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«Je pense, dit-il, que tout le règne animal est descendu de quatre K ou cinq types primitifs tout au plus, et le règne végétal d'un nombre « égal ou moindre. » — <i L'analogie me conduirait même un peu plus « loin, c'est-à-dire à la croyance que tous les animaux et toutes les plantes <i descendent d'un seul prototype t. »

Voilà le dernier mot de M. Darwin et de son livre. Mais, au milieu de tant de faits que réunit M. Darwin, et de tant de conclusions hardies qu'il en tire, une observation me frappe : c'est que de ces mêmes faits, Buffon, esprit très-hardi aussi et aussi très-systématique, tire des conclusions absolument contraires.

Ce que M. Darwin appelle perfectionnement, Buflbn l'appelle dégénérescence. On connaît son beau chapitre sur la dégénération des animaux. Il y passe en revue tous nos animaux domestiques et leurs variétés. Toutes ces variétés lui paraissent autant d'altérations particulières de chaque espèce. Il dit du pigeon, animal devenu domestique depuis un temps immémorial : «Comme l'homme a créé tout ce qui dépend « de lui, on ne peut douter qu'il ne soit l'auteur de toutes ces races es«claves, d'autant plus perfectionnées pour nous qu'elles sont plus dé« générées, plus viciées, pour la nature. » Mais il faut se défier de Buffon; il faut se défier de M. Darwin. Tous les gens à imagination sont gens à système; le système consiste à ne voir les choses que d'un côté.

Heureusement que cette grande et fondamentale question de la fixité et de la mutabilité des espèces a été traitée par un naturaliste qui avait autant de bon sens que Buffon et M. Darwin ont eu d'imagination.

On faisait à M. Cuvier cette objection, relativement aux races perdues qu'il a restaurées. «Pourquoi les races actuelles, lui disait-on, ne «seraient-elles pas des modifications de ces races anciennes que l'on « trouve parmi les fossiles, modifications qui auraient été produites par « les circonstances locales et le changement de climat, et portées à cette «extrême différence parla longue succession des années?»

«Cette objection, dit M. Cuvier, doit surtout paraître forte aux na« turalistes qui croient à la possibilité indéfinie de l'altération des formes « dans les corps organisés, et qui pensent qu'avec des siècles et des habitudes toutes les espèces pourraient se changer les unes dans les « autres ou résulter d'une seule d'entre elles. »

Cela était dit alors pour M. de Lamarck, et le serait aujourd'hui pour M. Darwin. Il ne prend pas ces naturalistes au sérieux.

«Quant à ceux, continue-t-il, qui reconnaissent que les variétés sont

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«restreintes dans certaines limites fixes, il faut, pour leur répondre, u examiner jusqu'où s'étendent ces limites; recherche curieuse, fort in« téressante en elle-même, et dont on s'est cependant bien peu occupé «jusqu'ici.»

D se livre donc à cette recherche; il prend chaque espèce l'une après l'autre, et détermine, dans chacune, le degré de variation qu'elle a pu subir. «Quoique le loup et le renard, dit-il, habitent depuis la zone u torride jusqu'à la zone glaciale, à peine éprouvent-ils, dans cet iin« mense intervalle, d'autre variété qu'un peu plus ou un peu moins de « beauté dans leur fourrure. J'ai comparé des crânes de renards du Nord « et de renards d'Egypte avec ceux des renards de France, et je n'y ai « trouvé que des différences individuelles... Une crinière plus fournie, a dit-il encore, fait la seule différence entre l'hyène de Perse et celle de « Maroc... Le squelette d'un chat d'Angora ne diffère en rien de cons«* tant de celui d'un chat sauvage, etc. »

Enfin il arrive au chien, et ici il a fait un travail très-approfondi, travail pour lequel il avait été aidé par son frère, Frédéric Cuvier, le naturaliste le plus exact que j'aie connu.

Les chiens varient pour la couleur, pour l'abondance du poil, qu'ils perdent même quelquefois entièrement; pour la taille, pour la forme des oreilles, du nez, de la queue; pour la hauteur relative des jambes, pour le développement du cerveau d'où résulte la forme de la tête, etc. enfin, « et ceci est le maximum de variation connu jusqu'à ce jour « dans le règne animal, il y a des races de chiens qui ont un doigt de « plus aux pieds de dem'ère avec les os du tarse correspondants, comme «il y a, dans l'espèce humaine, quelques familles sexdigitaires. »

Comme nous sommes loin de M. Darwin et des effets immenses qu'il fait produire à son élection naturelle! Ou plutôt comme les faits, vus en eux-mêmes, diffèrent des faits vus à travers l'esprit de système et les fantômes de l'abstraction.

Il y a, dans les animaux, des caractères qui résistent à toutes les influences. Ces caractères sont les caractères intérieurs. Le plus profond de ces caractères est celui de la fécondité; et c'est la fécondité qui fait la fixité.

Les variétés de nos animaux domestiques sont innombrables. Toutes ces variétés n'en sont pas moins fécondes entre elles; tous nos chiens, tous nos chevaux, tous nos bœufs, etc. sont féconds entre eux et d'une fécondité continue.

Les espèces diverses, unies entre elles, n'ont qu'une fécondité bornée. Ceci est le genre. En définitive, c'est la fécondité qui décide de tout. L'espèce vient de la fécondité continue; le genre, de la fécondité bornée: les autres groupes, l'ordre et la classe, n'ayant plus entre eux de fécondité, n'ont plus, entre eux, de rapports de consanguinité ou de parenté.

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Je termine, et je reviens à mon objet principal : la fixité des espèces. Les faits sont avérés et connus de tous.

On a rapporté d'Egypte des momies d'hommes. Les hommes d'aujourd'hui sont comme étaient ceux d'alors. On a rapporté des momies d'animaux : de chiens, de bœufs, de crocodiles, d'ibis, etc. Tous ces animaux sont les mêmes que- ceux d'aujourd'hui. Les frois mille ans, écoulés depuis qu'ils vivaient, n'ont rien changé.

Il y a deux mille ans que vivait Aristote. Guidé par l'anatoinie comparée, Aristote divisait le règne animal comme le divise aujourd'hui M. Cuvier.

Il y avait des quadrupèdes vivipares ou des mammifères, des oiseaux, des quadrupèdes ovipares ou des reptiles; il y avait des poissons, des insectes, des crustacés, des mollusques, des rayonnés ou zoophytes. Le règne animal d'Aristote était le règne animal d'aujourd'hui. Les animaux d'Aristote sont reconnus par les moindres particularités qu'il a signalées.

On cherche des merveilles et l'on croit en trouver dans de prétendus changements des êtres. La plus grande merveille est que l'espèce soit jixe, et que les espèces diverses restent éternellement distinctes.

Je viens d'examiner l'élection naturelle de M. Darwin. J'examinerai, dans un second article, ce qu'il appelle la concurrence vitale.

FLOURENS.

(La suite à un prochain cahier.)

Histoire Et Glossaire Du Normand, De L'anglais Et De La Langue FranÇaise, d'après la méthode historique, naturelle et étymologique, par Edouard Le Héricher, régent de rhétorique au collège d'Avranches; 3 vol. in-8°.

PREMIER ARTICLE.
Du normand, jadis dialecte, aujourd'hui patois.

Une phrase de M. Le Héricher servira d'introduction à cet article et en indiquera l'objet : «Intermédiaire entre le vieux français et l'anglais, «dit-il, 1.I, p. 25, le normand participe de ces deux langues.» La lecture de l'ouvrage ne laisse aucun doute sur le sens de cette proposition. Suivant M. Le Héricher, l'invasion des hommes du nord ou Scandinaves a fait du dialecte normand un dialecte à part des autres dialectes de la France; et, comme la conquête de Guillaume le mélangea fortement avec la langue des populations saxonnes qui avaient pris la place des populations celtiques dans l'île de Bretagne, on voit comment il entend le caractère intermédiaire du normand entre le vieux français et l'anglais.

La question est donc proprement : Quelle a été la part des Scandinaves dans la formation du dialecte français parlé dans la province où ils s'établirent? Question fort curieuse en soi, mais qui le devient encore davantage, si l'on fait attention que l'invasion et l'établissement des Scandinaves dans une de nos provinces sont en diminutif ce que furent, dans l'Occident latin tout entier, l'invasion et l'établissement des Germains quelques siècles plus tôt. On peut sans témérité conclure de l'un à l'autre, et éclairer le fait plus ancien par le fait moins ancien.

Comportare javat prœdas cl vivere rapto, a dit Virgile en parlant des plus vieilles populations du Latium. C'était là qu'en étaient, au ix" siècle, les hommes du Danemark, de la Suède, de la Norwége et de l'Islande, ceux qui sont connus dans l'histoire sous le nom de Normands. Faire la guerre et vivre de rapine était, parmi ces peuples, la noble occupation et le suprême honneur; tout l'héroïsme de la morale s'y concentrait, et la religion n'avait de récompense que pour les morts du champ de bataille et pour les vaillants dans la guerre. Sous ces impulsions, la mer du Nord se couvrit de flottilles qui apportèrent la dévastation sur les côtes de l'Angleterre, de la France et de l'Italie, et, par les fleuves, jusque dans l'intérieur du pays. Sous ces coups redoublés, le ix* siècle n'eut pas le loisir de respirer, et le cri de souffrance qu'il poussa a retenti dans l'histoire.

Il serait hors de propos ici de rechercher pourquoi la féodalité commençante (car c'était l'époque où la société entrait en ce régime) fut aussi impuissante que l'Empire romain en décadence à repousser les barbares du Nord. I l suffit de noter que la principale bande se fixa dans la Neustrie, comme avaient fait les peuplades franque, bourguignonne, visigothe, ostrogothe, suève, sur les différentes portions de l'Empire. Rolïon, son chef, devint duc de la Neustrie, comme les chefs des bandes germaines étaient devenus rois, et les hommes qui le suivaient furent, selon leur rang, casés (je me sers de l'expression féodale) sur les terres neustriennes.

Voilà le fait : une population scandinave qui s'établit en conquérante dans une province française dévastée pendant un siècle. Maintenant, quelles furent les conséquences de ce fait? Trois possibilités étaient ouvertes : ou bien les conquérants absorberaient ce qui restait de population indigène, et il se formerait sur les côtes de la Manche une principauté scandinave, relevant féodalement du royaume de France; ou bien un mélange s'opérerait, le scandinavisme marquerait fortement son empreinte sur la population neustrienne, à peu près comme la conquête normande marqua la sienne sur l'Angleterre, et la Neustrie présenterait un caractère spécial qui ne dépendrait ni de la latinité ni du voisinage; ou bien enfin la population indigène confondrait dans son sein les nouveaux venus, et la Neustrie, sauf les accidents historiques, suivrait son développement propre en tant que province de la Gaule latinisée et indépendamment de toute influence scandinave.

Entre ces trois possibilités, la décision se tire de l'examen de la langue. La langue, en effet, comme un instrument exact, indique à' quels éléments et dans quelle proportion appartint la prépondérance, due soit à la supériorité du nombre, soit à la supériorité de civilisation. Ainsi se reproduit, clairement posée sous forme de question, la phrase de M. Le Héricher, de laquelle je suis parti pour entrer en cet examen.

La Neustrie, bien que ravagée, n'était pas dépeuplée. Les monuments contemporains ou de peu posférieurs nous représentent, en général, les hommes du Nord comme disséminés au milieu d'une population indigène; mais, en certaines localités, ces hommes s'étaient cantonnés et groupés, et là on note que la langue scandinave se conservait. Pendant

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