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« blemeut adapté à ses habitudes et à sa situation dans la nature i. » C'est-à-dire que, de deux animaux en voie de passer du terrestre à l'aquatique, ou de l'aquatique au terrestre, l'un n'existe que lorsque la concurrence vitale a exterminé l'autre.

«Le procédé d'extinction et celui d'élection naturelle marchent de « pair, dit M. Darwin ; il suit de là que, si nous considérons chaque espèce «comme descendant de quelque forme inconnue, la forme mère, de « même que les variétés transitoires, devront avoir été exterminées, par ii suite du procédé même de la formation 2. »

Le cas paraît donc à M. Darwin des plus simples. «Mais, si l'on avait «demandé, ajoute-t-il, comment un quadrupède insectivore peut avoir «été métamorphosé en une chauve-souris, capable de vol, la question «eût été plus difficile à résoudre, et je n'aurais pu y répondre pour le « moment d'une manière satisfaisante. J'ai la conviction cependant que «de pareilles objections ont peu de poids, et que ces difficultés ne sont « pas insolubles3, »

On ne se lasse point. « Pouvons-nous croire, dit-on à M. Darwin, que «l'élection naturelle réussisse à produire, d'un côté, des organes de « peu d'importance, tels que la queue d'une girafe pour lui servir de « chasse-mouches, et, d'autre côté, des organes d'une structure aussi mer« veilleuse que celle de l'œil, dont nous pouvons à peine comprendre « l'inimitable perfection4. »

Arrêtons-nous un moment. — Comment ose-t-on se poser de pareilles questions, et se les poser avec espoir de les résoudre? Qui comprendra jamais comment se forme la queue d'une girafe ou l'œil de l'homme?

M. Darwin se défendait beaucoup, au commencement de son livre, de donner autre chose à la nature qu'une élection inconsciente. «Dans le « sens littéral du mot, disait-il alors, il n'est pas douteux que le terme « d'élection naturelle ne soit un contre-sens5.» Je poursuis ma lecture, et enfin j'arrive à ces mots : «II faut admettre qu'il existe un pouvoir in« telliçjcnt: c'est l'élection naturelle, constamment à l'affût de toute altéra« tion produite, pour saisir avec soin celles de ces altérations qui peu« vent être utiles de quelque manière et à quelque degré que ce soit6. »

Je voudrais, pour l'édification de mon lecteur, lui donner une théorie complète de la formation des êtres, d'après M. Darwin. Mais je remarque, d'abord, que son système n'a pas de commencement. Le commen

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cement obligé de tout système qui fabrique les êtres de toutes pièces est la génération spontanée. On a beau s'en défendre : tout système de ce genre commence par la génération spontanée ou y aboutit : témoin Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire, et les autres, tous à la suite de Buflbn.

Buflbn imagine les molécules organiques. Ces molécules réunies forment les êtres vivants. Les animaux déjà formés s'en servent pour leur nutrition. Ces animaux les tirent des substances dont ils se nourrissent. Une fois introduites par la nutrition dans les parties, les molécules organiques, indestructibles et réversibles, s'y disséminent et s'y moulent; les parties sont les moules intérieurs des molécules. Une fois moulées, les molécules qui n'ont pas servi à la nutrition sont renvoyées dans des réservoirs particuliers (les vésicules séminales], et là les molécules similaires appellent les similaires, celles qui viennent des yeux se réunissent pour former des yeux, celles qui viennent du bras se réunissent pour former un bras, etc. et c'est ainsi que, dans Buffon, on a du moins l'origine, le commencement des êtres.

Faute de génération spontanée, M. Darwin est réduit à créer ses espèces avec d'autres espècesi. Il tire les êtres actuels d'existences antérieures; mais cela est peu sensé. Les ancêtres remontent à des ancêtres, ceux-là à d'autres, et ainsi sans fin. En histoire naturelle, il n'y a que deux origines possibles, ou la génération spontanée, ou la main de Dieu. Choisissez. M. Darwin écrit un livre sur l'origine des espèces, et, dans ce livre, ce qui manque, c'est précisément l'origine des espèces.

Ce que c'est que de venir trop tard ; on ne croit plus aujourd'hui à la génération spontanée2. Heureux Lamarck! «Il expliquait, dit M. Darwin, «l'existence actuelle d'organismes très-simples, en supposant qu'ils pro« venaient de générations spontanées3. »

Je termine, pour aujourd'hui, l'examen auquel je me livre. Je le reprendrai dans un troisième article.

Le système de M. Darwin est fait avec un art infini. L'auteur est un homme plein de ressources, d'une fertilité d'esprit inépuisable, d'un savoir immense.

Son livre a déjà pour lui presque tout le monde. Il a gagné d'abord tous ceux qui pensaient à peu près de même, et le nombre en est grand, surtout depuis Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire. Il est peu d'esprits, d'ailleurs, assez fermes pour contempler d'un œil assuré l'inébranlable fixité des espèces, et cette éternelle immobilité des êtres, qui les fait se succéder, d'un cours régulier, et toujours également distincts, également

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séparés, à une égale distance les uns des autres. C'est là le grand spectacle et le grand côté des choses. Les petites variations, plus à notre portée, nous absorbent. Les petits phénomènes nous font oublier les grands.

FLOURENS.

(La fin à un prochain cahier.)

TRAGIconUM LATINoRUM RELIQUIAE. Recensuit Otto Ribbeck. Lipsiae, sumptibus et formis B. G. Teubneri, 1852, in-8° de 442 pages.

• TRoISIÈME ARTICLE*.

Pacuvius.

Ennius eut, dans la tragédie, pour émule, avant de l'avoir pour successeur, un homme de son pays, et même de sa famille, le fils de sa sœur*, Pacuvius. La haute situation que l'oncle s'était faite à Rome ne tarda pas sans doute à y attirer le neveu, qui avait plus d'un moyen de s'y produire avec avantage, étant à la fois poëte et artiste. Il y cultiva avec succès, en même temps que la poésie, que la poésie tragique, particulièrement * la peinture, alors fort honorée, en mémoire de ce Fabius qui, dans le siècle précédent, n'avait pas dédaigné de s'y appliquer, et avait transmis à ses descendants, et parmi eux au père de l'histoire romaine, le surnom de Pictor*. C'était encore le temps où les arts, mis depuis au service du luxe privé, ne travaillaient guère qu'à la décoration des ouvrages publics. Fabius avait peint le temple de la déesse

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Salus; Pacuvius peignit le temple d'Hercule vainqueur. Nous savons par Pline que le travail du premier ne périt qu'avec l'édifice lui-même consumé par un incendie, sous le règne de Claude; nous pouvons croire que celui de Pacuvius, moins ancien, n'a pas moins duré, et qu'il intéressait la curiosité des archéologues, quand ses tragédies, peu en faveur auprès de poëtes satiriques, épigrammatiques, comme Perse * et Martial*, étaient recherchées des grammairiens.

Autrefois, à leur apparition, elles avaient charmé tout le public de Rome, et, non moins que le caractère honnête et aimable du digne neveu d'Ennius, lui avaient concilié l'amitié de personnages considérables. « M. Pacuvius, mon hôte et mon ami, » dit Lélius le Sage dans le dialogue De lamitié *.

Pacuvius vécut assez pour connaître, avec la fatigue et les infirmités de l'âge, les déplaisirs qu'apporte à un talent vieilli l'avénement d'un talent nouveau. De même qu'Eschyle avait dû céder la place à Sophocle, il lui fallut se retirer devant Attius. S'exilant du théâtre et en même temps de Rome, il alla finir ses jours non loin de Brindes, d'où il était venu, comme Ennius, dans ce riant asile de Tarente, où Horace a souhaité * de pouvoir, à défaut de Tibur, abriter un jour sa vieillesse.

Il y oubliait doucement et son ancienne gloire littéraire et les amertumes dont elle avait été mêlée, quand il fut ramené à ces souvenirs par une visite que vint lui faire son heureux rival, se rendant en Asie. Cette visite, d'intention obligeante, ne se termina pas sans quelque aigreur, et l'on n'en peut lire le piquant récit chez Aulu-Gelle* qu'on ne songe involontairement au jeune et présomptueux Voltaire visitant à Bruxelles le vieux et chagrin J. B. Rousseau. Dans l'entretien de deux poëtes tragiques, il devait être naturellement question de tragédie. Attius, se prêtant avec complaisance aux honnêtes instances de Pacuvius, lui lut son Atrée, dont le vieillard loua l'éclat sonore, le ton élevé, y reprenant seulement un peu de dureté, d'âpreté. « Il se peut bien, ré« partit Attius; mais je n'en suis pas fâché; ce que j'écrirai par la suite « n'en vaudra que mieux. Les talents ressemblent aux fruits : durs et « âpres quand ils se forment, ils acquièrent plus tard de la douceur, de « la saveur; mais, s'ils sont d'abord tendres, mous, aqueux, ils ne mû« rissent pas, ils se gâtent. J'ai donc cru devoir laisser dans mon talent « quelque chose qu'aient ensuite à corriger, à adoucir, le temps et « l'âge. »

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Comme Névius, Plaute, Ennius, ses prédécesseurs, Pacuvius composa lui-même son épitaphe, mais avec moins d'orgueil poétique. Il y réclame modestement, mélancoliquement, contre l'oubli, dans des vers qu'Aulu-Gelle 1 encore a rapportés, et dont il a vanté justement la pureté, l'élégance, l'aimable gravité. Ces vers, de ton dramatique, suggèrent à l'imagination l'idée d'une scène touchante, qu'elle aime à se représenter à peu près sur le modèle de l'Arcadie du Poussin. On sait, et au besoin on l'apprendrait. d'un beau fragment de Ménandre 2, que les anciens plaçaient les tombeaux à l'entrée des villes, au bord des chemins, où leur rencontre rappelait aux voyageurs le terme commun de notre passage ici-bas. Figurons-nous donc, sur le chemin qui mène à Tarente, un jeune homme gagnant lestement la ville. Un tombeau arrête ses regards distraits, il en parcourt en passant l'inscription, et une voix, qui semble sortir de la pierre, lui dit:

Jeune homme, si pressé que tu sois, cette pierre t'invite n la regarder et à lire ce qu'on y a gravé. Ici sont les os du poête M. Pacuvius. Je ne voulais pas te le laisser ignorer. Adieu!

Adulescens, tametsi properas, te hoc saxum rogat
lii ad se adspicias, deinde quod scriptum estlegas.
Hic sunt poetse Pacuvî Marci sita
Ossa. Hoc volebam nescius ne esses. Vales.

Les os de Pacuvius ! Ce sont pour nous les rares débris du petit nombre de ses tragédies dont on a gardé mémoire; quinze selon M. Bothe, treize seulement selon M. Ribbeck1. Ces chiffres répondent peu à la longue durée de sa carrière dramatique ; ils ne paraissent pas non plus en proportion avec les catalogues bien autrement riches de son devancier et surtout de son successeur.

Ceux de ses ouvrages dont on peut avec quelque certitude indiquer le modèle grec sont aussi moins nombreux que chez Ennius et Attius.

1 Noct. Attic. I, xxiv. — * Voy. A. Meineke, Menandr. et Phikm. reliq. incert. fab. fragmenta, IX : tVeux-tu connaître ce que tu es? Regarde au bord du chemin, « quand tu voyages, les monuments funèbres. Là sont les os, la cendre légère des « rois, des tyrans, des sages, des hommes les plus fiers de leur naissance, de leur « richesse, de leur éclat, de leur beauté. Rien d'eux cependant ne les a pu défendre « contre l'atteinte du temps. Un commun séjour, l'empire d'Adès, les a reçus tous, «ils étaient tous mortels. Regarde leurs tombeaux, et tu apprendras ce que tu es «toi-même. » —3 Texte donné par Bothe, Poet. scen. lat. t. V, p. i0i. — * Antiopa, Armorum judicium, Atalanta, Chryses, Dalorestes, Hermiona, Iliona, Medus, Niptra, Panltu, Pentheus, Periboea, Teu.cer.

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