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DES SAVANTS.

NOVEMBRE 1863.

SAINT-MARTIN, le Philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maître Martinez et leurs groupes, d'après des documents inédits, par M. Matter, conseiller honoraire de l'Université de France, ancien inspecteur général des bibliothèques publiques, etc. 1 vol. in-8°, Paris, 1862, librairie académique de Didier.

LA CoRREsPoNDANCE INÉDITE DE L. C. DE SAINT-MARTIN, dit le Philosophe inconnu, et Kirchberger, baron de Liebisdorf, membre du Conseil souverain de la république de Berne, du 22 mai 1792 jusqu'au 7 novembre 1797, ouvrage recueilli et publié par L. Schauer et Alph. Chuquet, 1 vol. in-8°. Paris, 1862, chez Dentu, libraireéditeur.

DEUxIÈME ARTICLE *.

Par sa naissance, son éducation, sa constitution même, autant que par la pente naturelle de son esprit, Saint-Martin était prédestiné à la tâche qu'il a remplie, et se trouvait armé contre les influences qui auraient pu l'en détourner. Né à Amboise, le 18 janvier 1743, d'une famille noble, mais pauvre et obscure*, il se voyait en quelque sorte

* Voir, pour le premier article, le cahier de juillet, p. 418. —* Il était, comme il nous l'apprend lui-même dans son Portrait historique, le quatrième rejeton d'un soldat aux gardes.

désintéressé dans le terrible conflit qui devait éclater à la fi» du siècle et qui existait dès lors dans les esprits entre les deux classes inégales de la société. La faiblesse de son organisation le mettait à l'abri des entraînements qui sont, pendant un temps, le plus grand obstacle de la vie contemplative. Il était, quoique beau de visage et élégant dans ses proportions, d'une apparence si délicate, qu'il a pu direi : «On ne m'a «donné de corps qu'un projet.» — «La divinité, écrit-il un peu plus « loin â, ne m'a refusé tant d'astral3 que parce qu'elle voulait être mon «mobile, mon élément et mon terme universel.» Doué d'une âme tendre et aimante, mais qui, selon son aveu4, n'était pas étrangère à toute sensualité, il n'avait besoin que d'une première impulsion pour se trouver sur la pente qu'il a suivie toute sa vie. Cette direction décisive, il la reçut de sa belle-mère, car sa mère lui fut enlevée peu de temps après lui avoir donné le jour. C'est à cette femme qu'il se reconnaît redevable d'une grande partie des qualités qui l'ont fait aimer de Dieu et des hommes. Il se rappelle «avoir senti en sa présence une « grande circoncision intérieure , qui lui a été fort instructive et fort « salutaire. » II n'y a pas jusqu'à l'humeur sévère de son père qui, en le forçant de se contraindre et de refouler en lui-même les meilleurs mouvements de son cœur, ne contribuât à le pousser vers les solitaires contemplations. Elle servait à nourrir en lui ces dispositions mélancoliques qui étaient, comme il nous l'apprend lui-même, le fond de sa nature. «J'ai été gai, mais la gaieté n'a été qu'une nuance secondaire de mon «caractère; ma couleur réelle a été la douleur et la tristesse5

Ainsi préparé, il entre au collége de Pontlevoi, où les lectures mystiques l'attirent déjà plus que les lectures classiques. Nous ne trouvons chez lui, à quelque âge de sa vie qu'on le considère, aucun souvenir des auteurs de l'antiquité grecque et latine, tandis que nous savons que, dans son enfance, il faisait ses délices de l'Art de se connaître soimême d'Abadie6. A un ouvrage de ce genre, venait sans doute se joindre l'étude de la Bible, dont il est resté comme un parfum dans tous ses écrits, particulièrement dans ses pensées détachées. Conformément au précepte qu'il donne aux autres, il a dû, de bonne heure, «mettre son « esprit en pension chez les Ecritures saintes7. »

Du collége il passa à l'école de droit, probablement celle d'Orléans,

1 Portrait historique, n° 5. — * Ibid. zfi. 3 C'est le nom mystique par lequel il désigne les qualités de la matière. — * Portrait historique, n° 36. « Dans l'ordre de « la matière, j'ai été plutôt sensuel que sensible, et je crois que, si tous les hommes « étaient de bonne foi, ils conviendraient que, dans cet ordre, il en est d'eux comme « de moi. « — * Portrait historique, n° i. —* Ibid. 4i8. — * Ibid. n° 3ig.

jui le laissait en quelque sorte au sein de sa famille. On verra tout à l'heure qu'il n'y est pas devenu un grand jurisconsulte, et que le droit coutumier et le droit romain n'ont pas beaucoup occupé ses veilles. En revanche, il se prit d'une véritable passion pour le droit naturel. Le mal n'aurait pas été grand, si l'attrait qu'il trouvait à cette branche de la jurisprudence l'avait mis en communication avec Grotius ou avec Leibnitz; mais, soit ignorance, soit mauvais goût, il aima mieux s'adresser à un écrivain de second ordre. «C'est à Burlamaqui, dit-ili, que je « dois mon goût pour les bases naturelles de la raison et de la justice de « l'homme. » C'est lui qui lui a donné la force de combattre Rousseau. Aussi le compte-t-il parmi les trois hommes qui ont exercé le plus d'empire sur sa destinée et qu'il reconnaît pour ses maîtres. Les deux autres sont Martinez Pasqualis et Jacob Bœhm.

A la même époque, c'est-à-dire à l'âge de dix-huit ans, il connaissait déjà presque tous les philosophes du xvin* siècle. Mais leurs écrits ne firent aucune brèche à ses croyances, parce que la foi était dans son cœur beaucoup plus que dans son esprit. Mais, pour lui, il y voyait une preuve de la grâce particulière dont il se figurait être l'objet et du rôle providentiel que lui attribuait son naïf orgueil. «Le passage de « l'Evangile, voici à quels signes on les reconnaîtra; les poisons ne leur feront «pas de mal; ils toucheront des serpents, s'est vérifié sur moi dans l'ordre «philosophique. J'ai lu, vu, écouté les philosophes de la matière et les «docteurs qui ravagent le monde par leurs instructions, et il n'y a pas «une goutte de leur venin qui ait percé en moi, ni un seul de ces ser« pents dont la morsure m'ait été préjudiciable. Mais tout cela s'est fait « naturellement en moi et pour moi; car, lorsque j'ai fait ces salutaires « expériences, j'étais trop jeune et trop ignorant pour pouvoir compter « mes forces pour quelque chose2. »

I l avait un grand-oncle appelé M. Poucher, qui était conseiller d'Etat. Dans l'espérance que cette position pourrait un jour passer à lui par droit d'héritage, son père voulut qu'il entrât dans la magistrature, et le fit nommer avocat du roi au siége présidial de Tours. Saint-Martin se laissa faire avec cette obéissance filiale qu'il garda jusqu'au déclin de sa vie. Le succès aurait dû couronner son sacrifice; mais il n'en fut rien. L'opinion qu'il donna de lui en prenant possession de sa charge fut si malheureuse, qu'il versa des larmes, nous dit-il lui-même, plein son chapeau. Il persista encore six mois; mais, au bout de ce temps, l'épreuve lui parut décisive, et il obtint de son père de quitter une profes

1 Portrait historique, n° 4i8. — * Ibid. n° 6i8; conf. n° 28.

sion pour laquelle il n'avait pas plus d'aptitude que de goût. Il avait beau assister, à ce qu'il nous assure, à toutes les plaidoiries, aux délibérations , aux voix et au prononcé du président, il n'a jamais su une seule fois qui est-ce qui gagnait, ou qui est-ce qui perdait le procès.

Que faire après cela? car on ne lui permettait pas de rester oisif, ou, ce qui était la même chose pour son père, de vivre dans la retraite et dans l'étude. Pour un jeune homme de noble extraction, qui venait de quitter la robe, il n'y avait que la carrière des armes. Ce fut celle qu'embrassa Saint-Martin, presque avec joie, bien qu'au fond elle ne s'accommodât pas mieux à son caractère que celle d'où il sortait. «J'abhorre la guerre, j'adore la mort, » écrit-il plus tardi, et ces paroles expriment les sentiments de sa plus tendre jeunesse. Mais il se flattait que le service militaire se prêterait beaucoup mieux que la magistrature à ses goûts contemplatifs. Grâce à la protection de M. de Choiseul, le jeune avocat du roi démissionnaire reçut un brevet d'officier au régiment de Foix, et Saint-Martin, sans autre préparation que ses souvenirs philosophiques de l'école de droit, alla rejoindre son corps qui tenait garnison à Bordeaux.

Ce fut un moment solennel dans son existence, et qui lui revient à chaque instant à la mémoire; car Bordeaux fut pour lui le chemin de Damas; c'est à Bordeaux qu'il rencontra son premier précepteur spirituel, qu'il fut introduit, par quelques camarades de régiment déjà initiés, dans la loge de Martinez. «C'est à Martinez de Pasqualis, dit-il2, « que je dois mon entrée dans les vérités supérieures. C'est à Jacob « Bœhm que je dois les pas les plus importants que j'ai faits dans ces « vérités. » A l'exception de ces deux hommes, il n'a vu sur la terre que des gens qui voulaient être maîtres, et qui n'étaient pas même en état d'être disciples. Saint-Martin, à cette époque, n'avait encore que vingttrois ans, mais son esprit fut irrévocablement fixé; il avait enfin trouvé sa carrière.

Cependant ce ne fut que cinq ans plus tard, en i77i, qu'il quitta le service pour se vouer tout entier à la cause qu'il avait épousée, ou, comme il a coutume de s'exprimer dans le langage qu'il s'est fait, pour s'occuper uniquement de ses objets. En considérant l'abandon où le laissaient ses idées au milieu du courant qui entraînait son siècle, il se comparait au héros de Daniel Foè, il se disait «le Robinson de la spiritua«lité3. » Mais, quand il songeait que les germes de vérité déposés dans son esprit étaient les semences de la vie éternelle, le seul aliment qui

1 Portrait historique, n° g5a. — * Ibid. n*4i8; voyez aussi n° 78. — * Ibid. n°458. convînt aux âmes dévastées, alors il avait la conviction qu'il était revêtu d'un sacerdoceT et qu'il se devait à l'avancement de ses semblables comme au sien. Cette œuvre de propagande, il résolut de l'accomplir de deux manières : par ses livres et par sa conversation. C'est ce qui nous explique comment Saint-Martin, malgré les ouvertures qui lui furent faites à ce sujet, n'a jamais fondé ni dirigé aucune loge, aucune société secrète, et comment sa vocation intérieure ne l'empêchait pas d'être extrêmement répandu dans le monde. Il y cherchait, pour me servir de ses expressions, des terrains à défricher, c'est-à-dire des âmes à convertir, quelques petits poulets à qui il pût donner la becquée spirituelle2. Ajoutons que le monde ne lui déplaisait pas, en dépit des vices et des erreurs dont il le voyait rempli. « J'abhorre, dit-il3, l'esprit « du monde, et cependant j'aime le monde et la société. »

Au reste, il avait tout ce qu'il faut pour y réussir : un esprit délicat et fin , que le xviif siècle , à travers les nuages du mysticisme, avait marqué de son empreinte; une conversation vive, pénétrante, pleine de saillies; des manières naturellement élégantes, parce qu'elles répondaient à la noblesse intérieure; une figure charmante et des yeux d'une telle douceur, qu'une de ses amies lui dit un jour qu'ils étaient doublés d'âme. Peut-être aussi, dans ce siècle d'incrédulité, s'aniusait-on de sa foi et de la naïveté de ses sentiments; car il est permis de supposer qu'il faisait un retour sur lui-même quand il écrivait ces paroles : « Le monde m'a donné une connaissance qui ne lui est pas «avantageuse. J'ai vu que, comme il n'avait d'esprit que pour être mé« chant, il ne concevait pas que l'on pût être bon sans être une bête4. » Aussi, ayant commencé par s'établir à Paris, il y trouva l'accueil le plus flatteur. Les salons les plus aristocratiques étaient jaloux de le posséder. J'ai déjà nommé, au début de cette étude, la plupart des personnages illustres qui l'admettaient dans leur intimité; je n'y reviendrai point ici : je dirai seulement que ce n'est point auprès des hommes qu'il a eu le plus de succès. Il nous fait connaître lui-même la stérilité de ses efforts pour convertir à ses doctrines le vieux maréchal de Richelieu, Bailly, l'astronome Lalande. Nous ne savons pas quelle impression sa parole aurait produite sur Voltaire, à qui il devait être présenté par le maréchal de Richelieu; mais nous connaissons le jugement que Voltaire

1 C'est la véritable signification du titre de Cohen, donné par Martine* à ses adeptes. — * « II y a quelques petits poulets qui viennent de temps en temps me « demander la becquée. » (Corresp. inéd. p. 260.) — 3 Portrait historique, n° 776. — 4 Ibid. n° 242.

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