorique qui l'éblouit, et il imagine que l'élection naturelle, qu'il donne à la nature, aurait des effets incommensurables (c'est son mot), immenses, et que n'a pas le faible pouvoir de l'homme.

Il le dit en termes exprès : « De même que toutes les œuvres «de la nature sont infiniment supérieures à celles de l'art, l'élection na« tarelle est nécessairement prête à agir avec une puissance incommen* surablement supérieure aux faibles efforts de l'hommei. »

I l dit encore: « Si l'on pouvait appliquer à l'état de nature le principe «d'élection que nous voyons si puissant dans les mains de l'homme, «quels n'en pourraient pas être les immenses effets2

«J'ai donné, dit-il enfin, le nom d'élection naturelle au principe en « vertu duquel se conserve chaque variation, à condition qu'elle soit •<utile, afin de faire ressortir son analogie avec le pouvoir d'élection « de l'homme3. »

C'est-à-dire tout simplement que vous avez personnifié la nature; et c'est là tout le reproche que l'on vous fait.

«Plusieurs écrivains, dit M. Darwin lui-même, ont critiqué ce «terme d'élection naturelle... Dans le sens littéral du mot, ajoute-t-il, « il n'est pas douteux que le terme d'élection naturelle ne soit un contre« sens 4. »

On ne peut mieux dire; mais alors pourquoi s'en servir? Pourquoi accommoder surtout à ce langage faux toutes ses explications, tout son livre? Pourquoi écrire un livre tout entier dans l'esprit faux que ce langage implique?

Sans doute, mais voilà le précédé constant de M. Darwin : il commence par demander la permission de personnifier la nature, et puis, par un dato non concesso, il raisonne comme si cette permission était accordée.

«Puisque l'homme, dit-il, peut produire, et qu'il a certainement pro«duit de grands résultats par ses moyens d'élection, que ne peut faire «l'élection naturelle? L'homme ne peut agir que sur les caractères vi«sibles et extérieurs, la Nature, si toutefois l'on veut bien nous permettre « de personnifier sous ce nom la loi selon laquelle les individus variables «sont protégés... la Nature peut agir sur chaque organe interne, sur « la moindre différence organique. L'homme ne choisit qu'en vue de « son propre avantage, et la Nature seulement en vue du bien de l'être « dont elle prend soin 5... »

«On peut dire par métaphore, ajoute M. Darwin, que l'élection na«turelle scrute journellement, à toute heure et à travers le monde en«tier, chaque variation, même la plus imperceptible, pour rejeter ce «qui est mauvais, conserver et ajouter tout ce qui est bon; et qu'elle «travaille ainsi insensiblement et en silence, partout et toujours, dès

1 P. 92. — * P. i ,4. _ * p. 92. — * P. ii6. — * P. ii9.

« que l'opportunité s'en présente, au perfectionnement de chaque être «organiséi

Ainsi, toujours des métaphores! La nature choisit, la nature sente, la nature travaille et travaille sans cesse, et travaille à quoi?... à changer, à perfectionner, à transformer les espèces. La transformation des espèces est, dans le système de M. Darwin, le travail perpétuel de la nature.

Qu'y faire? Ce système est un système tout comme un autre; et ce n'est pas M. Darwin qui l'a inventé. Dans le dernier siècle, Demaillet, auteur du livre fameux Telliamed, couvrit le globe entier d'eau pendant des milliers d'années; il fit retirer les eaux graduellement; tous les animaux terrestres avaient d'abord été marins; l'homme lui-même avait commencé par être poisson; et l'auteur assure qu'il n'est pas rare de rencontrer dans l'Océan des poissons qui ne sont devenus hommes qu'à moitié, mais dont la race le deviendra tout à fait quelque jour.

«Maillet, dont nous avons déjà tant parlé, dit Voltaire, crut s'aper« cevoir, au Grand-Caire, que notre continent n'avait été qu'une mer «dans l'antiquité passée; il vit des coquilles, et voici comme il raisonna : Ces coquilles prouvent que la mer a été pendant des milliers de siècles à Memphis; donc les Égyptiens et les singes viennent in < contestablement de poissons marins. »

Après Maillet vint Rohinet. On connaît son Uvre intitulé : Essais de la nature qui apprend à faire f homme. Maillet avait de l'esprit. Il dédie son livre à Cyrano de Bergerac, «pour lui prouver, dit-il, qu'on peut » extravaguer dans la mer comme dans le soleil ou dans la lune. » Robinet n'est qu'absurde. On est fâché de trouver, parmi ces hommes h idées étranges, le respectable M. de Lamarck. Il eut du génie; mais ce n'est pas lorsqu'il prétend que l'homme vient du polype ou de la monade.

Or c'est précisément là ce dont M. Darwin le loue. «Lamarck, cé« lèbre naturaliste français, dit-il, développa l'idée que tous les animaux, "y compris l'homme, descendent d'autres espèces antérieures. C'était <i rendre un grand service à la science 2... »

Le fait est que Lamarck est le père de M. Darwin. Il a commence le système. Toutes les idées de Lamarck sont, au fond, celles de M. Darwin. M. Darwin ne le dit pas d'abord; il a trop d'art pour cela. Il effaroucherait son lecteur, et il veut le séduire; mais, quand il juge le moment venu, il le dit nettement et formellement.

1 P. ia0. — 2 P. 7i.

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