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Ils se réduisent à quatre : l'Armorum jadiciam imité d'Eschyle, le Teacer et la pièce intitulée Niptra, de Sophocle, l'Antiope, d'Euripide. A l'imitation d'Euripide se rattachaient sans doute (c'est un fait général de l'histoire du théâtre tragique des Romains) la plupart des autres, le Dalorestes par exemple, assez visiblement inspiré par l'Iphigénie en Tauride du poète grec.

L'imitation ne paraît pas ici moins libre qu'auparavant dans les ouvrages d'Ennius, et depuis dans ceux d'Attius; ses écarts ou ses hardiesses procèdent des mêmes causes : les méprises, les distractions de l'imitateur; l'impuissance de son instrument, une langue encore si inégale à la langue grecque; l'influence inévitable d'un autre ordre d'habitudes sociales; peut-être aussi, ce qui est souvent difficile à constater, faute de pouvoir rapporter la copie au modèle, des velléités de changement, des essais d'invention. C'est sans doute cette intervention personnelle dans une œuvre empruntée, cette demi-indépendance, premier progrès vers la création originale, que veut caractériser M. Ribbeck, lorsqu'il appelle Pacuvius l'affranchi d'Euripide, Earipidis libertas i.

Si les fragments de ses tragédies justifient, comme nous le verrons. un pareil titre, ce n'est pas assurément par les développements sententieux, philosophiques, scientifiques même, qui y occupent, ainsi que dans ce qui reste du théâtre tragique d'Ennius, une si grande place. La domination d'Euripide, docilement acceptée au théâtre de Rome par les poètes et par leur public, y est bien sensible.

Ce n'est pas que les sentences proprement dites s'y rencontrent en aussi grand nombre que dans les fragments des tragédies d'Ennius. On n'en peut guère extraire que les deux suivantes:

Je hais les hommes qui agissent en lâches et raisonnent en philosophes. .. .Ego odi hommes ignava opera et philosopha sententia *.

Qui pourrait prévoir l'avenir serait égal à Jupiter.

Nain si qui, quae eventura sunt, provideant, sequiparent Jovi \

En revanche les dissertations, ce mot n'est pas trop fort, y abondent.

Dans son Antiope, par exemple, imitée de l'Antiope d'Euripide, dans

une pièce de sujet mythologique et de mœurs en grande partie pasto

1 P. 28i. — * A. Gell. Noct. Attic. XIII, vm. 0. Ribheck, p. i02. — » A. Gell. Noct. Attic. XIV, i. O. Ribbeck, p. iii.,

rales (il s'agissait d'Antiope autrefois rendue mère par Jupiter, reconnue par ses deux fils Zéthus et Amphion, qui ont été secrètement élevés chez des bergers, sauvée et vengée par eux de ses persécuteurs Lycus et Dircé), dans une telle pièce, chose étrange, Pacuvius avait, à l'exemple du poëte grec, donné place au procès de la philosophie. Zéthus, rude pasteur, y blâmait de ses goûts libéraux, qu'il appelait mollesse efféminée, fainéantise, son frère Amphion, gratifié par Mercure de la lyre qui lui servit à élever les murs de Thèbes. Amphion se défendait, et la dispute, qui avait commencé par une censure et une apologie de la musique, finissait par le procès de ce que les anciens appelaient sagesse et qui comprenait tout ce qui cultive l'âme et police les mœurs, c'est-à-dire les arts, les lettres, les sciences, la philosophie. Il est resté de la scène grecque assez de souvenirs et de fragments pour qu'on ait pu en essayer une sorte de restitution !; on n'a rien de la scène latine. Ce qui manquait à toutes deux de convenance dramatique ne leur avait nui ni à Athènes, ni à Rome. Platon a rappelé l'une dans le Gorgias*; Cicéron n'a cessé de citer l'autre dans ses traités oratoires et philosophiques*; Horace enfin, malgré ses dédains pour les vieux poëtes latins, y a fait, je crois, plus d'une allusion. Ainsi, dans une de ses épîtres*, il recommande au jeune Lollius, apprenti courtisan, d'imiter la condescendance d'Amphion pour les goûts de son frère : ailleurs*, quand il rapproche des merveilles attribuées à la lyre d'Amphion les bienfaits de cette sagesse qui, à l'aide des vers, a civilisé les hommes, il semble se souvenir de la thèse renouvelée par Pacuvius, dont le point de départ était la musique, et le dernier terme la philosophie. Nous avons, dans son texte même, une dissertation philosophique de Pacuvius extraite soit de son Hermione, qui paraît avoir eu pour sujet l'assassinat de Néoptolème par Oreste, soit de cette tragédie dont le titre bizarre, Dulorestes, liait le nom d'Oreste, selon les uns, au mot ôoû)os, esclave; selon les autres, au mot 36)uos, rusé, par allusion à quelque infortune, à quelque stratagème du héros ", et qu'on croit

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généralement avoir été une imitation fort libre de l'Iphigénie en Tauride d'Euripide.

Des philosophes prétendent que la fortune est privée de sens, aveugle, stupide; qu'elle se tient sur un globe de pierre toujours roulant, et que là ou est poussé fortuitement ce globe, là aussi va la fortune. Ils la disent privée de sens, parce qu'elle est violente, déréglée, jamais en repos; ils ajoutent qu'elle est aveugle, parce qu'elle ne voit pas où se fixer; stupide, parce qu'elle ne saurait distinguer entre le mérite et le démérite. Mais d'autres philosophes nient qu'il existe une fortune; c'est, selon eux, le hasard qui gouverne toutes choses. Que leur sentiment soit le plus conforme à la vérité, l'expérience l'enseigne. Voyez Oreste: naguère il était roi et le voilà devenu mendiant.

Fortunam insanam esse, et caecam, et brutam perhibent philosophi,

Saxoque instare globoso praedicant volubili.

[Quia quo id saxum impulerit fors, eo cadere fortunam autumant.]

Insanam autem esse aiunt, quia atrox, incerta, instabilisque sit;

Caecam ob eam rem esse iterant, quia nihil cernat quo sese adplicet;

Brutam, quia dignum atquc indignum nequeat internoscere.

Sunt autem alii philosophi, qui contra fortunam negant

Esse ullam, sed temeritate res regi omnes autumant.

Id magis veri siruile esse usus reapse experiundo edocet:

Velut Orestes modo fuit rex, factu'st mendicus modo 1.

Ces vers sont, à plus d'un titre, dignes d'attention. D'abord, le poète y distingue, comme après lui Attius2, entre deux expressions souvent associées ou même confondues dans l'usage ordinaire ; fors y est dit des accidents fortuits, fortana de la déesse à l'influence de laquelle on les attribuait. En second lieu, il fait dépendre ce qui arrive dans le monde de ce qu'il appelle fors ou encore temeritas, et que nous appelons hasard; il en retire la conduite à la déesse fortune : par là, en même temps qu'il rompt hardiment avec la superstition romaine si asservie à cette divinité, qui l'adorait dans tant de temples, avec tant d'attributs divers, il contredit ses modèles, les tragiques grecs, chez qui les évé

1 Cic. Rhet. ad Herenn. II, xxn, xxiv. 0. Ribbeck, p. io4; le troisième vers lui semble d'une authenticité douteuse, et, se rangeant à l'opinion d'Hermann, il retranche, comme étant une explication de quelque scholiaste, celui par lequel on termine d'ordinaire le morceau et que Bothe rapporte ainsi:

Naufragio res haec contigit nempe : ergo haud fbrtiioei obtigit.

— * Voyez 0. Ribbeck, p. ia6 et i34, VII* fragment de l'Andromède d'Attius, X* fragment de son Astyanax.

nements humains sont toujours produits par cette puissance mystérieuse désignée par eux sous bien des nomsi, et que, d'après le fatam des Latins, nous nommons fatalité; chez qui aussi la déesse fortune, quand ils la font intervenir, n'est pas toujours une simple personnification du hasard, mais semble souvent une des formes de la fatalité, quelque chose comme lafortanafatalis dont a parlé Cicéron2, comme cette fortune devant laquelle Horace fait marcher la nécessité:

Te semper anteit «œta necessitas 3.

Ainsi la considérait l'illustre contemporain d'Eschyle, Pindare, le premier poète dans les vers duquel nous la voyons apparaître : car, pour Homère 4, pour Hésiode 5, ils n'avaient connu dans Tv^ri qu'une des filles de l'Océan. Pindare en faisait une des Parques et la plus puissante de toutes 6; il adressait à ce ministre de la destinée cette magnifique invocation 7:

Je t'invoque pour la puissante ville d'Himère, fille de Jupiter libérateur, Fortune conservatrice. Par toi sont conduits sur la mer les agiles vaisseaux, sur la terre les guerres rapides et les délibérations des assemblées publiques. Par toi roulent sans cesse, tantôt montant, tantôt baissant, sur une mer de vains mensonges, les espérances des hommes.

Sans doute on pourrait citer tel passage des tragiques grecs où la déesse Fortune redevient simplement la fortune, celui, par exemple, où Jocaste, pour arrêter Œdipe dans la poursuite de l'affreuse vérité qu'avant lui elle a pénétrée, lui offre, contre les menaces de la fatalité, en quelque sorte l'asile du hasard, lui disant:

Pourquoi craindre, quand les choses humaines sont sous l'empire de la fortune et que notre prévoyance n'a le pouvoir de rien prévenir. Le mieux est de vivre au hasard, comme l'on peut ".

Mais c'est là une exception peut-être unique : il n'appartenait qu'à la comédie de nier sans détour la divinité, l'action fatale de la Fortune,

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et de dire comme Ménandre, comme Philémon, précurseurs en cela de Pacuvius:

II ne se peut qu'il y ait un être tel que la fortune; mais l'homme qui ne sait point supporter ce qui est dans l'ordre de la nature couvre sa faiblesse de ce nom de fortune.

Il n'y a point de déesse Fortune, il n'y en a point; mais ce qui advient fortuitement à chacun, on l'appelle fortune 1

Des idées, des notions philosophiques, d'une expression remarquable, se rencontrent encore dans le Chrysès, tragédie imitée d'Euripide ou de quelque poète de la même école, et qui, rappelant, par un de ses fragments 2, non-seulement le nom d'Oreste, mais la situation frappante où le plaçait, nous le verrons, le Dalorestes, a paru avoir dû être une suite de cette pièce. Voici, en conséquence, comment les critiques les plus récents et, en dernier lieu, M. Ribbeck, en expliquent le sujet, non plus d'après les récits du premier livre de l'Iliade, mais d'après les additions légendaires du mythographe Hygin3:

De Chryséis, rendue à son père par son maître Agamemnon, est né bientôt après un fils, qui a passé pour l'enfant d'Apollon. Une circonstance imprévue amène la révélation du secret de sa naissance. Oreste et Iphigénie, échappés de la Tauride, relâchent à Smynthe et vont être remis entre les mains de Thoas, qui les réclame, par le jeune Chrysès, quand son aïeul les lui fait reconnaître pour son frère et pour sa sœur.

On ne peut s'étonner que, dans une pièce où paraissaient les deux Chrysès, des prêtres d'Apollon, il ait été question de l'art augurai. Mais on voudrait que des fragments plus étendus, plus suivis, fissent comprendre comment il en était parlé si diversement, tantôt avec respect, tantôt avec ironie, avec mépris, du ton d'Ennius, dans la tirade du Télamon sur le charlatanisme des devins4.

Oreste, à ce qu'il semble, abordant les deux Chrysès, les saluait en ces termes:

1 A. Meinekc, Menandr. et Philem. reliq. Menandr. fragm. incert. XLIII; Philem. fragm. incert. XLVIII. — * Le XVIII1, selon Bothe, leXIV, selon 0. Ribbeck, qui le rapporte ainsi, p. 78, d'après Nonius, v. opino:

Inveni, opino. Orates uter eswt tamen.

T- 3 Fabul. cxxi. — * Voyez Journal des Savants, cahierd'octobre, p. 656.

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