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Voilà comment les contemporains de Mahomet comprenaient qu'il était l'envoyé de Dieu, et voilà aussi comment l'équitable postérité doit l'entendre. Dans un monde où rien ne peut se faire qu'avec la volonté divine, les individus et les peuples ne se trompent guère à ces merveilleux phénomènes qui changent l'âme des hommes; seulement les uns doivent justifier ces grandes révolutions morales par leurs œuvres, et les autres, par leur foi.

Un point plus douteux et non moins intéressant pour décider cette question de sincérité, c'est de savoir ce que Mahomet lui-même pensait du Coran et de ses récitations. Après lui la légende n'a pas hésité à supposer que les feuilles du Coran, écrites dans le ciel, étaient apportées toutes faites à l'apôtre. Je crois que c'est aujourd'hui un article de foi irréfutable parmi les dévots musulmans; mais je ne vois pas que Mahomet ait autorisé jamais cette légende, d'ailleurs fort naturelle à l'admiration et à l'ignorance. Si l'on interroge à cet égard le Coran, on trouvera, j'en conviens, que son langage n'a rien de précis, et les métaphores dont il se sert peuvent s'interpréter dans un sens ambigu. Ainsi plusieurs fois Mahomet, qui parle, comme tous les prophètes, au nom de Dieu ou au sien indifféremment, fait dire à Dieu : « Nous avons fait « descendre le Coran du ciel en langue arabe, n (Sourate xn, verset 2.) Ailleurs il répète à peu près cette expression, et il dit : « Le Coran est « descendu réellement du ciel. » (Sourate xxvn, verset i06. ) Mais, dans bien d'autres passages, il semble faire assez peu de cas de cette origine céleste du Coran, et il laisse cette fable aux infidèles. Dans la sourate Iv*, verset i52 , il maudit ceux qui ne croient point à Dieu et à ses apôtres, et il s'écrie: a Les hommes des Écritures » (c'est-à-dire les juifs et plus tard les chrétiens) « te demanderont de faire descendre un livre du ciel; «ils avaient demandé à Moïse quelque chose de plus et ils lui disaient: u Fais-nous voir Dieu face à face. Mais une tempête terrible fondit sur « eux en punition de leur méchanceté. » La sourate vi*, verset 7, fait aussi bon marché de ces exigences des infidèles, auxquelles Dieu et son Pro phète n'ont pas à céder: «Quand même nous ferions descendre du ciel «le livre écrit tout entier sur un rouleau, quand même les infidèles le u toucheraient de leurs mains, ils diraient encore: C'est de la magie « pure. »

Quelques versets de la sourate xxvi° peuvent résoudre ces contradic

arabes sous la loi musulmane (64o); les autres historiens de Mahomet se sont arrêtés à sa mort. Ce langage des députés musulmans est à peu près celui de Djafar au nedjâchi d'Abyssinie.

tions apparentes et indiquer la vraie pensée de Mahomet, cachée sous des métaphores équivoques : «Ton Seigneur est puissant et miséricor« dieux, et le Coran est une révélation du maître de l'univers. L'esprit «fidèle (l'ange Gabriel) l'a apporté d'en haut et il l'a déposé sur ton a cœur, ô Mahomet, pour que tu fusses un apôtre i.» Le Coran ne serait donc qu'une révélation, et, en d'autres termes, une inspiration de Dieu; il n'est pas présenté sous un autre jour dans une foule de passages, et, tout en restant l'œuvre indirecte de Dieu, qui permet à son prophète de l'annoncer aux hommes, il n'en est pas moins l'œuvre personnelle de l'apôtre, qui le récite quand l'esprit d'en haut vient l'animer.

Ce qui peut confirmer cette interprétation favorable à la véracité de Mahomet, c'est qu'à ses yeux le Pentateuque de Moïse et l'Evangile de Jésus 2 sont descendus du ciel tout aussi bien que le Coran. C'est là une assertion à laquelle il revient souvent, et qui n'a rien d'embarrassant pour lui. Il n'en serait pas de même si le Pentateuque et l'Evangile chrétien eussent été dictés réellement par Dieu, et s'il fallait admettre que c'est au sens matériel qu'ils sont l'un et l'autre venus du ciel. Comme la parole de Dieu ainsi comprise devrait être à jamais immuable, il ne serait pas possible de supposer plusieurs rédactions successives qui pourraient se contredire, ou qui devraient tout au moins se compléter. Au contraire, avec l'intermédiaire des prophètes, qui ne sont qu'inspirés, la parole de Dieu peut varier selon les individus, selon les peuples et selon les temps. C'est là, on peut dire, le système de Mahomet sur les prophètes, dont il parle sans cesse, ses prédécesseurs, méconnus et persécutés ainsi que lui.

Il n'y a donc pas beaucoup à s'arrêter aux expressions et aux images dont Mahomet se sert en parlant du Coran; il n'en est pas une seule qui ne puisse être expliquée symboliquement; et c'est, à mon avis, les forcer étrangement que de les prendre dans une signification matérielle.

* Voir la sourate xxvi, versets i9i, i92, ig3 et ig4. On pourrait citer plusieurs autres passages tout à fait analogues. —s Voirie Coran, sourate m, verset a: « Il a fait descendre d'en haut le Pentateuque et l'Évangile, pour servir de direction « aux hommes. 11 a fait descendre la Distinction» (Al-Forkan, c'est un des noms du Coran, et la sourate xxv porte ce titre). Dans la sourate m, verset 58, il est encore dit que le Pentateuque et l'Évangile ont été envoyés d'en haut. Ce qu'il y a d'assez singulier, c'est que Mahomet parle de l'Évangile en paraissant le croire l'œuvre de Jésus, comme il parle du Pentateuque, œuvre de Moïse. Ceci me paraît fortifier encore l'opinion que j'émets ici; car Mahomet ne pouvait ignorer que les chrétiens eux-mêmes ne font pas de l'Evangile l'œuvre personnelle du Christ; ils n'en font qu'un livre sacré inspiré par Jésus à ses apôtres, comme le Coran était inspiré à Mahomet.

« Le Coran est descendu du ciel sur le cœur de Mahomet « ne veut pas dire autre chose, si ce n'est que le Prophète était pénétré de l'esprit divin quand il composait et récitait les sourates.

Tous les témoignages s'accordent, en remontant à ceux d'Ayésba, sa femme, et de Zayd, fils de Thâbit, le premier éditeur du Corani, pour constater que, dans les moments où Mahomet était inspiré, il tombait dans un état extraordinaire et même enrayant. La sueur coulait alors de son front, même pendant les saisons les moins chaudes de l'année; ses yeux devenaient rouges de sang; il poussait des gémissements, et la crise se terminait le plus souvent par une syncope, qui durait plus ou moins de temps; il n'aimait pas qu'on le vît en ce désordre, et ses amis les plus familiers n'osaient en ce moment lever les regards vers lui. Sans reconnaître dans ces émotions singulières des attaques d'épilepsie, comme on l'a bien des fois prétendu, on peut croire que les récitations du Coran étaient toujours accompagnées pour Mahomet d'un trouble profond. Persuadé de sa mission divine, comme il l'était, il avait pu arriver assez vite à penser que Dieu même parlait par sa bouche. La grandeur et l'importance des idées qui l'agitaient répondaient à la sainteté de cet office; et même lorsque, plus tard, les sourates s'abaissèrent quelquefois à n'être que des apologies personnelles dans des querelles misérables de ménage, l'habitude était prise; et Mahomet pouvait ne pas déchoir à ses propres yeux, même quand il cherchait dans le Coran à calmer les jalousies de ses femmes et à faire taire les mauvais propos dont il était l'objet.

II paraît bien certain, d'après la tradition, que l'inspiration était irrégulière et instantanée chez le Prophète, et qu'il ne pouvait pas prévoir le moment où il en serait saisi. Parfois il en fut pris pendant qu'il était monté à chameau; parfois au milieu de la foule, aussi bien que dans l'intérieur solitaire de sa maison. Il sentait lui-même que ces secousses réitérées le fatiguaient beaucoup, et, dans une occasion que la tradition a recueillie, il exprima ce qu'il en pensait sous une forme qui n'a rien que de très-naturel. Abou-becr et Omar étaient assis un jour dans la mosquée, à Médine, quand Mahomet y entra par une des portes qui donnait dans les maisons de ses femmes. Il avait la main sur sa barbe, qu'il soulevait en la caressant. A cette époque elle grisonnait déjà sensi

1 Voir M. Gustave Weil, Mohammed der Prophet, p. f\k, note 48; M. William Muir, The Life of Mahomet, t. II, p. 87; et surtout M. A. Sprenger, qui, en sa qualité de médecin, g'est étendu plus que personne sur ces accidents, en apparence morbides, de la constitution de Mahomet. (Voir Dos Leben wid die Lehre det Mohammad, t. I, p. 207 et suiv. )

blement. Abou-becr, faisant cette remarque, lui dit : «ô toi, pour qui ••je serais prêt à sacrifier mon père et ma mère, que ta barbe et tes « cheveux blanchissent! » — « Tu dis vrai, répondit Mahomet à son ami "tout ému; mais c'est Houd et ses sœurs qui m'ont fait blanchir si vite. » — « Et queîles sont ses sœurs, » demanda Abou-becr ? — « C'est l'Inévi« table et la Frappante,» répliqua le Prophètei. Il indiquait ainsi trois sourates, celles qui sont classées la xie, la Lvi° et la ci° dans le Coran. On les appelle les sourates terrifiques, en compagnie de cinq autres, qui ont reçu le même nom2. Il est probable que la composition de celles-là avait été plus pénible, et que Mahomet avait souffert davantage en les produisant.

Je ne voudrais pas étendre par trop cette tradition, et il n'est guère probable que l'inspiration ait toujours été aussi douloureuse; mais le désordre même du Coran donne, il faut en convenir, une grande vraisemblance à ces détails, qu'a pieusement conservés la dévotion musulmane. Je ne parle même pas du désordre général du livre, qui est de toute évidence; mais le trouble est encore plus apparent, s'il est possible, dans le contenu même de chaque sourate. Il n'y en a pas une où le sujet se suive d'une manière un peu continue et un peu régulière; les matières les plus disparates y sont traitées pêle-mêle, et à côté des articles de loi civile qui disposent sur les héritages et sur les femmes et les orphelins, par exemple, viennent se placer des imprécations sans fin contre les juifs, les hypocrites etles infidèles, des louanges à Jésus, fils de Marie, et la justification du Prophète3. Toutes les sourates offrent la même bigarrure, qui montre bien la disposition d'âme de Mahomet. Les éditeurs n'ont pu rien y modifier, et, s'ils avaient essayé d'y mettre un peu plus d'ordre, c'est le Coran tout entier qui eût été à refaire. Il fallait laisser les sourates telles qu'elles étaient, sous peine de les détruire; et, d'ailleurs, cette confusion même est trop conforme au génie arabe et au génie oriental pour que personne pensât même à la corriger.

Ce qui doit porter encore à croire que Mahomet n'a rien voulu voir

1 Voir M. W. Muir, The Life of Mahomet, t. II, p 88. — * Les cinq autres sourates, outre la xi', la Lvi' et la cie, sont la Mi*, la Lxix', la Lxxvii', la i.xxvin* et la Lxxxi'; elles sont intitulées : les Prophètes, le Jour inévitable, les Envoyés, la Grande nouvelle et le Soleil ployé. (Voir M. W. Muir, The Life of Mahomet, t. II, p. 88) Ces sourates ne semblent pas avoir rien de particulier; mais, pour bien juger de ce qui les avait rendues si pénibles, il faudrait connaître une foule de circonstances que la tradition n'a pu conserver. — 3 On peut citer, entre autres, la iv* sourate, où l'on trouvera la singulière confusion que nous signalons.

de surnaturel dans ses inspirations, c'est que, dans le cours entier du Coran, et l'on peut dire presque à chaque page, il se défend de faire des miracles. Les idolâtres, les infidèles, les sceptiques, les hypocrites, lui demandaient sans cesse de justifier sa mission par ce † irréfutable; sans cesse il s'y refuse, et il repousse avec colère et'indignation ces piéges où il pourrait facilement tomber. Dans la sourate III", où il parle en excellents termes d'Anne, mère de Marie, et de la vierge Marie, mère de Jésus, il montre combien le don des miracles lui serait inutile pour persuader les hommes, puisque des prophètes doués par le ciel de cette puissance n'en ont pas moins péri sous la main des incrédules et des méchants : « A ceux qui disent : Dieu nous a déclaré que « nous ne serons tenus de croire à un prophète que lorsque ce prophète « présentera une offrande que le feu du ciel consumera aussitôt, réponds : « Ii vous est venu avant moi des prophètes qui ont fait des miracles, « et même celui dont vous parlez. Pourquoi donc les avez-vous tués ? « Dites-le, si vous êtes véridiques. S'ils te traitent d'imposteur, ô Moham« med, les apôtres envoyés avant toi ont été traités de même, bien « qu'ils eussent opéré des miracles et apporté le livre des Psaumes et le « livre de l'Évangile qui éclaire. » Ailleurs* il dit plus expressément encore : « Ils disent : Si au moins des miracles lui étaient accordés de la « part de son Seigneur, nous croirions. Réponds-leur : Les miracles sont « au pouvoir de Dieu, et moi je ne suis qu'un envoyé chargé d'avertir « ouvertement les hommes. » Dans un autre passage, Dieu, prenant la parole, dit à Mahomet : « Rien ne nous aurait empêché de t'envoyer « avec le pouvoir des miracles; » et, si Dieu ne l'a pas fait, il en donne la raison : c'est que « les peuples d'autrefois avaient déjà traité de men« songes les miracles qu'avaient faits les prophètes antérieurs*. » Enfin, pour ne pas prolonger ces citations presque inutiles, tant elles sont péremptoires, en voici une dernière, tirée de la sourate xxi° : « Les mé« chants se disent en secret : Mohammed est-il donc autre chose qu'un « homme comme nous ? Le Coran n'est qu'un amas de rêves; c'est lui « qui l'a inventé; c'est un poëte; qu'il nous fasse voir un miracle comme « en faisaient les envoyés d'autrefois*. » A ces citations du Coran, on peut joindre un fait plus décisif encore, et qui atteste bien la véracité de Mahomet. Dans une occasion où l'im

" Coran, sourate III, versets 179 et suivants; traduction de M. Kasimirski. — * Coran, sourate xxIx, verset 49; voir aussi sourate x', verset 21. — * Coran, sourate xvII", verset 61. — * Coran, sourate xxI, vers. 3 et suiv. Il serait facile d'accumuler autant de passages qu'on voudrait en ce sens. C'est là une des idées qui reviennent le plus souvent à l'esprit de Mahomet.

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